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Le paradoxe français

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Version courteEn version intégrale, ce chapitre devient :Le paradoxe françaisL'abondance française, une France possible

Faites la liste de ce que la France réussit.

Elle figure parmi les pays les plus productifs au monde par heure travaillée [1]. Son système de santé a été classé premier de la planète [2]. Son territoire est le plus visité du monde [4]. Son armée est la seule d'Europe à combiner dissuasion nucléaire, forces de projection et siège permanent au Conseil de sécurité. Ses physiciens ont remporté trois prix Nobel en quinze ans, sa chimiste a coinventé les ciseaux génétiques, ses mathématiciens raflent la moitié des médailles Fields d'une décennie [3]. Ses écrivains accumulent les Nobel de littérature, ses maisons de luxe dominent un marché qu'elles ont inventé, et sa langue est parlée par 396 millions de personnes sur cinq continents, ce qui en fait la quatrième du monde [409].

Regardez maintenant les chiffres suivants.

Le produit intérieur brut par habitant y est inférieur d'un quart à celui des États-Unis et d'environ 12 % à celui de l'Allemagne [5]. Le chômage structurel oscille entre 7 et 9 % depuis quarante ans, quand le Danemark, la Suède ou les Pays-Bas tiennent entre 3 et 5 % [6]. La croissance moyenne depuis 2000 plafonne à 1,1 %, contre 1,8 % outre-Atlantique [7]. La dette publique approche 116 % de la richesse produite [8].

Et les Français le sentent. Plus de huit sur dix estiment que les responsables politiques gouvernent pour leurs intérêts personnels [9]. Le pays figure parmi les plus pessimistes du monde développé [10], et ce pessimisme tient moins aux conditions matérielles qu'à des institutions qui semblent avoir cessé de livrer ce qu'on leur demande.

Ce livre est né de cet écart.

Cet écart se traduit en choses très concrètes. Un écart de 12 % de richesse par habitant avec l'Allemagne n'a rien d'une statistique abstraite : c'est un salaire médian plus faible, des services publics moins bien financés à taux de prélèvement identique, et une capacité d'investissement amputée d'autant chaque année. Répété sur vingt ans, il produit exactement ce que les Français constatent sans savoir le nommer : un pays qui travaille autant que ses voisins, produit comme eux, et dont le quotidien se dégrade quand même.

Le pessimisme français, si souvent moqué comme un trait de caractère, est une lecture assez juste de cette expérience. Quelqu'un qui constate que son loyer absorbe une part croissante de son salaire, qu'il faut six mois pour un rendez-vous chez un spécialiste et deux ans pour obtenir un jugement, ne se trompe pas sur les faits. Il se trompe seulement sur les causes, parce que personne ne les lui a présentées clairement.


Les explications habituelles ne manquent pas : les Français seraient comme ça, c'est la faute du libéralisme, c'est la faute de l'État. Ce livre les laisse de côté et démonte chaque problème pièce par pièce. Chaque résultat a une cause précise. Chaque cause a un nom, des bénéficiaires identifiables et un coût mesurable. Et chacune a des alternatives que d'autres pays pratiquent déjà.

La thèse tient en une phrase. La France n'a pas abîmé ses acquis par hasard : elle a construit, décision après décision, un système de rentes qui protège le présent au détriment de l'avenir.

Une rente, au sens que l'économie politique donne à ce mot depuis Ricardo, est un revenu tiré d'une position protégée plutôt que d'une richesse créée. Elle ne récompense ni le travail, ni l'invention, ni le risque pris. Elle récompense le fait d'être arrivé avant.

Sans projet commun, protéger ce qui existe devient le réflexe par défaut. Des dizaines de milliards d'euros de niches fiscales financent ce qui existe déjà et non ce qui se crée. Des ordres professionnels limitent leur nombre au nom de la qualité. Un droit des sols protège les propriétaires en place contre ceux qui voudraient le devenir. Une complexité administrative est devenue un marché en soi. Un système successoral laisse les plus grands patrimoines se transmettre à des taux qu'aucun héritier ordinaire ne connaît.

Aucun de ces dispositifs n'a été conçu par malveillance. Chacun avait, au moment de sa création, une justification qu'on pouvait défendre. Aucun n'a jamais été supprimé. C'est leur accumulation, et elle seule, qui produit le résultat.

Deux propriétés expliquent qu'ils durent, et il faut les avoir en tête pour lire ce qui suit.

La première tient à l'asymétrie des forces en présence. Une position protégée crée des bénéficiaires peu nombreux et organisés, qui disposent de temps, d'argent et de relations pour défendre ce dont ils vivent. Ceux qui en paient le prix sont dispersés, et chacun perd trop peu pour se mobiliser : le patient qui attend, le candidat évincé, le locataire qui renonce. Les organisés l'emportent sur les dispersés, systématiquement, et cela n'a rien à voir avec la valeur de leurs arguments.

La seconde tient à ce que ces positions ne s'additionnent pas, elles se multiplient. Le régime fiscal favorable à la pierre nourrit la rente foncière. La rente foncière fige les mobilités. L'immobilité protège les professions fermées là où elles sont installées. Leur fermeture renforce la valeur du diplôme qui y donne accès. Le diplôme se transmet dans les familles avec le patrimoine. Et l'épaisseur administrative qui enveloppe le tout avantage ceux qui savent s'y orienter. On ne défait donc aucune de ces rentes en la traitant seule, ce qui explique l'échec de quarante ans de réformes sectorielles.


Tout ce qui précède décrit ce qui bloque. Reste à nommer ce qui manque, et c'est la même chose depuis le début : un projet commun.

Le mot paraît vague, et il désigne pourtant quelque chose de très concret. Un pays qui sait ce qu'il construit peut demander des efforts, parce que chacun voit à quoi ils servent. Un pays qui n'a plus de projet ne peut proposer que des sacrifices au nom de l'équilibre des comptes, et il s'étonne ensuite qu'on les refuse. C'est la France depuis quarante ans : des réformes présentées comme des renoncements nécessaires, jamais comme les étapes de quelque chose. Dans ce vide, défendre sa position devient la seule conduite raisonnable, y compris pour ceux qui en souffrent par ailleurs. Les rentes de ce livre prospèrent d'abord là.

Ce projet commun, ce livre l'appelle la France de l'abondance.

Ce n'est ni une utopie ni un programme de rupture. C'est un inventaire méthodique de ce qui fonctionne ailleurs, chez des pays démocratiques, attachés à leur État social, et dont le niveau de vie égale ou dépasse le nôtre.

L'abondance dont il est question ici est une condition modeste et radicale à la fois : une société où les choses essentielles, se loger, se soigner, se former, recommencer après un échec, sont à portée de main. Cette société existe déjà, en pièces détachées, dans le présent ordinaire de pays qui nous ressemblent.

Commençons par le toit. À Vienne, un enseignant débutant consacre environ 18 % de son revenu à son loyer, dans un trois-pièces municipal à vingt minutes du centre. Ce parc n'est pas réservé aux plus démunis : il accueille enseignants, infirmières, ingénieurs et petits entrepreneurs. À Tokyo, ville de trente-sept millions d'habitants dans son aire urbaine, les loyers ont stagné en termes réels pendant trente ans, parce que le droit d'y construire relève de règles nationales permissives, sans veto de voisinage. En France, un ménage médian consacre 28 % de son revenu au logement, et 38 % à Paris [63].

Deux villes denses et convoitées ont donc gardé le logement à portée des salaires ordinaires, par des chemins opposés. Vienne y arrive en possédant ses terrains et en ne les vendant jamais. Tokyo y arrive en laissant chacun construire sans avoir à demander l'accord de ses voisins. La France n'a choisi ni l'un ni l'autre, et le logement est devenu chez elle la dépense qui commande toutes les autres.

La santé raconte la même histoire. Au Danemark, la participation au dépistage organisé du cancer du sein dépasse 80 %, contre moins de la moitié en France, parce que le système va chercher les patients au lieu de les attendre [159]. Aux Pays-Bas, un tiers des consultations de premier recours sont assurées par des infirmiers à pratique avancée, ce qui libère les médecins pour les cas qui les requièrent vraiment [77].

L'école dit la même chose sous un autre angle. Il faut six générations, en France, pour qu'un enfant né dans le dixième le plus pauvre atteigne le revenu moyen. Il en faut deux au Danemark [36]. Ces deux nombres ne mesurent ni l'intelligence ni l'effort des enfants concernés : ils mesurent ce qu'un système scolaire, un marché du travail et une fiscalité font ensemble de leurs situations de départ.

L'énergie complète le tableau, et de la manière la plus troublante, puisque la France y détient l'avantage. Elle a bâti en vingt ans le plus grand parc nucléaire du monde par habitant, ce qui lui a donné pendant des décennies une électricité parmi les moins chères et les moins carbonées d'Europe. Elle a ensuite cessé d'entretenir cet avantage, jusqu'à devoir importer de l'électricité un hiver de crise, et payer soixante-douze milliards d'euros pour amortir le choc. La différence entre la France et ses voisins ne tient donc pas seulement à ce qu'elle n'a pas construit ; elle tient aussi à ce qu'elle a laissé se défaire.

Aucun de ces pays n'est un paradis. Chacun a résolu un problème que la France n'a pas résolu, et souvent en butant sur d'autres. L'important est ailleurs : chacune de ces situations résulte d'une décision, prise à une date, par des gens qui auraient pu décider autrement.


Ce livre se divise en trois parties.

La première cartographie six rentes qui se renforcent mutuellement : fiscale, foncière, corporatiste, bureaucratique, et les deux versants de la rente de naissance, le patrimoine et le diplôme. Pour chacune, on verra comment elle fonctionne, qui en vit, ce qu'elle coûte, et ce que d'autres pays ont fait à la place.

La deuxième construit. Elle part du socle matériel, l'énergie et l'alimentation, remonte vers ce qui protège les personnes, puis vers ce qui les relie, ce qui les forme, et ce qui projette le pays au-delà de ses frontières. Chaque chapitre suit la même méthode : un diagnostic chiffré appuyé sur des sources publiques, des comparaisons internationales dont on extrait le ressort transposable, des mesures datées et budgétées, et une exigence de gouvernance qui dit qui exécute, et de quelle manière.

La troisième additionne. Elle chiffre l'ensemble, dit qui paie, examine les objections les plus sérieuses, et propose ce qu'un projet commun pourrait réunir.

Trois conventions, avant d'entrer dans le vif.

Les chiffres. Chaque donnée renvoie à une source publique, listée dans la bibliographie numérotée publiée en ligne. Les ordres de grandeur sont arrondis dans le texte et exacts dans les tableaux. Quand une estimation est incertaine, elle est présentée en fourchette plutôt qu'en chiffre unique.

Les personnages. Certaines situations sont incarnées par des personnes composites, construites à partir de trajectoires documentées pour rendre lisible ce que les statistiques décrivent mal. Elles sont introduites comme des cas construits, et jamais placées dans un événement réel où l'on pourrait les confondre avec des participants identifiables.

Les perdants. Chaque réforme proposée dans ce livre nomme ceux qu'elle désavantage. Un programme qui n'aurait que des gagnants serait un programme mal chiffré. Cette section revient à la fin de chaque chapitre, et elle est là pour que le lecteur puisse mesurer ce qu'on lui demande d'accepter.


Un dernier mot, sur ce que ce livre n'est pas.

Il ne prétend pas que la France irait bien si l'on supprimait quelques privilèges. Les rentes qu'il décrit ne sont pas des scandales isolés : ce sont des équilibres stables, défendus par des gens rationnels qui ont de bonnes raisons de les défendre, et dont le démontage prendra des années.

Il ne repose sur aucun pari d'efficacité administrative soudaine. Les réformes qu'il propose sont conçues pour fonctionner avec l'État tel qu'il est, en changeant les règles plutôt qu'en espérant de meilleurs fonctionnaires.

Il n'appartient à aucun camp. Un lecteur de droite y trouvera une critique frontale des rentes, de la complexité et des monopoles professionnels. Un lecteur de gauche y trouvera une redistribution assumée, une fiscalité successorale qui retrouve sa progressivité et une extension des droits sociaux aux travailleurs qui en sont exclus. Un écologiste y trouvera l'environnement traité en contrainte permanente plutôt qu'en chapitre séparé. Un libéral y trouvera l'ouverture de marchés fermés. Ce n'est pas un consensus mou. C'est le signe qu'on peut s'accorder sur les faits en restant en désaccord sur le reste, et c'est déjà beaucoup.

Il ne promet enfin aucune transformation rapide. Les décisions décrites ici produisent leurs effets sur dix, quinze ou vingt ans, et devront traverser plusieurs alternances. C'est précisément pour cette raison que la question des règles du jeu occupe un chapitre entier.

Le pays a les ressources, les compétences et les institutions. Ce qui lui manque, ce livre s'emploie à le démontrer au lieu de l'affirmer : la France ne souffre pas d'un manque de moyens, elle souffre de la manière dont elle les répartit, et cette répartition a des bénéficiaires qui savent parfaitement pourquoi ils la défendent.

Commençons par leur donner un nom.


Les sources de cette introduction sont publiées en ligne, références [1] à [10], [36], [63], [77], [159] et [409].