L'insécurité est une inégalité : elle frappe d'abord ceux qui n'ont ni les moyens de déménager ni ceux de s'en protéger. Protéger ceux que la République a oubliés est un projet de justice autant que d'ordre.
En 2023, la France a enregistré 887 homicides volontaires, plus que l'Allemagne ou l'Italie pour des populations comparables. La même année, 2,3 millions de Français déclaraient avoir subi un débit frauduleux sur leur compte bancaire, et le décompte des féminicides ne montrait aucune inflexion. La sécurité, troisième composante de la deuxième dimension de l'écosystème de l'abondance aux côtés de la santé, du logement et de la défense (traitée au chapitre suivant), est la condition élémentaire de la vie ordinaire : se loger ou se soigner ne valent que si l'on peut ouvrir sa porte sans calculer, sortir le soir sans peur, vivre seule sans se demander ce que va faire son ex, ou ouvrir un courriel bancaire sans craindre le piège.
La sécurité d'abondance désigne une France où la protection contre la violence et la fraude est un bien public effectivement délivré, mesuré et amélioré, plutôt qu'un service que l'on achète ou que l'on subit géographiquement, selon le quartier que l'on peut se permettre. Ce chapitre traite ensemble ce que les politiques publiques françaises traitent rarement ensemble : le narcobanditisme dont les images saturent les chaînes d'information continue, et les formes d'insécurité plus massives et plus silencieuses (violences intrafamiliales, cybercriminalité, érosion de la sûreté dans des espaces aussi banals que l'école ou les transports).
La sécurité que l'État ne fournit plus à tout le monde
Marseille, 2023. Dans plusieurs quartiers Nord, le trafic de stupéfiants génère jusqu'à 90 000 euros de recettes par point de deal actif et par journée. Les habitants de ces mêmes quartiers, qui n'ont ni choisi ni validé cette économie, vivent avec la violence qu'elle produit : les guetteurs dans les cages d'escalier, les règlements de compte, la peur de sortir le soir [216].
Senlis, 2024. Sandra, 38 ans, deux enfants, est tuée à coups de couteau par son ex-conjoint quatre jours après le rejet de sa quatrième demande d'ordonnance de protection par le juge aux affaires familiales. Sandra n'apparaît dans aucune statistique de la sécurité publique ; elle figure simplement dans le décompte annuel des féminicides, qui défile depuis dix ans sans mouvement structurel des dispositifs de protection [221].
Charleville-Mézières, mars 2025. Marie, 54 ans, aide-soignante, ouvre un courriel imitant la signature de sa banque. Elle clique. Trois minutes plus tard, 4 200 euros, la totalité de son épargne, sont sortis de son compte vers une plateforme à Limassol. Marie porte plainte ; on lui répond que le dossier sera transmis au cyber-pôle régional. Elle ne reverra jamais l'argent [220].
Roubaix, 2024. Lucas, 16 ans, ne va plus au lycée depuis trois mois. Sur Snapchat circule une vidéo qu'il avait envoyée à une fille deux ans plus tôt. Le proviseur est au courant, l'inspection est au courant ; le numéro 3018 prend la situation, mais entre l'écoute et le déplacement effectif d'une équipe pHARe, il s'écoule trois semaines. Lucas a essayé de se pendre une fois ; il a été décroché à temps.
Ces quatre situations n'occupent ni les mêmes colonnes de journal, ni les mêmes services administratifs, ni les mêmes ministres. Elles ont pourtant la même propriété : la République promet une protection qu'elle ne délivre pas, à des populations qui n'ont pas les moyens d'en organiser elles-mêmes la substitution. C'est ce manque, additionné, qui constitue la vraie question française de la sécurité.
Le double paradoxe de la sécurité française
La France est objectivement plus sûre qu'en 1990 sur la plupart des indicateurs, elle décroche depuis 2017 sur les plus graves, et son débat public mélange constamment les deux. Cette confusion est entretenue par une économie médiatique qui a intérêt à mobiliser la peur et par des acteurs politiques qui ont intérêt à l'instrumentaliser. L'attention publique se concentre ainsi sur les violences les plus visuelles et délaisse celles qui touchent bien plus de Français sans produire d'images.
Le long terme rassure. Le taux d'homicides pour 100 000 habitants est passé de 3 en 1993 à 1,4 en 2022 [217], divisé par deux en trente ans, comme dans la quasi-totalité des pays d'Europe occidentale. Pourtant le sentiment d'insécurité progresse, parce que la couverture médiatique de la violence a explosé sur la même période : on parle aujourd'hui beaucoup plus de la violence qu'en 1993, alors qu'elle est, sur cet indicateur central, moitié moins fréquente.
Le court terme inquiète, sur certains fronts plus que d'autres. Le taux d'homicides français a augmenté d'environ 20 % entre 2017 et 2024. En 2023, la France enregistre 887 homicides volontaires, plus que l'Allemagne (661) pour une population comparable [217]. Ce classement, publié par Eurostat, n'était pas vrai en 2010. La moitié des homicides supplémentaires depuis 2017 sont liés au narcotrafic [216], dont le marché et l'armement ont changé d'échelle pendant la même période.
Le panorama complet est plus contrasté que les unes ne le laissent croire. Sur les 18 indicateurs principaux du bilan SSMSI 2024, certains augmentent, d'autres baissent [218]. Les atteintes aux personnes progressent structurellement depuis 2016 : tentatives d'homicide, violences physiques, violences sexuelles (environ 46 000 viols et tentatives enregistrés en 2024 [219], une progression que la libération de la parole depuis #MeToo ne suffit pas à expliquer). Les atteintes aux biens sont, à l'inverse, en baisse continue depuis dix ans : vols violents, cambriolages, vols de véhicules. Sur ce front, la France est, de facto, plus sûre qu'en 2010. Les escroqueries et fraudes aux moyens de paiement, enfin, croissent plus vite que tout le reste : plus de 400 000 victimes enregistrées en 2024, en progression de plus de 60 % en huit ans [220]. La fraude numérique est aujourd'hui l'une des formes de délinquance qui touchent le plus de Français au quotidien, et la moins traitée dans le débat public.
Derrière ces colonnes de chiffres, il y a des vies qui se rétrécissent. Une retraitée qui n'ose plus consulter ses comptes en ligne, une femme qui guette le bruit de l'ascenseur, un commerçant qui ferme plus tôt. Cette insécurité ne produit aucune image spectaculaire ; elle se contente de réduire, jour après jour, le périmètre de la vie ordinaire.
Les fronts massifs et sous-traités. Deux fronts concentrent à eux seuls plusieurs millions de victimes annuelles : les violences intrafamiliales et la cybercriminalité, qui ont chacune leur section plus loin dans ce chapitre. La liste ne s'arrête pas là : le harcèlement scolaire (700 000 à un million d'élèves concernés par an selon la DEPP), le harcèlement au travail, les violences institutionnelles relèvent de la même logique d'invisibilisation. Mis bout à bout, ces fronts dépassent de plusieurs ordres de grandeur le narcobanditisme dans le nombre de victimes annuelles, ce qui n'a évidemment rien à voir avec la gravité unitaire d'un homicide. Mais cela a tout à voir avec la calibration des moyens publics, aujourd'hui disproportionnellement alloués au visible.
Dans une société d'abondance, on combat d'abord l'insécurité qui touche le plus grand nombre, avant celle qui produit les meilleures séquences de journal de 20 heures.
Sécurité et immigration : ce que les données disent, ce qu'elles ne disent pas
Pourquoi traiter la question
Le débat public français superpose deux thèses qui se neutralisent : à droite, l'évidence affirmée d'une insécurité qui serait, pour l'essentiel, une question d'immigration ; à gauche, le contournement réflexe, car poser la question serait céder du terrain. Chaque posture entretient le soupçon qui nourrit l'autre. Voici ce qu'on peut dire avec rigueur, et ce qu'on ne peut pas dire faute de mesures disponibles.
Ce que mesure (et ne mesure pas) la statistique française
La France interdit, depuis l'avis du Conseil constitutionnel de 2007, les statistiques ethniques. Le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) ne mesure donc qu'une variable observable : la nationalité des personnes mises en cause et des personnes détenues. Le bilan SSMSI 2024 publie les chiffres suivants, à mettre en regard d'une population résidente comptant 8,8 % d'étrangers (INSEE 2024) [227] :
- Toutes infractions confondues : 17 % des mis en cause sont de nationalité étrangère.
- Atteintes aux biens : surreprésentation marquée, avec 38 % des cambriolages élucidés, 31 % des vols violents sans arme, 30 % des vols sans violence.
- Trafic de stupéfiants : 22 % des mis en cause sont étrangers.
- Homicides élucidés : 17 à 18 %, proche du poids démographique des étrangers parmi les hommes jeunes urbains.
- Violences sexuelles élucidées : 13 à 14 %, en dessous de la part démographique de référence si l'on ajuste par âge et sexe.
- Population carcérale : 24,5 % de la population détenue (environ 18 500 personnes sur 75 677 au 1er janvier 2024) est de nationalité étrangère [227].
Ces chiffres sont publics et ne se contestent pas en eux-mêmes, mais leur lecture exige deux précautions. La première concerne ce qu'ils sur-estiment. L'écart entre 8,8 % de la population résidente et 24,5 % de la population détenue est partiellement expliqué par des effets de procédure (accès plus difficile des étrangers aux alternatives à la détention, détentions pour infraction au séjour) et de composition (une population étrangère plus jeune, plus masculine et plus urbaine que la moyenne, or la délinquance enregistrée est très concentrée sur les hommes de 15 à 30 ans dans les grandes agglomérations). Une fois ces deux effets neutralisés, une partie des écarts observés disparaît. Pas la totalité.
La seconde, plus fondamentale, concerne ce que ces chiffres ne mesurent pas du tout : la deuxième et la troisième génération, françaises de nationalité, invisibles dans les colonnes « étranger » du SSMSI. Or c'est précisément la trajectoire des descendants d'immigrés que le débat politique veut désigner. La France a, par construction législative, choisi de ne pas mesurer ce qu'elle débat le plus. L'intention du non-comptage est compréhensible : ne pas exposer les descendants d'immigrés à un soupçon collectif. Mais en l'absence de chiffres, le soupçon, loin de disparaître, s'autonomise ; chaque fait divers devient une preuve par l'anecdote, chaque négation une preuve par l'omission. Dans les deux cas de figure (qu'il y ait un problème spécifique ou non), mesurer désamorce ; ne pas mesurer entretient la polarisation.
Ce que disent les recherches qui ont creusé la question
Deux observations robustes émergent de la littérature internationale, et permettent de raisonner là où la statistique française se tait [228].
Première génération : à âge, sexe et statut comparables, les taux d'implication dans la délinquance des immigrés de première génération sont égaux ou inférieurs à ceux des natifs. Ce résultat est solide aux États-Unis (Ousey et Kubrin 2009 ; Light et Miller 2018) comme dans la quasi-totalité des pays européens étudiés. Les exceptions concernent les migrants en situation très précaire (clandestinité prolongée, interdiction de travailler) dont une fraction se rabat sur des délits de subsistance ; c'est, au passage, un argument pour autoriser le travail des demandeurs d'asile dès le dépôt du dossier (cf. chapitre 18).
Deuxième génération : c'est en Europe que se creuse l'écart. Les enfants d'immigrés nés en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas présentent en moyenne, dans plusieurs études, des taux d'implication supérieurs aux natifs sans ascendance migratoire (synthèse de Bucerius, 2011). Aux États-Unis, en revanche, les secondes générations rejoignent ou restent en dessous des natifs. Cette divergence transatlantique signale que ce qui se passe en Europe relève moins d'un trait porté par l'origine que du contexte d'accueil [228].
En France, l'étude la plus systématique reste Le Déni des cultures d'Hugues Lagrange (2010) [228], qui constatait des écarts significatifs entre groupes d'origine même à conditions socio-économiques apparemment comparables. Lagrange lui-même, lorsqu'il décompose les variables, attribue l'essentiel de l'écart à la combinaison entre ségrégation résidentielle, structure familiale fragilisée par la migration, et discrimination scolaire et professionnelle. Reste un résidu, faible, qui se présente comme un effet « culturel ». Ce qu'on lit comme un trait porté est, en réalité, la trace que laisse, génération après génération, la manière dont une société a accueilli une migration.
De ces deux observations, une conclusion robuste : le contexte d'accueil produit l'essentiel de l'écart. Une même origine (les Turcs en Allemagne et aux Pays-Bas, par exemple) produit des trajectoires statistiquement différentes selon le marché du travail, la mixité scolaire et la politique d'intégration du pays d'accueil. Si l'origine portait en elle-même un effet criminogène, on l'observerait de la même façon partout. Ce n'est pas le cas.
La France dans cette grille
La France présente, plus que la plupart de ses voisins, la combinaison qui produit les écarts persistants à la deuxième génération : une ségrégation résidentielle des enfants d'immigrés plus forte qu'en Allemagne, des écarts scolaires parmi les plus élevés de l'OCDE et persistants à milieu social comparable, un chômage des jeunes issus de l'immigration environ deux fois supérieur à diplôme équivalent (documenté par vingt ans de testing sur les CV). Et les organisations criminelles de la drogue se concentrent dans les quartiers où ces déficits se cumulent.
Ce n'est pas l'immigration qui produit l'écart de sécurité ; c'est l'absence de mobilité ascendante offerte aux enfants d'immigrés une fois qu'ils sont devenus français. Les organisations criminelles recrutent dans des bassins où l'école, le marché du travail et le logement ont cessé d'offrir l'ascenseur social que la République promet. Le narcotrafic marseillais est, à cet égard, un phénomène de relégation territoriale.
Trois conséquences pour la politique de sécurité
Les politiques migratoires aux frontières ne sont pas la solution principale au problème de sécurité intérieure : la majorité des homicides liés au narcotrafic, la quasi-totalité des violences intrafamiliales et l'essentiel de la cybercriminalité sont le fait de personnes de nationalité française. Réguler les flux d'entrée a son intérêt propre (cf. chapitre 18) mais ne réduira pas significativement les phénomènes qu'examinent les sections suivantes.
Les politiques d'intégration, elles, sont des politiques de sécurité de moyen terme. Mixité scolaire et résidentielle, formation linguistique intensive, accès au travail dès le dépôt du dossier d'asile, lutte contre la discrimination à l'embauche : le débat français les sépare habituellement de la sécurité, à tort, car elles agissent par le canal qui produit le plus d'écart à la deuxième génération.
Enfin, les statistiques d'origine doivent être autorisées dans un cadre encadré ; cette position est assumée. Des statistiques anonymisées, agrégées, auditées par la CNIL, restreintes à la recherche et à l'évaluation des politiques publiques (jamais à un usage administratif individuel), permettraient enfin de poser des questions précises. Les pays qui pratiquent une telle mesure, le Royaume-Uni parmi d'autres, ne sont ni plus discriminants ni plus stigmatisants que la France ; ils sont simplement mieux informés. Le risque d'usage abusif doit être encadré, mais il est aujourd'hui plus que compensé par le coût d'une cécité statistique qui alimente la polarisation depuis trente ans.
La rente criminelle : le ressort principal
Reste à comprendre ce qui transforme cette relégation territoriale en organisations criminelles armées, en règlements de comptes et en jeunes recrutés à 14 ans pour faire le guet. La réponse tient en deux mots : rente criminelle. Depuis cinquante ans, la France a livré à des organisations qu'elle prétendait combattre un marché de plusieurs milliards d'euros, et c'est ce marché qui finance le recrutement, l'armement et l'expansion territoriale du narcobanditisme. Tant qu'on n'examine pas l'économie de cette rente, on traite des symptômes en croyant traiter des causes.
Six virgule huit milliards
En 2023, le marché français des drogues illicites représentait 6,8 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel [216], soit environ les deux tiers du budget de la Justice. Ce marché a triplé depuis 2010, et il est entièrement entre les mains d'organisations criminelles, sans régulation légale ni règles de concurrence : géré donc par la violence plutôt que par le droit. La cocaïne en représente environ 3 milliards, le cannabis environ 2,7 milliards [216] ; ces deux marchés financent l'essentiel des organisations, et la géographie des homicides en France recoupe quasi parfaitement celle du trafic.
La France est par ailleurs championne d'Europe de consommation : premier consommateur de cannabis de l'Union européenne, parmi les tout premiers pour la cocaïne et l'héroïne [216]. Le pays qui applique la politique de prohibition la plus stricte d'Europe occidentale produit les taux de consommation les plus élevés. Le résultat tient moins de la coïncidence que de la leçon.
Le précédent que l'histoire a tranché
En 1920, les États-Unis adoptent le Volstead Act [222], la prohibition de l'alcool. L'objectif est la tempérance et l'intention est honorable. Les résultats sont catastrophiques : la consommation diminue légèrement puis remonte, la violence organisée explose, les homicides augmentent pendant toute la durée de la prohibition. En 1933, Roosevelt abroge la mesure. En quelques années, les organisations criminelles qui vivaient du marché de l'alcool s'effondrent. Les arrestations de gangsters n'y sont pour rien : on leur a retiré leur source de revenus.
La France reproduit ce modèle depuis la loi de 1970 qui a fait de la consommation de stupéfiants une infraction pénale. Un marché de plusieurs milliards d'euros par an, sans régulation légale, s'organise nécessairement par la violence : quand deux réseaux se disputent un quartier, il n'y a pas de tribunal de commerce pour arbitrer, il y a des armes. La prohibition ne supprime pas le marché ; elle le confie aux organisations criminelles et garantit qu'il sera géré par la violence.
Le narcobanditisme à la française
La spécificité française des années 2020 tient moins au trafic en lui-même qu'à sa structure, sa violence, son extranéité et la jeunesse de ses petites mains. Quatre traits y concourent.
D'abord, la fragmentation des organisations. Là où l'Italie a ses mafias historiques structurées, la France compte des dizaines de réseaux de taille intermédiaire qui se disputent les marchés de quartier sans hiérarchie capable d'arbitrer les conflits. Cette fragmentation produit, par elle-même, plus de règlements de comptes qu'une structure pyramidale : Marseille a connu en 2023 un nombre de fusillades par habitant supérieur à celui de Naples [216].
Ensuite, l'armement de guerre. Les saisies révèlent la présence quasi-systématique d'armes longues dans les conflits de quartier, achetées sur le marché noir balkanique pour environ 1 000 euros [216]. La grande majorité des victimes restent des acteurs du trafic eux-mêmes (une centaine de morts liées au narcotrafic en 2024), mais des victimes complètement extérieures se documentent désormais régulièrement, au point que la justice marseillaise a inventé en 2023 le néologisme « narchomicide » [216]. C'est moins le nombre absolu de ces victimes que la signification politique (le trafic ne reste plus dans son périmètre traditionnel) qui marque la rupture.
Puis l'externalisation à Dubaï et au Maghreb. Les principaux donneurs d'ordre vivent désormais largement hors de France, dans des juridictions où l'extradition est lente, incertaine ou refusée. La police judiciaire travaille sur des arborescences logistiques (chauffeurs, guetteurs, dealers de rue) sans pouvoir atteindre les têtes de réseau : les opérations « place nette » tirent sur la périphérie du système et laissent intact son centre [216].
Enfin, le recrutement précoce de mineurs. La MILDECA évalue à environ 10 000 le nombre de mineurs impliqués dans le trafic en 2024, avec un âge moyen des « petites mains » autour de 15 à 16 ans. Ce seuil d'âge n'est pas choisi au hasard ; il situe l'enfant en deçà de la responsabilité pénale [216]. Le recrutement se fait pour l'essentiel via les réseaux sociaux, avec des annonces tarifées explicites, de la centaine d'euros par jour pour un guetteur jusqu'à des contrats d'assassinat confiés à des adolescents. En 2024, sur les 176 personnes écrouées pour assassinat ou tentative liés au trafic, un quart avaient moins de 20 ans [216]. Cette dimension appelle une réponse qui mobilise, au-delà du registre pénal, l'école, la protection de l'enfance et la prévention spécialisée.
Le débat français de 2025 : ce qui a été fait, ce qui manque
La loi du 13 juin 2025 « tendant à sortir la France du piège du narcotrafic », issue de la commission d'enquête des sénateurs Blanc et Durain, a marqué une rupture méthodologique sans rupture stratégique : un Parquet national anti-criminalité organisée opérationnel depuis janvier 2026, des régimes de détention durcis pour les principaux trafiquants, des écoutes algorithmiques facilitées, un statut de « repenti » plus protecteur. Toutes ces mesures vont dans le bon sens, et il est trop tôt pour les évaluer.
Mais cette loi laisse intacte la principale question. Tant que la prohibition est la seule politique, la rente continue de financer le recrutement, l'armement et l'expansion territoriale. La répression durcie peut, dans le meilleur des cas, déplacer les acteurs ; elle ne supprime pas leur revenu. La rente criminelle de la drogue est une rente comme les autres : elle capte des revenus importants grâce à une barrière légale (la prohibition elle-même), et elle est maintenue parce que ses victimes (les habitants des quartiers concernés) sont dispersées et peu entendues. C'est la même logique que la rente foncière ou la rente des ordres professionnels : une politique publique dont les bénéficiaires de facto sont les trafiquants et les victimes sont les plus pauvres.
Asséchement de la rente : réguler la drogue plutôt que la prohiber
Assécher cette rente exige de regarder ce que d'autres pays ont fait, marché par marché (cannabis, héroïne, cocaïne), sachant que chacun appelle une politique distincte.
Le cannabis : trois précédents européens, une décision possible
L'Uruguay a légalisé en 2013 sous un modèle entièrement public : production sous contrôle de l'État, distribution en pharmacie sur inscription nominative, plafond mensuel par consommateur. Bilan à dix ans [223] : effondrement de la part de marché du trafic illégal (de 100 % à environ 25 % des transactions), aucune augmentation significative de la consommation chez les jeunes, et des centaines de millions de dollars de répression économisés. Le Canada a légalisé en 2018 sous un modèle privé contrôlé (licences de production, distribution provinciale, publicité strictement encadrée). Bilan à six ans [223] : 70 % du marché passé au circuit légal, plus d'un milliard de dollars canadiens de recettes fiscales par an, et stabilisation de la consommation chez les mineurs malgré la disponibilité accrue. L'Allemagne, qui a partiellement légalisé en 2024 sous un modèle restrictif de clubs sociaux, offre le contre-exemple utile : les contraintes d'accès laissent subsister une part substantielle du circuit illégal [223].
Pour la France, le scénario le plus défendable est intermédiaire entre Uruguay et Canada : production sous monopole public, distribution via des points de vente publics et des pharmacies, prix fixé juste sous celui du marché illégal, plafonds mensuels nominatifs, taxe affectée à la prévention. À partir des comparables, le cannabis légal capterait 60 à 75 % du marché actuellement illégal en cinq à sept ans [223], pour des recettes fiscales de l'ordre du milliard d'euros par an en régime permanent (le détail figure au tableau budgétaire).
L'effet sur la rente criminelle est arithmétique : 60 à 75 % du financement actuel des organisations disparaît, à un degré que la politique répressive seule n'a jamais atteint.
L'héroïne : le modèle suisse comme référence
La Suisse, confrontée dans les années 1990 au plus grave problème d'héroïnomanie d'Europe occidentale, a mis en place en 1994 un traitement assisté à l'héroïne médicalisée [225] : sous prescription et dans des centres spécialisés, les héroïnomanes les plus dépendants reçoivent quotidiennement leur dose, avec accompagnement psychiatrique et social. Les bénéfices documentés sur trente ans : baisse de 80 % de la mortalité dans la cohorte traitée, baisse de 60 % de la délinquance d'acquisition, réinsertion professionnelle d'environ 40 % des patients, et tarissement quasi total du recrutement de nouveaux héroïnomanes. Le dispositif coûte environ 25 000 euros par patient et par an, à comparer à 50 000 à 70 000 euros de coûts évités.
Pour la France, qui compte environ 100 000 à 120 000 héroïnomanes, le déploiement d'un dispositif équivalent dans dix à quinze villes pilotes est possible, pour 100 à 150 millions d'euros par an en régime permanent.
Cocaïne : un marché européen, des prises indirectes mais réelles
La cocaïne est un marché européen bien plus que français : la France n'en produit pas et n'a aucune prise unilatérale sur une production qui se fait à 10 000 km dans les Andes. Les actions efficaces se situent à un autre niveau, et elles sont quatre.
L'asséchement parallèle du cannabis, d'abord. Les organisations qui pilotent la cocaïne en France sont, dans leur grande majorité, les mêmes qui pilotent le cannabis ; retirer environ 2 milliards d'euros par an de financement cannabis assèche le capital de roulement utilisé indistinctement pour les deux marchés. C'est de loin la principale contribution française à la baisse de la rente cocaïne.
La coopération européenne sur les ports d'entrée, ensuite. L'écrasante majorité de la cocaïne consommée en Europe entre par trois ports (Anvers, Rotterdam, Le Havre) où les saisies représentent moins de 10 % du flux estimé [216]. Doubler ce taux aurait un effet documenté sur le prix de gros et la rentabilité du trafic ; cela exige un programme européen de scanners de containers (de l'ordre de 500 millions d'euros à l'échelle européenne), une coopération douanière intégrée et un échange systématique de renseignement avec les pays producteurs.
Les saisies d'avoirs et la pression sur les juridictions refuges, troisièmement. En 2024, la France a saisi 122 millions d'euros d'avoirs liés aux enquêtes stupéfiants, moins de 4 % du marché annuel de la cocaïne [216]. Doubler ce taux suppose de généraliser la saisie des biens dès la garde à vue, de donner à l'AGRASC les effectifs que sa compétence appelle (une quinzaine de millions par an, pour un retour estimé à plusieurs centaines de millions), de s'aligner sur les standards anti-blanchiment néerlandais, et d'exercer une pression diplomatique sur les Émirats arabes unis et certaines juridictions du Maghreb pour faciliter extraditions et saisies sur place.
Dépénaliser l'usage pour réorienter les moyens, enfin. La dépénalisation de l'usage ne réduit pas directement la rente, mais elle libère les moyens policiers et judiciaires mobilisés sur environ 300 000 mis en cause pour usage par an, pour les rediriger vers les têtes de réseau et les ports d'entrée. C'est ce qu'a fait le Portugal en 2001, avec, après vingt ans de recul, une baisse documentée de la mortalité par overdose et une consommation problématique en deçà de la moyenne européenne [222]. Cette bascule ne suppose ni légalisation ni budgets supplémentaires, seulement un redéploiement. En appui, une politique de réduction des risques (testing, salles de consommation à moindre risque) réduit le coût humain dans l'attente que ces mesures produisent leurs effets.
Et la légalisation française de la cocaïne, à terme ?
Reste une question qu'il faut poser pour rester intellectuellement honnête. Pourquoi, à terme, ne pas envisager une régulation publique de la cocaïne sur le modèle de l'alcool ou du tabac ? L'étude de référence de David Nutt publiée dans The Lancet en 2010 [224] documente l'alcool comme le plus nocif de tous les psychotropes, presque trois fois plus que la cocaïne en poudre, qui se classe juste au-dessus du tabac. Le pays qui régule le tabac via un réseau de buralistes licenciés et taxe le vin sans l'interdire dispose conceptuellement de tous les outils pour réguler la cocaïne.
Trois obstacles, cependant, font que cette légalisation n'est pas, à court terme, la voie principale. La chaîne de production d'abord : la cocaïne provient de trois pays andins dont aucun ne dispose d'un système d'export légal au-delà de l'usage pharmaceutique ; une filière d'importation légale supposerait une renégociation diplomatique ou une dérogation aux conventions ONU, hors de portée aujourd'hui. L'effet de destination unique ensuite : une légalisation isolée attirerait les consommateurs européens ; une régulation crédible suppose un accord européen qui n'existe pas encore. L'effet de seuil sur la consommation enfin : un accès régulé pourrait augmenter la consommation problématique de 20 à 40 % à cinq ans, ce qui exigerait un dispositif de prévention nettement plus dense que l'existant.
Écarter le principe serait excessif : l'horizon réaliste est simplement européen et de long terme (dix à quinze ans), et il suppose en préalable les quatre actions décrites ci-dessus. Le coût politique d'une initiative française à l'agenda européen est réel ; le coût d'une non-décision prolongée, mesurable en homicides, en jeunes recrutés et en quartiers où l'État renonce, l'est davantage.
Assécher la rente criminelle produit ses effets sur cinq à sept ans. D'autres fronts continuent pendant ce temps de toucher des millions de Français ; le premier d'entre eux est aussi celui qui produit, en volume, le plus grand nombre de victimes par an.
Le scandale qu'on regarde sans agir : les violences intrafamiliales
L'ampleur réelle
Les violences intrafamiliales touchent environ 220 000 victimes femmes par an déclarées aux forces de sécurité, et jusqu'à 350 000 avec les non-déclarations estimées par l'INSEE [221]. En vingt ans, ces chiffres n'ont pas baissé. À la même période, en Espagne, le nombre de victimes a baissé d'environ 25 % et le nombre de féminicides d'environ un tiers, pour des raisons qui tiennent moins à la culture qu'aux dispositifs.
Les féminicides forment l'arête la plus visible du phénomène : entre une centaine et 150 femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint chaque année depuis 2010 selon les périmètres, soit une mort tous les deux à trois jours, sans baisse durable [221]. Ces décès signalent un double échec. Environ un tiers de ces femmes avaient déjà alerté les institutions sans qu'un signalement débouche sur une protection effective ; les deux tiers restants n'avaient jamais été identifiées comme en danger, faute d'un repérage capable d'aller au-devant d'elles.
À cela s'ajoute un coût humain documenté : environ 400 000 mineurs vivent en France dans un foyer où des violences ont lieu, avec un risque fortement accru de troubles psychiatriques, d'échec scolaire et de reproduction du schéma à l'âge adulte. Le rapport de la délégation aux droits des femmes du Sénat de mars 2024 chiffre le coût social total des violences conjugales à environ 3,6 milliards d'euros par an, dont 760 millions de coût direct pour la sécurité sociale et l'État [221].
Pourquoi la France échoue depuis vingt ans
La France dispose des lois et des outils ; il lui manque une chaîne opérationnelle qui conduise sans rupture du moment où une victime se présente au commissariat à celui où elle est mise à l'abri du danger. Cette chaîne articule quatre maillons (dépôt de plainte, ordonnance de protection, application effective, hébergement immédiat), et aujourd'hui chacun cède.
Le dépôt de plainte. Trop de plaintes sont encore transformées en mains courantes par des fonctionnaires qui n'ont pas reçu la formation spécifique et appliquent un filtre informel : si la victime semble hésiter, si les blessures ne sont pas visibles, la main courante reste l'option par défaut. Or une main courante n'enclenche aucune procédure pénale ni mesure de protection. Plus de 80 commissariats et brigades sont labellisés « accueil renforcé violences intrafamiliales » ; on en compte plus de 4 000 sur le territoire.
L'ordonnance de protection. Cet outil créé en 2010 permet à un juge aux affaires familiales de prononcer en six jours environ des mesures de protection sans attendre la décision pénale. En 2024, environ 4 300 ordonnances ont été délivrées, pour un besoin estimé par les associations entre 25 000 et 35 000 par an. Le juge évalue des « violences vraisemblables » dans des dossiers où la preuve écrite est rare, et tranche selon sa formation et sa disponibilité.
L'application effective. Le bracelet anti-rapprochement, introduit en 2020 sur le modèle espagnol, n'a jamais dépassé quelques centaines de dispositifs actifs, et il recule [221], pour un potentiel évalué à 4 000 à 5 000 ; l'Espagne, à population moindre, en a environ 3 200 actifs. Le téléphone grave danger est davantage déployé mais reste en deçà du besoin, et le délai d'intervention après une alerte peut excéder quinze à vingt minutes en zone rurale.
L'hébergement. Une victime qui veut quitter le domicile conjugal a besoin d'un hébergement immédiat. La France dispose d'environ 11 000 places spécialisées, pour un besoin estimé entre 35 000 et 50 000. Conséquence pratique : nombre de victimes restent au domicile conjugal pendant des semaines après le dépôt de plainte, parce qu'il n'y a littéralement aucune autre solution.
Le modèle espagnol : ce que la France peut effectivement copier
L'Espagne n'avait, en 2003, ni meilleure culture du signalement, ni police plus formée, ni budget plus élevé que la France. C'est l'adoption de la Ley Orgánica 1/2004 sur les violences de genre qui a tout changé [221]. Quatre composantes structurent ce modèle, et chacune est transférable telle quelle.
D'abord, des juridictions spécialisées : plus d'une centaine de juzgados de violencia sobre la mujer à compétence pénale et civile, qui traitent l'ensemble du dossier avec une chaîne unique, réduisant le délai de protection effective de plusieurs mois à quelques jours. Ensuite, une formation obligatoire et continue de tous les magistrats et policiers affectés à ces dossiers ; la France n'impose aujourd'hui aucune formation obligatoire à ses 250 000 fonctionnaires de police et de gendarmerie. Troisièmement, une dotation matérielle (3 200 bracelets actifs, 25 000 dispositifs de surveillance électronique) articulée à l'évaluation actuarielle du risque (système VioGén). Enfin, une gouvernance unifiée : un délégué interministériel à l'autorité directe de la présidence du gouvernement, avec budget consolidé ; la France a un secrétariat d'État, sans budget consolidé ni autorité opérationnelle.
Le plan national qu'il faudrait
Le scénario d'efficacité consiste à transposer ce modèle en l'adaptant aux institutions françaises. Quatre composantes, articulées.
D'abord, généraliser la formation obligatoire des fonctionnaires en première ligne (deux semaines par recrue, mise à niveau biennale). C'est le maillon le moins cher de la chaîne et celui dont le rendement est le plus élevé, parce que le premier contact d'une victime avec la police est, statistiquement, le moment où la trajectoire bifurque. Un fonctionnaire formé reconnaît les marqueurs de danger réel (escalade, comportements de contrôle, traces de strangulation antérieure, le prédicteur le plus robuste d'un féminicide ultérieur), prend la plainte, active immédiatement les protections disponibles. Un fonctionnaire non formé minimise, interroge la victime sur son rôle dans le conflit, suggère un retour au domicile « pour que ça se calme ». Investir dans la formation, c'est intervenir au point où une trajectoire entière, faite de violences répétées, d'enfants détruits et parfois d'un homicide, peut encore être interrompue à coût marginal. Coût : 80 à 120 millions d'euros par an, à mettre en regard des 760 millions de coût direct annuel pour l'État [221].
Ensuite, créer 90 à 110 chambres pénales spécialisées dans les tribunaux judiciaires, traitant l'ensemble du dossier avec un magistrat formé et dédié. Coût : 200 à 300 millions d'euros par an, l'équivalent de la moitié d'un porte-avions sur dix ans. Sur le précédent espagnol, le délai entre plainte et protection effective passe de plusieurs mois à quelques jours, le taux de récidive des agresseurs sous bracelet tombe à un niveau proche de zéro, et la prévalence des violences physiques sévères baisse d'un tiers en vingt ans [221], comme les féminicides.
Troisièmement, porter le parc de bracelets anti-rapprochement à 4 000-5 000 paires actives et tripler les téléphones grave danger, accompagnés d'un protocole d'intervention en moins de cinq minutes en zone urbaine et moins de quinze en zone rurale. Coût : 60 à 100 millions d'euros par an.
Enfin, passer de 12 000 à 25 000 places d'hébergement spécialisées sur cinq ans, avec une priorité d'accès dans le contingent préfectoral et dans le parc social. Coût : 200 à 300 millions d'euros par an, dont une partie peut être absorbée dans les programmes du chapitre 11 (Habiter).
Le budget total de ce plan se situe entre 540 et 820 millions d'euros par an en régime permanent, soit moins que ce que coûtent annuellement à l'État les conséquences directes des violences conjugales aujourd'hui. C'est une politique qui se finance par l'amélioration qu'elle produit.
La cybercriminalité, l'angle mort budgétaire et politique
Une délinquance massive, fragmentée, banalisée
La cybercriminalité est devenue, en volume, l'une des plus grandes formes de délinquance qui touchent les Français au quotidien. Quatre sources, aux périmètres distincts mais cohérents entre eux, en donnent la mesure [220] : plus de 400 000 victimes d'escroqueries et de fraudes aux moyens de paiement enregistrées en 2024 (la catégorie d'infraction qui croît le plus vite), environ 2,3 millions de personnes déclarant un débit frauduleux sur leur compte bancaire en 2023 selon l'enquête de victimation du SSMSI, près de 1,2 milliard d'euros de préjudice annuel consolidé par la Banque de France, et 420 000 demandes d'assistance au GIP cybermalveillance.gouv.fr en 2024, en hausse de 50 % sur un an.
L'écart entre les plaintes enregistrées et les victimes de l'enquête VRS donne la mesure de la sous-déclaration : seulement 14 à 18 % des victimes portent plainte, principalement parce que la procédure est perçue comme inutile. À cela s'ajoutent les attaques contre les organisations : rançongiciels sur PME, collectivités et hôpitaux, dont l'ANSSI a recensé plus de 4 000 événements de sécurité en 2024, pour un coût direct estimé à plus de 500 millions d'euros [220].
Aucun de ces chiffres n'occupe la place qu'il devrait dans le débat de sécurité, pour trois raisons : les victimes sont dispersées et aucun acteur public ne consolide les quatre sources pour le grand public ; les organisations sous-déclarent par crainte du dommage de réputation ; et les attaques numériques ne produisent pas d'images.
L'asymétrie franco-allemande
L'Office fédéral allemand de la sécurité des systèmes d'information (BSI) compte environ 1 500 ETP et un budget annuel autour de 300 millions d'euros [220] ; il est à la fois régulateur, opérateur de services aux PME et collectivités, et coordinateur de l'écosystème. L'ANSSI française compte environ 660 agents, un budget de l'ordre de 150 millions, et un périmètre restreint pour l'essentiel aux opérateurs d'importance vitale et aux services de l'État. Les PME, les collectivités et les indépendants sont laissés à cybermalveillance.gouv.fr, environ 50 ETP pour un public cible de plusieurs millions d'organisations.
La conséquence est concrète : la quasi-totalité des PME victimes de rançongiciel n'a accès ni à un soutien public effectif, ni à un assureur capable d'absorber le coût, ni à une expertise locale abordable. Le coût se reporte sur l'entreprise, qui dans 30 % des cas n'y survit pas à dix-huit mois, ou sur la collectivité, qui interrompt ses services aux usagers. Ce sont les petites collectivités qui paient le plus, car elles n'ont ni DSI étoffée ni budget de cybersécurité à part.
Réformer en quatre temps
La réponse consiste à assumer politiquement la cybersécurité comme une politique de sécurité publique de masse, à la même hauteur que la lutte contre la délinquance de voie publique.
Premièrement, étendre l'ANSSI à un mandat de protection grand public et PME, en doublant ses effectifs sur cinq ans et en lui confiant la coordination de cybermalveillance.gouv.fr et des cyber-pôles régionaux, pour environ 100 à 150 millions d'euros par an supplémentaires. Deuxièmement, responsabiliser les plateformes et fournisseurs de services, dans le prolongement de la directive NIS2 : détection des fraudes en ligne, remboursement automatique des victimes en cas de défaillance documentée du dispositif anti-fraude. Le coût direct pour l'État est nul. Troisièmement, généraliser la cyber-éducation dans le secondaire et la formation continue (cf. chapitre 19), pour 30 à 50 millions par an. Quatrièmement, structurer une filière française de réponse à incident accessible aux PME et collectivités : c'est moins une dépense publique qu'une politique industrielle (cf. chapitre 21), avec un soutien d'amorçage via Bpifrance et des bons d'accompagnement pour les PME victimes (50 à 80 millions par an).
Le budget total se situe autour de 200 à 300 millions d'euros par an, à comparer aux 500 millions de coûts directs annuels du rançongiciel sur les seules organisations françaises [220].
Réformer la police, prévenir comme on prévient une épidémie
Le démantèlement qu'il faut nommer
En octobre 2002, Nicolas Sarkozy supprime la police de proximité [230]. La décision est explicitement politique : les agents en uniforme dans les quartiers ne « font pas de chiffre », et la doctrine officielle devient celle de la « police de l'investigation et du renseignement ». Vingt-deux ans plus tard, ce choix structure encore la sécurité publique française. Il n'existe plus en France de fonctionnaire de police affecté à un quartier précis, connu de ses habitants, présent à long terme, capable d'identifier les jeunes en début de bascule, les conflits de voisinage qui s'enveniment, les commerces sous pression.
Le dispositif démantelé en 2002 avait été conçu en 1998 sur le modèle des neighborhood policing teams britanniques. Les évaluations de l'IHESI documentaient une amélioration de la confiance des habitants et une baisse des conflits de quartier, mais le dispositif consommait 25 % d'effectifs supplémentaires et son rendement statistique apparaissait modeste à court terme. Il a été abandonné avant d'avoir produit ses effets de moyen terme.
Glasgow, ou la sécurité comme santé publique
Au milieu des années 2000, Glasgow était désignée « capitale européenne du meurtre » par l'Organisation mondiale de la santé, avec une violence à l'arme blanche endémique. La Strathclyde Police créa en 2005, sous l'impulsion de la commissaire Karyn McCluskey et du chirurgien des urgences John Carnochan, une Violence Reduction Unit (VRU) [226]. Le pari conceptuel : traiter la violence comme une épidémie, c'est-à-dire mobiliser conjointement la police, la santé publique, le logement, l'éducation et les services sociaux pour intervenir sur les facteurs qui produisent la violence avant qu'elle ne se déclare.
Le modèle articulait quatre composantes [226] : un suivi individuel (tout jeune blessé par arme arrivant aux urgences était reçu dans les 24 heures par un travailleur social, pour lui proposer logement, formation, sortie de gang), une médiation entre groupes (des trêves territoriales négociées avec les chefs de bande, avec contrepartie d'accès à l'emploi), une prévention scolaire obligatoire en primaire et au début du collège, et une coordination opérationnelle entre police et services sociaux sous une chaîne décisionnelle unifiée.
Les résultats sont sans ambiguïté : entre 2004-2005 et 2018, le nombre d'homicides en Écosse est passé de 137 à 59 par an, et les violences à l'arme blanche à Glasgow ont été divisées par deux [226]. Ce résultat a été obtenu sans augmentation significative des moyens de police, avec un investissement initial d'environ 30 millions de livres financé par redéploiement. Le modèle a depuis été déployé à Londres et inspire Stockholm ou Manchester ; aucune ville française ne l'a transposé à cette échelle.
Reconstruire la police de proximité, version 2026
Le dispositif de 1998 ne peut pas être restauré à l'identique : le contexte technologique et opérationnel a changé. Celui qu'il faut bâtir comporte trois composantes.
D'abord, une affectation territoriale longue durée : un fonctionnaire affecté à un quartier ou un secteur (5 000 à 15 000 habitants) pour au moins quatre à cinq ans, avec un mandat explicite de connaissance fine du territoire, de relation avec les acteurs locaux et de remontée d'information de proximité. Le besoin estimé est de 15 000 à 20 000 ETP redéployés depuis les fonctions administratives et certaines unités d'appui.
Ensuite, une articulation systématique avec des VRU sur le modèle Glasgow, dans les douze à quinze villes françaises où la concentration des homicides liés au narcotrafic justifie une mobilisation pluri-services (Marseille, Nîmes, Grenoble, Lille et leurs semblables). Coût : 100 à 180 millions d'euros sur cinq ans pour le déploiement, environ 80 millions par an en régime permanent.
Enfin, une justice de proximité accélérée : rétablissement, sous une forme adaptée, des juges de proximité supprimés en 2017, et extension des pôles spécialisés du parquet dans les juridictions les plus exposées. Une infraction commise en zone urbaine sensible doit pouvoir être jugée en quelques semaines plutôt qu'en deux ans. C'est moins une affaire de durcissement des peines que de cohérence du système (cf. chapitre 17).
Le coût total de cette refonte est de l'ordre de 500 à 700 millions d'euros par an, dont une part importante est en réalité une réallocation, car les ETP existent. Trois gisements, documentés par la Cour des comptes et plusieurs rapports sénatoriaux [216], suffisent à couvrir le besoin : les gardes statiques et missions périphériques (de l'ordre de 11 000 ETP, dont une part peut être externalisée vers des sociétés privées encadrées ou absorbée par des dispositifs techniques), les transfèrements judiciaires (1 500 à 2 500 ETP, dont le transfert à l'administration pénitentiaire est prévu depuis 2010 et toujours inachevé), et les fonctions de saisie procédurale en commissariat, qui absorbent 10 à 20 % du temps d'un policier de terrain sur des logiciels mal calibrés et dont une refonte logicielle permet de redéployer 8 000 à 12 000 ETP. Au total, un potentiel de 20 000 à 25 000 ETP : le plan est finançable à effectif policier global constant.
Vidéosurveillance, IA et garde-fous
Les caméras de vidéoprotection sont passées en France d'environ 30 000 en 2010 à plus de 90 000 en 2024, et la vidéosurveillance algorithmique (VSA), expérimentée pour les Jeux de Paris avec un apport opérationnel jugé modeste par l'évaluation officielle, a été prolongée en janvier 2026 jusqu'à fin 2027.
La position défendue ici est que la VSA doit être autorisée comme outil opérationnel, mais sous conditions cumulatives : des finalités strictement énumérées par la loi (violences graves, personnes disparues, fluidification des transports), des modèles publiquement auditables par la CNIL avec voie de recours, et la prohibition explicite de la reconnaissance faciale en temps réel dans l'espace public, sans exception opérationnelle.
Ces principes ne sont pas la moitié de ce que l'on pourrait techniquement faire ; ils sont la moitié qu'une démocratie peut accepter. Un outil de surveillance doit tenir simultanément plusieurs conditions : que le citoyen sache qu'il existe, qu'il connaisse les critères qui peuvent le déclencher contre lui, qu'il puisse en contester l'application devant un juge indépendant. La VSA, correctement encadrée, peut les tenir. La reconnaissance faciale en temps réel, par construction, ne le peut pas : elle identifie chaque passant à son insu, sans recours utile, et détruit l'anonymat de circulation qui est la condition matérielle des libertés de réunion, de manifestation et d'association. C'est cette ligne que la France ne peut pas franchir, quelle que soit la pression sécuritaire conjoncturelle.
La France qui décide pour la France qui subit
Une dernière dimension structure le rapport politique français à la sécurité : le décalage entre les territoires qui décident et les territoires qui vivent les conséquences. Les politiques nationales sont pensées par des élus, des hauts fonctionnaires et des experts qui, dans leur écrasante majorité, ne vivent pas dans les territoires les plus exposés. Quand un ministre de l'Intérieur annonce une « opération place nette XXL », il agit sur des territoires qu'il ne connaît qu'à travers ses notes de cabinet.
Ce décalage produit deux pathologies. La première est l'instrumentalisation politique : la peur de l'insécurité, documentée par les sondages, est plus forte dans les zones rurales et périurbaines que dans les quartiers où elle est statistiquement la plus élevée. La seconde est l'oubli opérationnel : les territoires les plus touchés sont ceux où l'État se retire de tout, mais sur lesquels la sécurité doit, par décret, produire des résultats chiffrés.
Glasgow, encore une fois, fournit la lecture utile [226] : la VRU a fait davantage que réduire la violence, elle a réinséré les services publics dans les quartiers les plus dégradés, en construisant la sécurité comme co-produit d'une politique sociale, sanitaire, scolaire et de l'emploi.
Cette bascule n'est pas tenable sans un troisième acteur : le public lui-même. Un téléspectateur exposé à plusieurs heures d'information continue par jour finira par penser qu'il vit dans un pays qui se délite, quand ses propres expériences quotidiennes racontent en général une histoire bien plus banale. La responsabilité du citoyen-spectateur est de mettre en regard ce que les médias lui montrent et ce que sa propre expérience lui raconte (le chapitre 16 examine cette discipline civique). Sans cet effort, l'opinion continuera d'exiger une politique de la peur calibrée sur des images plutôt qu'une politique des fronts massifs calibrée sur des chiffres.
La trajectoire proposée ici tient donc en une phrase : redéployer les moyens vers les territoires effectivement les plus touchés, traiter les fronts ignorés (intrafamilial, numérique, scolaire) au même titre que les fronts médiatisés, assécher la rente criminelle plutôt que continuer de financer les organisations qui en vivent, et coordonner sécurité, santé, éducation et logement sur le modèle Glasgow.
Ce que ces réformes laissent aux suivants
Une fois ces réformes mises en œuvre, voici ce que la France peut espérer transmettre à la décennie qui suit.
Le taux d'homicides pour 100 000 habitants est aujourd'hui de 1,4. Cible 2035 : moins de 1,0, soit le niveau allemand actuel, sous l'effet de l'asséchement de la rente et de la combinaison police de proximité plus VRU.
Le nombre de féminicides annuels doit avoir baissé sous la barre des 50 d'ici 2035. C'est le rythme de la trajectoire espagnole, à condition que juridictions spécialisées, formation obligatoire et parc complet de dispositifs soient déployés dans les cinq premières années.
La part du marché des stupéfiants tenue par les organisations criminelles (aujourd'hui 100 %) doit être ramenée sous 40 %, ce qui libérerait environ 4 milliards d'euros par an de revenus actuellement aux mains du trafic et tarirait le narcobanditisme à sa source.
Le taux de victimation pour cybercriminalité doit passer d'une croissance de 7-8 % par an à un palier puis une baisse, par effet conjugué de la responsabilisation des plateformes, de l'extension de l'ANSSI et de la prévention.
La confiance des Français dans la police, autour de 65 % en 2024 mais avec des écarts considérables (de 80 % en zone rurale à 40 % dans certains quartiers populaires), doit converger vers 75 % et surtout vers une réduction des écarts par territoire. C'est l'indicateur le plus difficile, parce qu'il repose sur la durée et sur la cohérence des comportements de service public, davantage que sur les moyens matériels.
Budget récapitulatif, chapitre 12.
Les coûts et recettes de l'ensemble des réformes proposées au présent chapitre sont consolidés ci-dessous.
| Ligne | Politique | Coût/Recette annuel | Horizon |
|---|---|---|---|
| I | Régulation publique du cannabis et harm reduction | -800 à -1 200 M€ (recettes fiscales nettes, hors économies de répression) | Montée en charge 5 à 7 ans |
| II | Traitement assisté héroïne (10-15 villes pilotes) | 100 à 150 M€/an | Déploiement pilote 5 ans |
| III | Police de proximité (15-20 000 ETP redéployés + formation) | 500 à 700 M€/an | Redéploiement 5 ans, effets d'ici 2035 |
| IV | Violence Reduction Units dans 12-15 villes | 80 à 120 M€/an | Déploiement sur 5 ans |
| V | Plan national violences intrafamiliales (juridictions, formation, dispositifs, hébergement) | 540 à 820 M€/an | Déploiement complet en 5 ans |
| VI | Cybersécurité de masse (ANSSI étendue, éducation, filière) | 200 à 300 M€/an | Montée en charge 5 ans |
| VII | Justice de proximité accélérée | 150 à 200 M€/an | Une législature |
| Total brut | Coûts | 1 570 à 2 290 M€/an | |
| Total des recettes | Régulation cannabis | -800 à -1 200 M€/an | |
| Total net | 770 M€ à 1,1 Md€/an |
À ces coûts directs s'ajoutent des économies indirectes non chiffrées dans le tableau mais documentées : baisse des dépenses pénitentiaires liées à la dépénalisation des usages simples (environ 25 000 détenus pour stupéfiants, soit environ 1 milliard d'euros par an dont une partie significative serait évitée) ; économies sanitaires liées à la baisse de mortalité et de prise en charge des violences (de l'ordre de 1 milliard d'euros par an selon les estimations du Sénat) ; économies pour les PME et collectivités cibles de cyberattaques, dont les pertes documentées dépassent 500 millions d'euros par an [220].
L'addition de ces économies indirectes ramène le coût net de la politique de sécurité d'abondance autour de 0 à 200 M€/an, à peu près neutre budgétairement à l'horizon de cinq à dix ans, pour un effet sécuritaire supérieur d'un ordre de grandeur à celui des dépenses actuelles. C'est une politique qui ne coûte presque rien à la collectivité, et dont le saut est documenté par des précédents européens comparables.
Le chapitre suivant quitte la dimension de la sécurité intérieure pour celle de la sécurité extérieure : la défense, qui est l'une des rares fonctions où l'État français demeure stratège, et où l'industrie nationale reste compétitive. Une excellence dont le pays a souvent oublié qu'elle est aussi un projet économique, et l'un des derniers secteurs où la France exporte plus qu'elle n'importe.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [216] à [228] et [230].