Rente (économie politique) : revenu tiré de la détention d'une position protégée de la concurrence, plutôt que de la création de richesse nouvelle.
La rente est l'angle mort de l'économie politique depuis que la discipline existe. David Ricardo l'a identifiée en 1817, en observant un paradoxe. Dans l'Angleterre des guerres napoléoniennes, les propriétaires fonciers s'enrichissaient sans labourer un champ de plus. La rareté du sol suffisait à faire monter les loyers. Le rendement venait d'une position plutôt que d'une action. John Stuart Mill en tirait la conclusion morale : c'est la forme de revenu la moins défendable. Elle ne récompense ni le travail, ni l'innovation, ni le risque. Elle récompense la position.
Cette distinction est au cœur de tout ce livre. La France est productive, créative, innovante. Pourtant, depuis cinquante ans, elle a laissé se construire une architecture de positions protégées qui détourne une fraction croissante de la valeur créée vers ceux qui savent s'y placer. C'est ce que j'appelle la rente moderne.
La première réaction est souvent morale : si quelqu'un capte de la valeur sans la créer, c'est qu'il triche. Cette lecture est compréhensible, mais inexacte. Les bénéficiaires des rentes que nous allons examiner ne sont pas des fraudeurs. Ils utilisent les règles telles qu'elles existent. Certains ont aidé à les écrire, mais dans les limites de ce que la démocratie permet. Le problème relève de l'architecture institutionnelle plutôt que de la morale individuelle.
La rente moderne a changé de visage depuis Ricardo. Le titre de propriété d'un champ est devenu illisible : elle se cache dans les quelque 465 lignes d'un rapport annexé au projet de loi de finances [21], dans l'article L5125-11 du code de la santé publique qui régit l'implantation des pharmacies, dans la décision du jury d'un concours de grande école. Elle est légale, souvent légitime en surface, parfois même créatrice de valeur à la marge. Ce qui la définit, c'est son bilan net : elle protège davantage qu'elle ne construit.
Deux propriétés des rentes modernes expliquent leur persistance. La première est leur auto-perpétuation : une rente existante crée des bénéficiaires organisés, qui ont un intérêt direct à la défendre. Ces bénéficiaires disposent de ressources (temps, argent, connexions politiques) pour peser sur les décisions qui concernent leur rente. Ceux qui pâtissent de la rente (les candidats exclus, les consommateurs qui paient plus cher, les contribuables qui financent les exemptions) sont dispersés, peu organisés, et n'ont pas d'intérêt individuel assez fort pour se mobiliser. C'est la logique de la capture réglementaire, documentée depuis Stigler. Les organisés gagnent toujours face aux dispersés [20].
La deuxième propriété est leur effet de réseau : les rentes ne s'additionnent pas, elles se multiplient. Le régime fiscal favorable à l'immobilier renforce la rente foncière. La rente foncière protège les propriétaires établis et décourage les mobilités géographiques. La mobilité réduite soutient la rente des professions réglementées dans les zones protégées. Le verrouillage des professions renforce la rente du diplôme, seul moyen d'accès aux positions protégées. La rente du diplôme se reproduit dans l'héritage patrimonial, lui-même soutenu par les avantages fiscaux successoraux. Et l'ensemble est porté par une architecture administrative dont la complexité, par sa seule épaisseur, produit un avantage objectif à ceux qui savent s'y orienter.
Rien de tout cela ne relève du complot. C'est un équilibre de Nash [448] : chaque acteur est rationnel en défendant sa position, et la somme de ces comportements individuellement rationnels produit un résultat collectivement irrationnel. La France est piégée par la cohérence interne d'un système où personne n'a intérêt à bouger le premier.
Algan et Cahuc, dans La Société de défiance [40], ont montré la conséquence culturelle de cette mécanique : quand les citoyens perçoivent que la réussite vient davantage de la position que de l'effort, la coopération s'effondre. Le jeu est perçu à somme nulle, la confiance se délite, et une société sans confiance n'investit pas, n'innove pas, ne construit pas. La complexité du système capte des ressources financières ; elle érode surtout le capital social qui permet à une économie de fonctionner.
Cette mécanique (une position protégée, des bénéficiaires organisés, un coût diffus sur des acteurs dispersés) s'est reproduite en France sur six terrains qui se renforcent mutuellement et forment ensemble ce que j'appellerai l'architecture des rentes : le système de protection des acquis qui s'est sédimenté depuis le milieu des années 1970. Avant de démonter cet édifice, il faut en dresser le plan.
La rente fiscale est la plus mesurable. Le rapport Voies et Moyens annexé au projet de loi de finances pour 2026 recense 465 niches fiscales, pour un coût officiel d'environ 90 milliards d'euros par an [21]. Les estimations qui réintègrent les dépenses non comptabilisées dépassent 100 milliards (101,4 milliards en 2024 selon FIPECO) [21]. C'est davantage que le budget annuel de la Défense. Conséquence : les taux d'imposition affichés en France sont parmi les plus élevés de l'OCDE (43,6 % du PIB en prélèvements obligatoires en 2025 selon l'Insee, et plus de 45 % en comptabilisation européenne, l'un des deux taux les plus élevés de l'Union [24]). Mais ceux qui savent naviguer dans le système paient bien moins.
La rente foncière est la plus diffuse. L'immobilier représente 60 % du patrimoine des ménages français [25], contre environ 40 % dans les pays scandinaves. Ce résultat doit peu à la culture : il est le produit prévisible d'un ensemble de politiques fiscales, d'urbanisme et de crédit qui ont orienté l'épargne vers la pierre pendant cinquante ans. Quand le principal actif d'enrichissement est la détention d'un sol rare et d'une localisation attractive, la richesse se concentre chez ceux qui possèdent déjà.
La rente corporatiste est la plus visible institutionnellement. L'IGF a passé au crible 37 professions et activités réglementées dans son rapport de 2013 (la France en compte plus de 250 au sens du droit européen) [31] : médecins, notaires, avocats, pharmaciens, mais aussi experts-comptables, commissaires-priseurs, géomètres-experts, architectes, et des dizaines d'autres. Dans chaque cas, l'Ordre professionnel cumule deux fonctions que la plupart des pays comparables séparent, la certification de la compétence (légitime) et la restriction de l'entrée sur le marché (contestable). La rentabilité des professions réglementées atteint 2,4 fois celle des professions comparables non réglementées (données IGF 2013) [32]. Dix ans plus tard, l'Autorité de la concurrence confirme le diagnostic : chez plusieurs professions du droit, la marge réglementée du troisième décile dépasse encore 32 %, quand le Code de commerce vise une moyenne de 20 % [456].
La rente bureaucratique est la plus systémique. Elle désigne une architecture plutôt qu'un revenu : la complexité administrative comme système auto-reproducteur, sans bénéficiaire identifiable ni lobby à pointer du doigt. Une superposition réglementaire décourage l'investissement, alourdit les coûts de production, et avantage ceux qui connaissent le labyrinthe. C'est la rente la plus difficile à voir, et la plus difficile à démonter, car elle se reproduit par sédimentation plutôt que par décision.
La rente d'héritage est la plus discrète. Le top 1 % des héritiers d'une génération reçoit en moyenne 4,2 millions d'euros, et le top 0,1 % environ 13 millions [28]. Mais le problème est plus subtil que sa seule concentration : la France dispose d'un arsenal de dispositifs (assurance-vie avec avantages successoraux, Pacte Dutreil sur les transmissions d'entreprises, abattements sur les donations en ligne directe) qui permettent aux patrimoines les plus importants de se transmettre à des taux effectifs bien inférieurs aux taux légaux. La progressivité affichée des droits de succession est réelle ; la progressivité effective, beaucoup moins. Avec un patrimoine des ménages qui a doublé en une cinquantaine d'années pour approcher 15 000 milliards d'euros [421], la France transmet désormais chaque année près de 300 milliards d'euros, pour un taux effectif d'environ 5 %, alors que le barème facial monte à 45 %.
La rente du diplôme est la plus française. Elle désigne la tendance du système de grandes écoles à convertir l'avantage culturel et économique des familles en accès privilégié aux positions d'élite, indépendamment des compétences réelles et de manière quasi irréversible. Environ 70 % des élèves des grandes écoles les plus sélectives sont issus des catégories socioprofessionnelles supérieures [35]. Plus révélateur encore : il faut en France six générations pour qu'un enfant né au bas de l'échelle des revenus atteigne le revenu moyen, contre deux générations au Danemark [36]. Ce chiffre mesure une rente que la naissance confère, davantage qu'un déficit de mérite.
Ces deux dernières rentes (héritage et diplôme) sont les deux versants d'une même rente de naissance, la première par le patrimoine transmis, la seconde par le capital culturel transmis. Elles partagent un mécanisme commun (l'inégalité d'origine) et une particularité : ce sont les rentes que la République s'était explicitement engagée à corriger, et celles qu'elle corrige aujourd'hui le moins. Surtout, elles amplifient toutes les précédentes.
Ces six rentes forment un système cohérent, où chacune nourrit les autres. Les chapitres qui suivent les passent toutes en revue : comment chacune fonctionne, qui en bénéficie, ce qu'elle coûte, et comment d'autres pays ont choisi de faire autrement. L'ordre adopté est analytique plutôt que chronologique, du plus mesurable (le fiscal) au plus systémique (le bureaucratique), pour finir par celui qui les amplifie tous (la naissance). Commençons par la rente fiscale, là où tout est le plus lisible (chiffres publiés, bénéficiaires identifiables, évaluations disponibles).
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [20], [21], [24], [25], [28], [31], [32], [35], [36], [40], [421] et [448].