La France figure parmi les pays les plus productifs au monde en PIB par heure travaillée, au cinquième rang des grandes économies [1]. L'Organisation Mondiale de la Santé a classé son système de santé numéro un mondial dans les années 2000 [2]. Son territoire est le plus visité de la planète, avec 100 millions de touristes par an [4]. Son armée reste la seule en Europe à combiner dissuasion nucléaire, forces de projection et siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU.
Sa recherche tient son rang. Ses ingénieurs ont co-fondé Mistral, Hugging Face et Criteo ; ses chercheurs, comme Yann LeCun chez Meta, ont posé les bases théoriques du deep learning moderne. Ses physiciens ont remporté trois prix Nobel en quinze ans (Alain Aspect, Gérard Mourou, Pierre Agostini), sa chimiste Emmanuelle Charpentier a co-inventé CRISPR, ses économistes (Gérard Debreu, Maurice Allais, Jean Tirole, Esther Duflo et Philippe Aghion) ont été couronnés à Stockholm. Ses universités et grandes écoles continuent de former des mathématiciens qui remportent la moitié des médailles Fields de la décennie [3].
Son rayonnement culturel suit la même trajectoire. Ses écrivains (Patrick Modiano, J.M.G. Le Clézio, Annie Ernaux) accumulent les Nobels de littérature ; ses cinéastes raflent palmes et oscars ; ses maisons de luxe (LVMH, Hermès, Kering, L'Oréal) dominent un marché mondial qu'elles ont inventé et placent régulièrement la France parmi les premières capitalisations boursières d'Europe. Sa langue, enfin, est parlée par plus de 320 millions de personnes sur cinq continents : cinquième langue la plus parlée au monde, deuxième langue étrangère la plus apprise après l'anglais, et l'une des rares dont le nombre de locuteurs continue de croître, porté par la démographie africaine.
Tout cela rend les chiffres suivants difficiles à expliquer.
Son PIB par habitant est inférieur de 25 % à celui des États-Unis, d'environ 12 % à celui de l'Allemagne (qui le dépasse de 14 % en parité de pouvoir d'achat), de 15 % à celui des Pays-Bas [5]. Son chômage structurel oscille entre 7 et 9 % depuis quarante ans, quand le Danemark, la Suède ou les Pays-Bas tournent entre 3 et 5 % [6]. Sa croissance moyenne depuis 2000 plafonne à 1,1 %, contre 1,8 % aux États-Unis et 1,4 % pour la moyenne OCDE [7]. Sa dette publique, enfin, approche 116 % du PIB fin 2025 [8].
La France reste un pays riche. Le paradoxe est là : elle produit beaucoup moins que ce que ses ressources permettraient. Et les Français le sentent. 83 % d'entre eux pensent que les hommes politiques gouvernent pour leurs intérêts personnels [9]. Le pays figure parmi les plus pessimistes du monde développé [10], et ce pessimisme tient moins aux conditions matérielles qu'à des institutions qui semblent ne plus livrer ce qu'on leur demande.
Ce livre est né de ce paradoxe. Plutôt que de le ranger dans les récits habituels (« les Français sont comme ça », « c'est la faute du libéralisme », « c'est la faute de l'État »), il démonte chaque problème pièce par pièce. Chaque résultat a une cause précise. Chaque cause a un nom, des bénéficiaires identifiables, un coût mesurable. Et des alternatives connues.
La thèse de ce livre tient en une phrase : la France n'a pas abîmé ses acquis par hasard. Elle a construit, décision après décision, un système de rentes qui protège le présent au détriment de l'avenir.
Sans projet commun, protéger ce qui existe devient le réflexe par défaut. 92 milliards d'euros de niches fiscales qui financent le passé plutôt que la création [11]. Des ordres professionnels qui limitent leur offre au nom de la qualité. Un droit des sols qui protège les propriétaires en place contre ceux qui voudraient le devenir. Une complexité administrative devenue un marché en soi. Aucun de ces dispositifs n'a été conçu par malveillance, seulement par rationalité, dans un système qui ne poussait pas à arbitrer autrement.
Le reproche des nostalgiques (« nous avons gâché ce que nos parents avaient bâti ») a du vrai mais reste incomplet. Depuis 1975, la France a moins perdu de la croissance qu'un horizon commun. C'est pourquoi les réformes partielles échouent presque toujours. On demande aux médecins de lâcher leur numerus clausus, aux propriétaires d'accepter plus de construction, aux bénéficiaires de niches fiscales de les voir disparaître, sans rien dire du monde d'après. Une réforme sans horizon se vit comme un sacrifice sans sens.
Un projet commun existe pourtant. Il est finançable, et il a un nom : l'abondance. Entendue comme un projet précis plutôt que comme un slogan ou une promesse électorale, elle désigne une société où les soins de qualité ne dépendent pas du code postal, où le logement reste à portée des jeunes actifs, où l'énergie est assez bon marché pour réindustrialiser, où la formation continue à chaque âge de la vie, où les institutions tiennent un cap sur dix ans plutôt que de pivoter tous les cinq. Les ingrédients existent ; des pays comparables en offrent déjà des modèles.
Pour comprendre où nous en sommes, il faut comprendre comment nous y sommes arrivés. Quatre fois en quatre-vingts ans, la France s'est trouvée à un carrefour. Voici les choix qu'elle y a faits.
1945 : le choix de l'investissement
La France sort de la Seconde Guerre mondiale épuisée, divisée, humiliée. L'économie est détruite : production industrielle à 40 % de son niveau d'avant-guerre, infrastructures ravagées, tissu social en lambeaux [12].
Elle aurait pu reconstruire à l'identique : les structures d'avant, les institutions d'avant, l'économie d'avant. Beaucoup y appelaient. Le Conseil National de la Résistance a choisi autre chose.
Entre janvier et mars 1946, la France invente la Sécurité sociale, nationalise les grands secteurs de l'énergie, lance le Plan Monnet, pose les bases de la politique d'aménagement du territoire. Un investissement collectif dans les conditions de la prospérité future : santé, éducation, énergie, infrastructures, des biens communs que le marché seul ne peut produire à grande échelle.
Le résultat : les Trente Glorieuses. Trente ans de croissance à 5 % en moyenne annuelle [13]. Un doublement du niveau de vie en une génération. Sept années d'espérance de vie gagnées (de 66 ans en 1945 à 73 ans en 1975) [14]. La démocratisation de l'automobile, du réfrigérateur, des vacances, de l'université. Ce sont les retours sur investissement d'un choix politique clair, pris dans les décombres de la guerre.
1975 : la fracture silencieuse
La rupture n'a pas de date précise : c'est pourquoi elle est si difficile à analyser. Entre 1973 et 1975, quelque chose se fissure. Le premier choc pétrolier révèle la dépendance énergétique française. La croissance ralentit. Pour la première fois depuis la guerre, le chômage remonte structurellement.
Face à ce choc, la France fait un choix, ou plutôt accumule des non-choix qui en constituent un. Elle protège les acquis. Elle renforce l'indemnisation plutôt que la réforme. Elle maintient des niches fiscales conçues pour une autre économie. Elle laisse les ordres professionnels consolider leurs positions. Elle protège ceux qui sont déjà dans le système contre ceux qui voudraient y entrer.
Ce choix était rationnel, et même humain : face à l'incertitude, les institutions protègent leurs membres, et les politiques choisissent le moindre conflit immédiat. Mais c'est aussi le moment où la France perd son projet commun. Le projet de 1944 (construire une société où tout le monde monte) s'était épuisé. Personne n'en a proposé de nouveau pour l'ère post-industrielle. Dans ce vide, les rentes ont prospéré.
1983 : la rigueur sans la réforme
En 1981, François Mitterrand est élu avec un programme de rupture. Nationalisations, relance keynésienne, augmentation des salaires, réduction du temps de travail. Deux ans plus tard, confronté à une fuite des capitaux et à une crise de la balance des paiements, il opère ce que les historiens appellent le « tournant de la rigueur » [15].
La France aurait pu choisir une troisième voie : une réforme en profondeur des règles qui produisent la stagnation, à égale distance de la relance effrénée et de l'austérité classique. Réformer les ordres professionnels. Simplifier le droit des sols. Réorienter les niches fiscales vers l'investissement productif. Et surtout, articuler un récit de ce que la France voulait devenir.
Elle ne l'a pas fait. La rigueur a stabilisé les comptes sans transformer les structures. Les protections acquises ont été maintenues. Les rentes se sont consolidées. Et la France s'est installée dans un équilibre stable et peu dynamique : une économie qui tient debout sans jamais décoller.
2008 : la crise traversée mais non digérée
La crise financière de 2008 est un choc mondial. La France la traverse relativement bien, mieux que l'Espagne, le Portugal, la Grèce, l'Irlande. Son système d'amortisseurs sociaux fonctionne. C'est paradoxalement ce qui permet de continuer la non-réforme.
Les pays contraints de se transformer ont fait des réformes douloureuses. Dix ans plus tard, leurs économies sont plus dynamiques. La France, protégée par ses amortisseurs, a pu s'en dispenser. Elle a maintenu ses niches fiscales, laissé les ordres professionnels intacts, reporté la réforme du logement, absorbé la dette sans contrepartie. Elle sort de la crise sans l'avoir digérée.
Aujourd'hui : la bifurcation du projet
Nous sommes à la quatrième de ces bifurcations. Cette fois, les conditions extérieures changent à une vitesse sans précédent depuis l'après-guerre.
L'intelligence artificielle redistribue les rendements du capital et du travail. Les géants américains du cloud y ont engagé plusieurs centaines de milliards de dollars en 2025, quand l'investissement européen reste un ordre de grandeur en dessous [16] ; toutes filières confondues, le rapport Draghi chiffre l'écart d'investissement entre l'Europe et les États-Unis à environ 800 milliards d'euros par an [19]. La France a les chercheurs et les écoles ; il lui manque le capital et les infrastructures, et chaque année d'attente rend le rattrapage plus improbable.
L'énergie est la fondation de toute industrie compétitive. La France y détient un avantage unique en Europe : un parc nucléaire décarboné, à coût stable, qui couvre plus de 60 % de son électricité. L'Allemagne, qui a fait le pari inverse, paie aujourd'hui l'électricité industrielle la plus chère d'Europe [17]. Mais la France a passé vingt ans à laisser vieillir son parc et à démanteler sa filière, et la relance annoncée en 2022 est tardive et fragile.
Le vieillissement démographique, enfin, rend le modèle fiscal français intenable avant 2035. Le pays comptait quatre actifs par retraité en 1960 ; il en compte 1,7 aujourd'hui, et il en comptera moins de 1,4 à l'horizon 2070 [18]. Le compromis qui a tenu quarante ans à coups d'endettement expire avec cette génération.
L'horloge démographique a ceci de particulier qu'elle ne se négocie pas. On peut subventionner une filière, relancer un chantier, rattraper un retard technologique ; on ne rajeunit pas un pays par décret. Ce qui n'aura pas été préparé sera subi.
Pour la première fois depuis 1944, trois forces convergent (technologique, énergétique, démographique) au point où l'absence de projet commun devient elle-même mortelle. Les conditions sont réunies pour un nouveau pacte : assez concret pour mobiliser, assez large pour rassembler au-delà des clivages, assez urgent pour justifier ses coûts de transition. Choisir de ne pas choisir est lui-même un choix, celui de la lente dégradation.
La position de ce livre
Ce livre cartographie les mécanismes qui bloquent la France et propose ce qu'elle deviendrait sans eux. Les rentes qu'il décrit traversent la gauche et la droite, chaque camp défendant les siennes ; le livre les démonte d'où qu'elles viennent. La plupart des réformes proposées dérangeront donc des deux côtés à la fois, sans doute le meilleur signe qu'elles touchent quelque chose de réel.
La distinction qui guide ce livre est empirique plutôt qu'idéologique. Certaines interventions publiques créent de l'abondance : les investissements du CNR de 1945, la Sécurité sociale, le parc nucléaire. D'autres forment des rentes qui la détruisent (niches fiscales improductives, monopoles professionnels, complexité réglementaire auto-reproductive). La vraie question est « quel État, pour quoi faire », plutôt que « moins ou plus d'État ».
Chaque fois que ce livre propose de démonter une rente, il identifie qui perd, ce qu'on lui doit en compensation, et ce que ça coûte. Entre le petit propriétaire qui loue une chambre pour compléter sa retraite et le fonds d'investissement qui bloque un quartier entier, la réforme juste distingue ; la démagogie confond.
Les objections sérieuses au projet ont elles aussi leur chapitre. Elles y sont formulées dans leur version la plus forte, puis examinées une par une, avec une réponse quand ce livre en a une, et sans faux-semblant quand il n'en a pas.
La démarche : du diagnostic à l'action
Ce livre fonctionne toujours de la même manière, chapitre après chapitre.
Pour chaque domaine (le logement, la santé, l'énergie, l'innovation, ...), il commence par établir les faits, avec des chiffres plutôt que des impressions ou des narratifs habituels : qu'est-ce qui se passe réellement, mesuré comment, comparé à quoi ? Un diagnostic honnête est déjà une prise de position. Beaucoup de débats français sont faussés parce que les participants ne s'accordent pas sur les faits de base.
Les faits établis, il cherche le mécanisme. Un problème est un résultat plutôt qu'une fatalité. Chaque résultat a une logique d'incitation qui le produit. Pourquoi le logement est-il si cher à Paris ? Nul besoin d'invoquer une avidité particulière des Français : un ensemble de règles précises (droit des sols, zonage, recours contentieux) rend la construction coûteuse et lente. Identifier le mécanisme, c'est identifier le levier. Sans mécanisme, il n'y a pas de réforme possible, seulement des appels à la bonne volonté.
Vient ensuite la comparaison internationale. Quand un mécanisme fonctionne différemment ailleurs et produit de meilleurs résultats, c'est une information. Elle sert de point de départ pour distinguer ce qui est structurel de ce qui est choisi ; elle ne clôt jamais le débat, car les contextes varient et les institutions ne se transplantent pas. La question posée est moins « pourquoi ça marche là-bas » que « quel mécanisme précis produit quel résultat précis, et qu'est-ce qui doit changer pour qu'il fonctionne en France ? »
Enfin, la proposition concrète. Pour chaque problème identifié, une réforme avec un coût estimé, une source de financement identifiée, une liste de gagnants et de perdants, et un calendrier plausible. Une proposition qui ne dit pas qui paie reste un vœu.
Une note sur la méthode
Ce livre avance des arguments chiffrés, tous sourcés. Les références complètes se trouvent en annexe, organisées chapitre par chapitre. Quand je cite un taux, un montant, une comparaison internationale, la source est identifiable et vérifiable. Certains chiffres font débat entre économistes : le montant exact des niches fiscales « improductives », le retour sur investissement d'un euro investi en prévention santé, le coût net de l'immigration pour les finances publiques. Dans ces cas, je présente l'état du débat, j'indique ma lecture, et je signale les hypothèses qui changent le résultat.
Pour chaque mesure proposée, il y a un budget : coût estimé, source de financement identifiée, retour sur investissement attendu si possible. Je ne propose pas de dépenser sans dire d'où vient l'argent, ni de supprimer une niche sans quantifier ce que ça rapporte à qui, et ce que ça coûte à qui. C'est une exigence de sérieux plutôt que de la comptabilité pour comptable.
Une précision, enfin, sur les personnages. Des figures prénommées traversent ce livre : Camille et Thomas qui achètent à Bordeaux, Karim l'artisan de Perpignan, Sandra, Marie, Sofia et quelques autres. Leurs prénoms sont fictifs et leurs situations sont composites. Chaque élément de ce qu'ils vivent (revenus, prix, délais, dispositifs) correspond à des cas et à des chiffres documentés dans les chapitres où ils apparaissent, avec leurs sources. Ils condensent en une trajectoire lisible ce que les statistiques disent en agrégé ; aucun ne correspond à une personne réelle identifiable.
La structure du livre
Nous procédons en trois parties.
La première, « La France des rentes », pose le cadre et dresse l'inventaire. Le chapitre 1 établit la mécanique commune à toutes les rentes françaises et leur architecture à six étages. Les cinq suivants les examinent une à une : la rente fiscale, la rente foncière, les ordres professionnels, la rente bureaucratique, puis, en clôture, la rente de naissance (héritage et diplôme réunis), la plus déterminante des six, la moins corrigée par nos institutions, celle qui amplifie toutes les autres.
La deuxième, « Construire l'abondance », bascule du diagnostic vers le projet. Le chapitre 7 propose un cadre en cinq dimensions interdépendantes, inspirées de la pyramide des besoins mais pensées comme un écosystème où chacune nourrit les autres. Les quinze chapitres suivants les remontent une à une, du socle matériel vers la création. D'abord ce qui fait tenir un pays debout : l'énergie, l'alimentation, la santé, le logement, la sécurité du quotidien, la défense. Puis ce qui le fait tenir ensemble : la mobilité, l'information libre, la démocratie, la justice, le vivre-ensemble. Enfin ce qui le fait avancer (la formation, le travail, l'innovation), avant d'élargir le regard à l'Europe et au monde. L'environnement traverse l'ensemble en fil rouge.
La troisième, « Les questions qui restent », est plus courte, et c'est voulu. Une fois le programme posé, il reste à le défendre. Le chapitre 24 en présente le financement complet, euro par euro, source par source ; le chapitre 25 prend au sérieux les objections de fond, des limites planétaires aux clivages politiques ; le chapitre 26 ouvre sur le projet commun lui-même, en montrant que l'abondance est la tradition française la plus longue et le seul horizon capable de rassembler la droite, la gauche, les écologistes et les libéraux.
Pour qui ce livre est écrit
Pour ceux qui pensent que la France peut faire mieux, et qui veulent comprendre précisément pourquoi elle n'y parvient pas, et comment elle le pourrait.
Pour ceux que lasse un débat public qui tourne à vide, recycle les mêmes indignations tous les cinq ans et laisse l'urgence chasser l'essentiel.
Pour ceux, enfin, qui ont de sérieuses objections à tout ce qui précède.
J'espère convaincre les sceptiques et armer les enthousiastes.
Commençons.
Les notes de bas de page renvoient à l'Annexe Sources, en fin de volume.