Avant toute chose, définissons ce qu'est l'abondance.
L'abondance est une condition modeste et radicale à la fois : une société où les choses essentielles (se loger, se soigner, se former, recommencer après un échec) sont à portée de main. Une société qui libère son énergie collective pour ce qui en vaut la peine. Cette société existe déjà, en pièces détachées, dans le présent ordinaire de pays qui nous ressemblent plus qu'on ne le croit.
Commençons par le toit.
D'un côté Vienne, où un enseignant débutant consacre environ 18 % de son revenu à son loyer. Il vit dans un appartement de trois pièces à vingt minutes du centre-ville, dans un immeuble municipal bien entretenu. Ce logement n'est pas réservé aux plus démunis : le parc social viennois accueille enseignants, infirmières, ingénieurs, petits entrepreneurs, quiconque se situe en dessous d'un plafond fixé assez haut pour inclure les classes moyennes. La liste d'attente est de quelques mois. La ville détient les terrains depuis un siècle et ne les vend jamais, ce qui la protège structurellement de la spéculation foncière [69].
De l'autre Tokyo (37 millions d'habitants, l'une des métropoles les plus denses du monde), où les loyers ont stagné en termes réels depuis trente ans. Un appartement de deux pièces dans un quartier central coûte l'équivalent d'environ 800 euros par mois, soit moins qu'un studio dans le 20e arrondissement de Paris. La raison est institutionnelle : au Japon, le droit de construire relève de l'État ; les communes n'ont pas la main. Tout projet qui respecte les règles obtient son permis « de droit », sans comité d'urbanisme discrétionnaire, sans recours contentieux qui paralyse un chantier pendant des années. Quand un immeuble vieillit, on le remplace par plus grand sans avoir à demander la permission au voisinage. L'offre suit la demande. Les prix ne s'emballent pas [72].
Regardons maintenant la France. Un ménage médian consacre 28 % de son revenu au logement, et 38 % à Paris [63]. Un jeune actif en Île-de-France met en moyenne neuf ans après son entrée dans la vie active pour accéder à la propriété. 2,4 millions de ménages attendent un logement social ; en Île-de-France, le délai moyen dépasse dix ans [59]. Dans les zones tendues, la question du logement conditionne tout le reste : le travail qu'on peut accepter, la ville où l'on peut s'installer, les enfants qu'on peut avoir.
C'est cela, l'abondance appliquée au logement : un loyer qui ne dévore ni le revenu ni les projets. Vienne y parvient en gardant ses terrains, Tokyo en laissant construire. La France, qui n'a choisi ni l'un ni l'autre, a laissé le logement devenir la dépense qui commande toutes les autres.
La santé raconte la même histoire, celle d'un besoin essentiel rendu ordinaire ailleurs et devenu chez nous un parcours d'obstacles. Au Danemark, le taux de participation au dépistage organisé du cancer du sein dépasse 82 %, contre 44 % en France [159]. C'est le système qui va chercher les patients : rappels personnalisés, consultations sans avance de frais, médecins de famille en nombre suffisant pour que « prendre rendez-vous cette semaine » soit une réalité ordinaire plutôt qu'un privilège géographique.
Aux Pays-Bas, 35 % des consultations de médecine de premier recours sont assurées par des infirmiers à pratique avancée [77]. Renouveler une ordonnance pour une hypertension stable, suivre un diabétique bien contrôlé, traiter une angine : ces actes ne nécessitent pas toujours la présence d'un médecin. Des infirmiers formés à cet effet s'en chargent, libérant les médecins pour les cas complexes. La complémentarité est financée, reconnue, encadrée. La qualité s'est même améliorée, car l'accès rapide aux soins courants réduit les complications qui auraient requis une intervention plus lourde.
En France, 6,7 millions de personnes vivent sans médecin traitant [76], et 87 % du territoire figure en zone de fragilité médicale. Les infirmiers à pratique avancée existent depuis 2018 par décret, mais leur déploiement reste marginal, bloqué par des résistances que le chapitre 4 décrit. Le système de santé français est exceptionnel pour traiter les cas graves. Il est en difficulté pour les cas courants, dans le quotidien des gens ordinaires, là où la prévention se joue.
Là encore, l'abondance a un visage concret : des soins courants accessibles sans lutte, un rendez-vous qui ne se mérite pas. Le Danemark et les Pays-Bas l'ont construite avec les mêmes professions que les nôtres, autrement organisées.
Un toit et des soins ne suffisent pourtant à rien si un licenciement peut tout emporter. Le Danemark, encore lui, a fait de la perte d'emploi un événement que son modèle de flexicurité empêche de tourner à la catastrophe. Ce modèle tient en trois règles. Les licenciements sont faciles, ce qui pousse les employeurs à embaucher davantage. L'indemnisation est généreuse : 90 % du dernier salaire pendant deux ans. La reconversion est obligatoire et réelle, avec des formations qualifiantes accessibles à tout âge, financées selon les besoins, et un suivi individuel.
Résultat : un chômage structurel autour de 4 %, un sentiment de sécurité économique élevé malgré la flexibilité formelle, et une mobilité professionnelle qui permet aux secteurs en croissance d'attirer les compétences dont ils ont besoin [6].
En Allemagne, 1,3 million de personnes suivent chaque année une formation en alternance, un système qui forme des techniciens, des programmeurs, des soignants, des gestionnaires, en combinant pratique en entreprise et formation théorique. Le taux de chômage des 20-25 ans y est de 5,8 %, le plus bas de l'Union européenne, contre environ 20 % en France pour la même tranche d'âge.
En France, la formation professionnelle représente 36 milliards d'euros de dépenses annuelles, parmi les plus élevées d'Europe en valeur absolue. Son retour sur investissement est jugé médiocre par la Cour des Comptes : trop de formations courtes n'aboutissant pas à l'emploi, trop de fonds captés par des organismes qui maîtrisent les procédures de financement plutôt que la pédagogie. Les adultes en reconversion se heurtent à des critères d'éligibilité complexes et à une offre qui répond davantage à la logique administrative du financement qu'aux besoins réels du marché du travail.
L'abondance, ici, s'appelle le droit de recommencer. Au Danemark comme en Allemagne, l'échec professionnel est un passage que les institutions accompagnent ; en France, malgré les sommes engagées, il reste trop souvent une chute.
Recommencer, c'est parfois créer. En Estonie, immatriculer une entreprise prend 18 minutes sur un portail unique [100]. Les statuts sont validés, le numéro d'identification est délivré, les accès fiscaux et sociaux sont ouverts, le tout avec une seule identité numérique. Le fondateur peut commencer à signer des contrats le même jour.
En France, le processus a été simplifié depuis la création du guichet unique. Mais pour une startup qui embauche ses premiers salariés dans un secteur réglementé, ou qui fait appel à des talents étrangers non-européens, les obstacles s'accumulent : délais de reconnaissance des diplômes, autorisations sectorielles, complexité des obligations sociales dès la deuxième embauche, délais de traitement des titres de séjour professionnels qui peuvent dépasser six mois. Pendant ce temps, les concurrents britanniques, néerlandais ou suédois sont en train de vendre.
La France crée des entreprises à succès : une quarantaine de licornes, parmi les meilleurs bilans d'Europe. Ce qu'elle peine à faire, c'est à les garder à mesure qu'elles grandissent. Quand une scale-up lève son premier grand tour de table international, la question de la domiciliation du siège et des structures de détention du capital se repose. Trop souvent, la réponse n'est plus la France, par calcul de faisabilité plus que par défaut de patriotisme.
Un dernier exemple d'abondance : la liberté de bâtir quelque chose, et de le faire grandir sans devoir partir. L'Estonie l'accorde en une matinée ; la France l'accorde à moitié, et la reprend au moment où elle compterait le plus.
Vienne, Tokyo, Copenhague, Tallinn : ces pièces détachées ne sont pas un argument pour que la France devienne viennoise, danoise ou estonienne. Chaque modèle porte l'empreinte de son histoire institutionnelle, de sa taille, de ses compromis sociaux propres. Ce qui fonctionne dans un pays de 6 millions d'habitants avec une tradition de négociation collective séculaire ne se transplante pas tel quel dans un pays de 68 millions avec une histoire politique différente.
Ce que ces comparaisons établissent est plus simple : la France que ce livre décrit est déjà le présent concret de sociétés qui ne sont ni plus riches, ni plus talentueuses, ni culturellement supérieures, mais qui ont fait des choix institutionnels différents, souvent dans des contextes de crise comparables au nôtre.
L'écart n'est pas un écart de richesse. Le PIB par habitant français est comparable à celui du Danemark. Ce n'est pas un écart de talent ; les chercheurs français, les ingénieurs, les entrepreneurs l'ont prouvé trop souvent. Ce n'est pas un écart de volonté : les sondages montrent que les Français souhaitent massivement plus de logements abordables, de meilleurs soins, une économie plus dynamique.
C'est un écart institutionnel. Des mécanismes précis, construits depuis le milieu des années 1970, protègent le présent au détriment de l'avenir. Ils ont des noms, des bénéficiaires identifiables, des coûts mesurables. Et des alternatives connues, parce que les pays croisés dans ces pages ont, à un moment ou un autre, choisi de les démonter.
Comprendre leur mécanique, c'est comprendre d'où vient l'écart. C'est l'objet de la première partie de ce livre.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe.