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Partie II — Construire l'abondance · L'estime

20Travailler : le contrat de 1944 à l'épreuve de l'automatisation

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Le contrat de 1944 (qui travaille est protégé) a été écrit pour un monde de CDI industriels à vie. L'automatisation en fissure la logique ; mieux vaut le refonder que le regarder céder.


L'école forme ; le travail, seconde facette de l'estime dans l'écosystème de l'abondance, donne une place dans la société, une identité, un revenu, un rythme. Depuis 1945, la France a bâti sur lui un contrat social implicite : qui travaille est protégé. Celui qui cotise aura une retraite. Celui qui perd son emploi est indemnisé par l'assurance chômage. Celui qui veut se former a des droits.

C'est ce contrat-là que l'IA est en train de fissurer, moins en détruisant des emplois individuels (du moins pas encore massivement) qu'en rendant obsolète la logique sur laquelle tout le système repose. Un système bâti pour le CDI industriel à vie, confronté à un monde de reconversions permanentes, de travailleurs de plateforme et d'emplois dont un quart des tâches sont automatisables d'ici 2030.

L'école et le travail partagent la même structure de fracture. Le CDI protège ceux dont le poste existe encore ; les précaires et les travailleurs de plateforme restent dehors. Ici comme là, on protège ceux qui sont déjà dedans plutôt que la personne, quel que soit le lieu où elle se trouve.

Le travail d'abondance que défend ce livre vise à ce que chacun trouve du sens dans ce qu'il fait. Les tâches abrutissantes, ou celles qui n'offrent aucune marge de développement personnel, passent aux machines ; ce qui reste humain doit pouvoir nourrir une trajectoire. Pour tenir cette promesse sans laisser personne de côté, il faut protéger la personne plutôt que le poste.

La France de 2026 en est loin. Il faut reprendre ce contrat pièce par pièce.


Un modèle dont on peut être fiers

Il faut commencer par là, parce qu'on l'oublie trop souvent dans le débat français.

En 1945, la France sort de six ans de guerre, d'Occupation et de collaboration. L'économie est détruite, la société fracturée. Dans ce contexte, des hommes et des femmes issus de tous les horizons politiques (gaullistes, communistes, socialistes, démocrates-chrétiens) se réunissent dans la clandestinité pour écrire le monde d'après.

Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR), adopté en mars 1944, est l'un des textes fondateurs de la France moderne. En quelques pages, il pose les bases de presque tous nos acquis sociaux : la Sécurité sociale, les retraites par répartition, le droit syndical renforcé, des droits du travail étendus.

Ils répondent à une réalité concrète et brutale. Avant 1945, un ouvrier malade pouvait mourir de faim. Un vieux sans famille mourait dans la misère. La maladie, la vieillesse, le licenciement : tout cela était un risque individuel, supporté seul.

Le CNR décide que ces risques seront collectifs. C'est une décision de civilisation.

Et elle a fonctionné. Pendant trente ans (les Trente Glorieuses, 1945-1975), la France connaît une croissance d'environ 5 % par an, un chômage durablement bas, une expansion industrielle sans précédent. Le ratio actifs/retraités est favorable. Le CDI devient la norme. Le modèle tient ses promesses.

La France de 1975 est une société où un ouvrier de Renault peut nourrir sa famille, partir à la retraite à soixante-cinq ans, soigner ses enfants sans se ruiner, et transmettre un logement. Ce n'est pas rien. C'est même, à l'échelle de l'histoire humaine, quelque chose d'extraordinaire.

Ce modèle, on peut en être fiers. Mais la lucidité oblige : le socle craque, et l'IA élargit les brèches à une vitesse que le système n'est pas conçu pour absorber.


Comment le modèle a vieilli

Les Trente Glorieuses s'arrêtent avec le choc pétrolier de 1973. La croissance ralentit. Le chômage apparaît, et il s'installe pour durer plutôt que de passer avec la conjoncture. Et c'est là que le problème commence.

Le modèle du CNR a été conçu pour un monde de plein emploi quasi permanent. Le chômage, dans l'esprit de ses concepteurs, c'est le temps entre deux emplois, quelques semaines, quelques mois. L'assurance chômage est calibrée pour ça : une indemnisation courte, le temps de retrouver un poste dans le même secteur.

Quand le chômage devient de masse, 8 %, 9 %, 10 % à partir des années 1980, le système n'est plus adapté. On le rafistole. On multiplie les dispositifs, préretraites, contrats aidés, formations de masse. Mais on ne change pas la logique.

Les réformes des retraites qui suivent (1993, 2003, 2010, 2023) ont toutes la même structure : allonger la durée de cotisation et reculer l'âge de départ pour faire face au vieillissement démographique. Elles repoussent l'échéance sans jamais poser la question de fond. Le système par répartition est-il soutenable dans un monde où l'automatisation réduit la masse salariale cotisante ? La suspension de la réforme de 2023, votée par l'Assemblée nationale fin 2025, illustre à sa manière l'impasse. Quand le seul outil disponible est paramétrique, il finit par se heurter à son propre coût politique.

La réforme des 35 heures en 2000 essaie une autre réponse : partager le travail disponible. L'IA va donner à cette intuition une actualité que les années 2000 ne pouvaient pas lui offrir.

Et pendant ce temps, un phénomène plus discret sape les fondations, l'essor des plateformes numériques dans les années 2010. Uber, Deliveroo, Amazon Flex. Des millions de travailleurs qui exercent une activité économique réelle, mais hors du système de protection. Ni CDI, ni droits à l'assurance chômage, ni cotisations retraite complètes. Le modèle du CNR ne les voit pas : ils n'existent pas dans ses catégories.

Aujourd'hui, on estime à 3 millions le nombre de travailleurs en situation précaire ou sur plateforme en France [349], à la marge du système de protection. Le contrat du CNR couvre de moins en moins bien le monde du travail réel.

C'est dans ce contexte fragilisé qu'arrive l'IA.


L'IA arrive : impact acquis par acquis

L'erreur serait de penser l'IA comme un phénomène unique et uniforme. Plutôt que de « détruire le travail », elle va transformer certaines tâches dans certains métiers à des vitesses différentes.

McKinsey estime que 27 % des tâches actuellement effectuées en France sont automatisables d'ici 2030, et 45 % d'ici 2035 [347]. Il s'agit de fragments de presque tous les emplois, plutôt que de 27 % des emplois entiers. Un comptable voit la majorité de ses tâches automatisables ; un conducteur de poids lourd, d'abord quelques tâches administratives, puis, quand les camions autonomes seront déployés à grande échelle, le métier lui-même, intégralement.

Ce que ça change, c'est la nature du chômage. Jusqu'ici, perdre son emploi signifiait trouver un emploi similaire dans le même secteur. Désormais, pour une part croissante des travailleurs, cela signifiera se reconvertir profondément dans un autre métier. Et notre système n'est pas du tout conçu pour ça.

Le CDI et la protection de l'emploi

Le CDI est le contrat « normal » en France. Licencier coûte cher : indemnités légales, procédures, risque prud'homal. L'idée sous-jacente veut que l'employeur s'engage durablement et que le salarié soit protégé dans la durée.

Cette logique repose sur une hypothèse implicite : le poste existe tant que l'entreprise est en bonne santé. L'IA crée une situation nouvelle. Elle rend des fonctions obsolètes sans menacer les entreprises qui les hébergent. Un service entier de traitement comptable peut être remplacé par un outil ; l'entreprise va bien, et le poste de ces salariés n'a plus de raison d'être.

Il y a 2,4 millions de salariés en France dans des métiers de bureau classifiés à risque élevé d'automatisation dans les cinq prochaines années [348] : saisie, comptabilité de base, support client scriptable.

Ces personnes ont des CDI. Elles seront licenciées pour motif économique, dans le strict respect des procédures, et se retrouveront avec une indemnité et la nécessité de se reconvertir dans un monde qu'elles ne connaissent pas encore.

Le CDI protège contre le licenciement arbitraire. Il ne protège pas contre l'obsolescence.

L'assurance chômage

L'assurance chômage française est conçue pour des chômages courts et cycliques. La durée maximale d'indemnisation, depuis la convention de novembre 2024, est de dix-huit mois avant cinquante-cinq ans (jusqu'à vingt-sept mois au-delà).

Cette logique fonctionne quand le chômage est conjoncturel. Elle ne fonctionne pas quand le chômage est structurel et sectoriel, quand le métier n'existe plus, ou n'existera plus dans trois ans. Une reconversion réelle (d'assistant comptable à infirmier, de téléconseiller à développeur) prend deux à trois ans. Dix-huit mois ne suffisent pas.

Le chiffre qui devrait alerter tout le monde : aujourd'hui, seulement 43 % des chômeurs en France sont indemnisés par l'Unédic [351]. Les autres (ceux dont les contrats courts n'ont pas généré suffisamment de droits, les travailleurs de plateforme) sont invisibles pour un système calibré pour le CDI industriel des années soixante.

Le SMIC

Le Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance, un peu plus de 1 800 € brut par mois en 2026, est une protection contre l'exploitation salariale. Quels que soient la compétence, le secteur, l'employeur : chacun a droit à un minimum décent.

Mais le SMIC protège contre un employeur qui voudrait payer 3 € de l'heure. Il ne protège pas contre un employeur qui remplace le salarié par un algorithme à cinquante euros par mois.

La menace historique pesant sur les travailleurs peu qualifiés était l'exploitation. La menace qui arrive est la substitution. Les emplois au SMIC concentrent précisément les tâches les plus automatisables : caisse de supermarché, saisie de données, téléconseiller scriptable. Tous les emplois au SMIC ne sont pas menacés (l'aide à domicile ou le service en restauration ont une composante relationnelle que l'IA ne peut pas encore reproduire), mais l'emploi de bureau au SMIC est très exposé.

Les 35 heures

La loi Aubry de 2000 réduit le temps de travail à 35 heures hebdomadaires. L'intuition d'origine était juste : si le travail disponible se raréfie, on peut le partager pour que plus de personnes y accèdent.

Avec l'IA, la logique du partage devient soudain beaucoup plus pertinente, mais dans un contexte radicalement différent. Si l'IA multiplie la productivité individuelle par 3 à 5 dans certains métiers, la question du temps de travail cesse d'être économique pour devenir philosophique. Travailler 35 heures à productivité multipliée par trois, c'est produire l'équivalent de 105 heures de travail pré-IA. Qui bénéficie de ce gain ?

Aujourd'hui, la réponse implicite est : l'entreprise. L'IA augmente les marges. Les salariés travaillent toujours 35 heures. Les gains de productivité ne sont redistribués ni en temps ni en salaire. Les expérimentations de la semaine de quatre jours menées depuis 2024 montrent que la question du partage du temps de travail est déjà rouverte.

Les retraites

C'est ici que le risque est le plus systémique.

Le système de retraites français est un système par répartition : les actifs d'aujourd'hui financent les retraités d'aujourd'hui. Ce contrat repose sur un ratio :

  • 1960 : environ 4 actifs pour 1 retraité
  • 2024 : environ 1,7 actif pour 1 retraité
  • 2050 (projection démographique) : environ 1,3 actif pour 1 retraité [352]

Toutes les réformes des retraites depuis trente ans essaient d'améliorer ce ratio par le haut, en faisant travailler les actifs plus longtemps. Mais ces réformes ignorent une menace par le bas : et si la masse salariale cotisante diminuait parce que les gens sont remplacés par des machines qui, elles, ne cotisent pas, plutôt que parce qu'ils travaillent moins longtemps ?

Le système est financé par des cotisations assises sur les salaires. Si l'IA réduit la masse salariale, les recettes baissent d'autant. Pendant ce temps, le nombre de retraités continue d'augmenter. Les retraites représentent 13,9 % du PIB français (2024), le poste le plus lourd de toute la dépense publique. Les cotisations et ressources assises sur les salaires apportent au système environ 300 milliards d'euros par an : une baisse de 10 % de la masse salariale cotisante représenterait environ 30 milliards de recettes en moins chaque année.

Le CPF

Le Compte Personnel de Formation est le seul de nos acquis sociaux qui ait été conçu, dès le départ, pour l'adaptation plutôt que pour la protection. Chaque salarié cumule environ 500 euros par an de droits à la formation (800 euros pour les non-qualifiés), utilisables librement pour se former à ce qu'il choisit [350].

L'idée est bonne. Mais trois défauts de conception le rendent insuffisant pour ce qui arrive.

Le montant est trop faible. Une vraie reconversion (infirmier, développeur, technicien) coûte entre 5 000 et 20 000 euros et prend 18 à 36 mois. Avec 500 euros par an accumulés depuis quelques années, on finance un bilan de compétences ; une reconversion reste hors de portée.

L'offre est mal ciblée. Depuis la création du CPF en 2019, une part importante des dépenses financées est éloignée de la reconversion : le permis de conduire pèse à lui seul près d'un quart du total [350]. Les plafonds instaurés début 2026 commencent à corriger ce ciblage.

Il est sous-utilisé par ceux qui en ont le plus besoin. Les cadres, déjà mobiles et informés, utilisent le CPF. Les peu qualifiés, les ouvriers, les travailleurs âgés, ceux dont les métiers sont les plus exposés à l'automatisation, utilisent très peu ce droit.


Six réformes pour remettre à jour le CNR

Je propose ici six réformes concrètes, financées, hiérarchisées. Il s'agit d'une mise à jour ciblée du modèle plutôt que d'un programme complet : elle en conserve la philosophie et en change la mise en œuvre.

Réforme 1. Passeport de compétences et droit au reclassement actif. Le CDI protège le contrat plutôt que la personne. Chaque salarié dispose d'un passeport de compétences numérique, certifié et portable d'un employeur à l'autre. Quand une entreprise supprime des postes par automatisation, elle finance la reconversion active de ces salariés pendant deux ans (formations, accompagnement, maintien partiel du salaire). L'entreprise reste libre d'automatiser ; elle cesse de l'être d'en reporter le coût sur la collectivité.

Réforme 2. Assurance de transition. Allonger les droits à l'assurance chômage jusqu'à 36 mois pour les reconversions certifiantes dans des métiers en tension identifiés, avec un contrat de suivi actif. Fusionner les interlocuteurs (France Travail, opérateurs de compétences, financeurs CPF) en un guichet unique « transition professionnelle ».

Réforme 3. Statut de travailleur économiquement dépendant. Créer un plancher de revenu garanti proportionnel au temps travaillé, des cotisations retraite obligatoires et un accès complet au CPF pour les 3 millions de travailleurs de plateforme. Le Royaume-Uni a ouvert cette voie intermédiaire avec son statut de worker, qui garantit salaire minimum et congés payés sans imposer le salariat complet [356].

Réforme 4. Les 35 heures transformées en droit à la réduction négociée. Faire des 35 heures un droit individuel à négocier une réduction du temps de travail proportionnelle aux gains de productivité IA constatés dans l'entreprise ou le poste. Un salarié dont le métier est augmenté par l'IA et qui produit 40 % de plus a le droit de négocier de travailler 28 heures au même salaire, ou de rester à 35 heures avec une prime de productivité.

Réforme 5. Élargir l'assiette de cotisation à la valeur ajoutée. Si l'IA réduit durablement la masse salariale, la base de financement s'effondre indépendamment des réformes paramétriques [352]. Élargir l'assiette de la CSG ou des cotisations sociales à la valeur ajoutée des entreprises, au-delà de leur seule masse salariale. Une entreprise qui automatise massivement et voit ses marges augmenter contribue davantage.

Bill Gates avait proposé en 2017, sous le label maladroit de « robot tax », une logique similaire [357]. La véritable objection (comment définit-on un « robot » dans une économie numérique ?) tombe avec l'assiette valeur ajoutée : il n'y a plus rien à définir.

Réforme 6. Le grand CPF de reconversion. Tripler le crédit annuel pour tous les actifs (1 500 euros au lieu de 500), le multiplier par cinq pour les salariés dans les métiers à fort risque d'automatisation [347]. Créer un « grand CPF de reconversion », un droit exceptionnel de 15 000 à 20 000 euros, activable une fois dans la vie. Financer des conseillers en reconversion physiquement présents dans chaque bassin d'emploi, qui vont vers les travailleurs exposés plutôt que d'attendre qu'ils viennent. C'est ici que le parallèle avec l'école se referme. Le chapitre précédent voulait que l'origine ne détermine plus la formation initiale ; le grand CPF veut que le métier de départ ne détermine plus la trajectoire.

Un contrat remis à jour se juge enfin à ses marges. Le modèle de 1944 avait été écrit pour un travailleur type (homme, valide, à temps plein) et ceux qui s'en éloignent en ont toujours reçu une version dégradée. Les personnes en situation de handicap en sont l'exemple le plus durable. L'obligation d'emploi de 6 %, créée en 1987, n'a jamais été atteinte (l'emploi direct plafonne autour de 3,5 % dans les entreprises assujetties), et leur taux de chômage reste proche du double de la moyenne nationale [455]. Or les six réformes qui précèdent sont exactement celles dont ces travailleurs ont le plus besoin, parce qu'ils sont surreprésentés dans le chômage de longue durée et sous-représentés dans la formation continue. Le passeport de compétences, le reclassement actif, le guichet unique de transition valent test de sincérité : un modèle qui protège la personne plutôt que le poste se reconnaît d'abord à ce qu'il fait pour ceux que l'ancien modèle laissait au bord.

Un mot sur la méthode. Le programme du CNR n'a pas été décrété par un ministère : il a été négocié entre des forces politiques qui ne s'aimaient pas. Ces six réformes appellent la même méthode. Les seuils de productivité de la réforme 4 se fixent par accord de branche ; le guichet unique de la réforme 2 se gouverne paritairement ; l'assiette de la réforme 5 se calibre avec les entreprises. L'État fixe le cap ; les partenaires sociaux écrivent le détail.

Le calendrier, lui, ne se négocie pas, car la menace a une date. Environ un quart des tâches sont automatisables d'ici 2030, près de la moitié d'ici 2035 : les protections doivent être en place avant que les brèches ne s'élargissent. La cotisation sur la valeur ajoutée se vote en loi de finances dès la première année ; les autres réformes se déploient sur la mandature, aux horizons que fixe le tableau budgétaire. En 2030, quand l'automatisation atteindra son premier palier, le filet devra déjà être tendu.

Qui gagne, qui perd ? Gagnent les 2,4 millions de salariés de bureau dont le poste est menacé, qui obtiennent un droit à la reconversion financé ; les 3 millions de travailleurs de plateforme et de précaires, qui entrent enfin dans le contrat ; les chômeurs sans indemnisation, majoritaires aujourd'hui. Perdent les grandes entreprises qui automatisent massivement : la cotisation sur la valeur ajoutée prélèvera 8 à 12 milliards d'euros par an sur des marges que l'automatisation aura gonflées, soit environ un demi-point de valeur ajoutée ; le chapitre 24 porte cette cotisation à un point plein, près de 19 milliards, pour l'ensemble du programme. C'est un transfert assumé. La richesse créée par les machines finance la protection de ceux qu'elles déplacent.


Ce que font les autres

La France n'est pas seule à faire face à ces défis. Trois modèles étrangers méritent attention, comme preuves que des alternatives fonctionnent plutôt que comme recettes à copier.

Le Danemark a construit depuis les années 1990 un système dit de « flexisécurité » [353] : les employeurs peuvent licencier vite et sans coût excessif ; en contrepartie, les salariés licenciés sont indemnisés jusqu'à 90 % de leur salaire pendant deux ans, et suivis de près par les services de l'emploi. Le résultat paraît contre-intuitif. Un pays où il est facile de licencier affiche un taux de chômage d'environ 6,6 % (2024) [353], sans explosion du chômage de longue durée. Le modèle consacre environ 2 % du PIB aux politiques actives de l'emploi, contre 0,8 à 1 % en France [353], et il est financé par une fiscalité assise sur la valeur ajoutée, plus large que les seuls salaires.

La Finlande a expérimenté entre 2017 et 2018 un revenu de base de 560 euros par mois, versé sans conditions ni contrôle à 2 000 chômeurs tirés au sort [354]. Les bénéficiaires ont travaillé un peu plus que le groupe témoin [354] : le revenu inconditionnel n'a produit aucune désincitation au travail. La France n'a pas besoin d'adopter le revenu universel intégral. Une allocation socle inconditionnelle, qui ne disparaît pas quand on reprend un emploi à mi-temps ou une formation longue, lèverait en revanche un frein réel à la mobilité.

Singapour a lancé en 2015 SkillsFuture [355]. Chaque citoyen de plus de 25 ans reçoit un crédit formation renouvelable, avec des bonus pour les secteurs en transformation. L'État finance jusqu'à 90 % des formations certifiantes pour adultes. Résultat : près d'un actif sur cinq formé en 2024 via SkillsFuture [355]. Rapporté à la population active française, cela représenterait plus de 5 millions de personnes formées chaque année.

Ce que ces trois exemples partagent : la formation et la transition professionnelle y sont traitées comme des investissements productifs à maximiser plutôt que comme des dépenses sociales à contenir.


La vision : le travail dans une société d'abondance

L'anthropologue David Graeber a posé une question inconfortable dans Bullshit Jobs, publié en 2018. Combien d'emplois n'ont aucune utilité sociale réelle ? Sa réponse, fondée sur des enquêtes directes auprès de travailleurs, était provocatrice : entre 30 et 40 % des gens estiment eux-mêmes que leur emploi n'apporterait rien au monde s'il disparaissait [358]. Il ne caricaturait pas ; il documentait.

Je ne prends pas ce chiffre au pied de la lettre. Mais la question mérite d'être posée sérieusement : si l'IA élimine ces emplois, est-ce vraiment une catastrophe ? Ou est-ce une libération ?

Depuis la révolution industrielle, le travail joue deux rôles simultanés et distincts dans nos sociétés : il produit de la valeur économique, et il structure la vie sociale (l'identité, l'appartenance, la dignité, le rythme des jours). L'IA peut prendre en charge une part croissante du premier rôle ; le second lui échappe.

Les emplois que l'IA ne peut pas faire (le soin, l'enseignement humain, la création, le travail social) sont précisément ceux que les économistes classaient comme « peu productifs » parce qu'ils résistaient à la mécanisation. L'IA va les réhabiliter : humainement nécessaires depuis toujours, ils deviennent aussi économiquement précieux.

La France a une intuition que le monde lui envie : que le travail ne devrait pas être une punition, que les congés payés, la semaine de 35 heures, la protection sociale sont des conditions de la vie bonne plutôt que des freins à la croissance. Cette intuition est juste. C'est sa mise en œuvre, conçue en 1944 et affinée jusqu'aux années 2000, qui doit être mise à jour pour le monde de 2030.

Trois orientations incarnent ce choix.

Financer la reconversion comme on finance la santé : un droit universel pour ceux qui changent, plutôt qu'une aide d'urgence pour ceux qui tombent. Quand quelqu'un tombe malade, la collectivité prend en charge ses soins sans vérifier s'il est « méritant » ; quand un métier disparaît à cause de l'automatisation, elle devrait prendre en charge la transition avec le même niveau d'engagement.

Taxer la valeur créée par les machines pour maintenir le contrat social. La richesse produite par l'automatisation ne peut pas s'accumuler uniquement dans les bilans des entreprises pendant que le système social se vide de ses cotisants.

Investir dans les emplois irréductiblement humains : infirmiers, enseignants, artisans, travailleurs sociaux. Dans un monde où l'IA prend en charge la productivité de masse, ils deviennent le cœur de ce que la société a de plus précieux.

Une société d'abondance se définit moins par un travail réduit pour tous que par une double garantie : chacun peut choisir comment contribuer, et personne n'est laissé sans filet quand les règles du jeu changent en cours de partie.


Budget récapitulatif, chapitre 20.

Mesure Coût annuel Financement Horizon
Grand CPF de reconversion +2-3 Md€/an Cotisation sur valeur ajoutée Opérationnel en année 2
Assurance de transition étendue +4-5 Md€/an Cotisation sur valeur ajoutée Ouverture en année 3, régime de croisière avant 2030
Reclassement actif (réforme 1) À la charge des entreprises qui automatisent Interne aux entreprises Passeport et obligation déployés en deux ans
Statut de travailleur dépendant (réforme 3) Autofinancé par les cotisations nouvelles Plateformes Loi votée dans la première législature
Cotisation sur la valeur ajoutée (réforme 5) Recette (8-12 Md€/an, environ un demi-point ; point plein consolidé au ch. 24) Assiette valeur ajoutée Votée en loi de finances de l'année 1, montée en charge sur trois ans
Total finances publiques +6-8 Md€/an Cotisation VA (8-12 Md€/an) Régime complet avant 2030

Les recettes excèdent les dépenses de 2 à 4 milliards par an : cette marge absorbe les incertitudes de chiffrage et amorce la compensation des cotisations retraite que l'automatisation fera disparaître. Plutôt qu'un impôt sur l'innovation, ce financement est la prime d'assurance que la société paie pour que la transformation technologique ne devienne pas une fracture sociale irréparable.

Le chapitre suivant ouvre la dimension de la réalisation : l'innovation. La France a tout ce qu'il faut : recherche fondamentale d'excellence, ingénieurs et chercheurs exceptionnels, entreprises ambitieuses. Ce qui lui manque, c'est ce qui transforme la pépite en géant.


Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [347] à [358] et [455].