PRAGMA
Version intégrale|Chapitre 9 · La France des champsTous les chapitres

Partie II — Construire l'abondance · Le socle physiologique

9La France des champs

37 min de lecture

Version intégraleLire en version courte

Un pays qui perd ses fermes, subventionne à rebours de ses objectifs et nourrit ses classes populaires à l'ultra-transformé a cessé de choisir ce qu'il met dans son assiette. Ce chapitre propose de choisir à nouveau.


La France perd une exploitation agricole toutes les quarante minutes depuis un demi-siècle : les trois quarts de ses fermes ont disparu en cinquante ans. Dans le même temps, neuf milliards d'euros d'aides publiques sont versés chaque année au secteur selon une répartition qui inverse la logique redistributive. Deux cent mille saisonniers restent structurellement privés des protections que le droit français accorde par défaut ; l'alimentation industrielle nourrit les ménages modestes pendant que les circuits courts s'organisent dans les arrondissements aisés. Tout cela dans le pays qui possède un climat tempéré exceptionnel, une diversité agronomique sans équivalent en Europe et un réseau de paysans qualifiés, un héritage de plusieurs siècles qu'on ne reconstitue pas par décret si on le laisse s'éroder.

L'agriculture occupe, après l'énergie, la deuxième position du socle physiologique de l'abondance : si l'énergie est la condition matérielle de toute production, l'alimentation est la condition matérielle de toute vie. L'agriculture d'abondance que défend ce livre désigne la capacité à nourrir l'ensemble des Français (la moitié solvable comme l'autre) avec une alimentation de qualité, à un prix juste pour le mangeur comme pour le producteur, sans épuiser les ressources qui rendent cette production possible (sols, eau, biodiversité), ni traiter en variable d'ajustement les travailleurs sans lesquels la récolte n'aurait pas lieu. Une agriculture qui paye ce qu'elle reçoit, et qui reçoit ce qu'elle produit.


Deux hommes, deux agricultures

En janvier 2024, les autoroutes françaises se bloquent une par une. Des tracteurs, de la fumée, une colère qui remonte des routes nationales jusqu'aux plateaux télévisés. Le Premier ministre reçoit les représentants syndicaux à Matignon. Deux hommes prennent la parole au nom du monde agricole.

Le premier s'appelle Jérôme Bayle. Éleveur de bovins en Haute-Garonne, exploitation familiale dans l'une des régions à revenu agricole les plus bas de France. Il parle de ses charges qui augmentent et de ses prix qui stagnent, de ses nuits à calculer si le mois sera bouclé, de normes environnementales qui s'empilent sans compensation. Il ne parle pas au nom d'une organisation. Il parle pour lui-même, et pour des milliers de gens qui lui ressemblent : c'est lui qui a allumé la première étincelle, en Occitanie, à l'automne 2023, avant de bloquer l'A64 où le Premier ministre Gabriel Attal est venu le rencontrer en janvier 2024.

Le second s'appelle Arnaud Rousseau. Président de la FNSEA, le syndicat agricole dominant. Il exploite 700 hectares de céréales en Seine-et-Marne, soit environ neuf fois la taille moyenne nationale de 75 hectares [138]. Il préside le conseil d'administration du groupe Avril, l'un des plus grands groupes agro-industriels français, depuis 2017. Quand le mouvement a pris de l'ampleur, c'est lui qui a pris les micros, négocié à Matignon et défini les termes du débat public [139].

Ils ont tous les deux parlé au nom des agriculteurs, mais ils ne défendent pas les mêmes intérêts. Cette distinction, que presque personne n'a faite dans les semaines qui ont suivi, est la clé pour comprendre pourquoi l'agriculture française est en crise depuis vingt ans sans que rien ne change vraiment. Elle relie directement l'agriculture à la mécanique des rentes décrite dans la première partie de ce livre : une rente de représentation, moins visible que la rente foncière ou la rente des ordres professionnels, mais tout aussi résistante parce qu'elle fonctionne au nom du collectif.


La rente agricole — neuf milliards pour qui

La Politique Agricole Commune verse chaque année environ 9 milliards d'euros aux exploitations agricoles françaises [139]. C'est l'un des plus importants transferts publics du budget de l'État, comparable au budget annuel de la justice. Et comme beaucoup de transferts publics massifs, son effet redistributif réel est l'inverse de ce qu'on pourrait attendre.

Rapportée aux quelque 290 000 exploitations bénéficiaires en France [139], cette enveloppe représente une moyenne d'environ 30 000 euros par exploitation et par an. Mais derrière cette moyenne se cache un abîme. En France, 20 % des exploitations captent plus de la moitié des aides PAC [386]. Les 5 % du sommet, soit près de 14 500 grandes exploitations, en perçoivent chacune plus de 100 000 euros annuels ; la moitié des exploitations, elle, en touche moins de 15 000 [139].

La Cour des comptes a formulé un jugement sans appel : ce mode de répartition "n'a plus de justification pertinente" [139]. Ces mots datent de 2018. La structure fondamentale n'a pas changé.

Le ressort est simple, et il s'entretient lui-même. Les aides PAC sont calculées à l'hectare, ce qui en fait une prime à la taille plutôt qu'une prime au besoin, à la valeur ajoutée produite, à l'emploi créé ou à la qualité des pratiques environnementales. Dans un secteur où la taille s'est concentrée au fil des décennies, ce principe bénéficie à ceux qui sont déjà grands et accélère le mouvement.

La représentation syndicale amplifie ce biais. Aux élections des chambres d'agriculture de janvier 2025, la FNSEA et ses Jeunes Agriculteurs ont recueilli 46,7 % des suffrages, en recul de presque dix points par rapport à 2019 ; ils conservent pourtant plus de 80 % des chambres départementales [140]. Le scrutin majoritaire produit ici un décalage durable entre le vote réel des agriculteurs et le contrôle institutionnel du syndicat dominant : la même distorsion qu'on observe dans d'autres corps intermédiaires. Et la composition interne de la FNSEA est, structurellement, plus proche des grandes exploitations céréalières et de l'agro-industrie que des éleveurs, maraîchers ou arboriculteurs.

Ce double biais, dans la PAC et dans la représentation, explique que les réformes agricoles depuis trente ans ont arbitré en faveur du statu quo qui profite aux grands. L'exemple le plus documenté est celui des quotas laitiers. Leur suppression en 2015, soutenue par le syndicat majoritaire, répondait aux intérêts des grands groupes laitiers. Elle a provoqué une crise de surproduction durable, effondré les prix payés aux producteurs, et poussé des milliers de petits éleveurs laitiers à cesser leur activité dans les années suivantes [148]. La FNSEA avait négocié pour les uns et livré les autres.

C'est la définition d'une rente de représentation : faire parler la détresse des uns pour défendre les intérêts des autres.


La France paysanne invisible

La démographie dit tout

Il y avait près de 1,6 million d'exploitations agricoles en France en 1970. Il en reste moins de 350 000 en 2023, la moitié en moins depuis 2000 [138].

La surface agricole totale, elle, n'a pas diminué dans les mêmes proportions. Elle a été absorbée par les exploitations restantes, qui ont grossi. La taille moyenne est passée de 19 hectares en 1970 à environ 75 hectares en 2023 [149]. Les 50 % des plus petites exploitations n'occupent aujourd'hui que 7 % de la surface agricole nationale. Les 5 % des plus grandes en occupent 25 % [149].

Rien, dans ce mouvement de concentration, ne relève d'une évolution naturelle ou technologique inévitable. Il est le résultat direct d'une politique (la PAC structurée autour des aides à l'hectare) qui a rendu les petites exploitations économiquement non viables tout en subventionnant les grandes à croître. On a fabriqué la concentration, puis on l'a présentée comme une fatalité.

Deux revenus, un même titre

Les données du Trésor et d'Agreste sont sans ambiguïté sur la dispersion des revenus agricoles [141].

Sur le millésime 2021 (une année faste), le quart supérieur des exploitations dégage plus de 87 000 euros par travailleur familial et par an. Il s'agit de l'excédent brut d'exploitation, l'enveloppe à partir de laquelle l'agriculteur se verse un revenu et réinvestit, avant amortissements, intérêts d'emprunt et impôts. Le quart inférieur, lui, dégage moins de 30 000 euros pour le même travail. Un écart de 57 000 euros entre deux agriculteurs qui portent le même titre.

Le taux de pauvreté des ménages agricoles est de 16,2 %, légèrement au-dessus de la moyenne nationale. Mais cette moyenne masque des écarts brutaux : plus d'un éleveur bovin viande sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ; les producteurs en grandes cultures, un sur huit [141]. Les crises que traversent ces deux populations n'ont pas grand-chose en commun.

La dépendance aux aides publiques révèle le paradoxe final du système : les petites exploitations dépendent des subventions PAC pour 68 % de leur excédent brut [150]. Les grandes exploitations, pour 27 %. L'aide publique est vitale pour les petits, et pourtant, les grands en reçoivent plus en valeur absolue. On a construit un système d'assistance qui perpétue la dépendance de ceux qui ont le moins, en concentrant les ressources sur ceux qui en ont le moins besoin.

Les invisibles : les travailleurs de la terre

La crise agricole dont on parle est presque toujours la crise des agriculteurs : des chefs d'exploitation, des propriétaires. Elle l'est. Mais elle occulte une autre population dont le débat public s'empare rarement.

La France mobilise entre 200 000 et 300 000 travailleurs saisonniers par an pour les vendanges, les cueillettes de fruits et légumes, les récoltes maraîchères [142]. Une part significative est étrangère : Marocains sous convention bilatérale OFII, Roumains, Polonais. Leurs conditions de travail sont souvent précaires : logements fournis par l'employeur et déduits du salaire, contrats courts répétés sans accumulation de droits, exposition aux produits phytosanitaires sans suivi médical systématique [142].

Ces travailleurs nourrissent la France. Aucun syndicat ne négocie à Matignon en leur nom, aucun tracteur ne bloque les autoroutes pour leurs droits, et ils n'apparaissent dans aucun débat sur "le monde agricole". Cette invisibilité est elle-même une forme de rente : un secteur qui bénéficie de 9 milliards d'aides publiques chaque année maintient, en parallèle, une catégorie de travailleurs structurellement privée des protections que le droit français accorde par défaut à n'importe quel autre salarié.


Ce que mange vraiment la France

Le paradoxe gastronomique

La France est le pays de la gastronomie mondiale, de la cuisine classique et des appellations d'origine contrôlée ; sa gastronomie est inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2010 [145].

Et pourtant, près d'un adulte français sur deux est en surpoids ou obèse, dont 18 % en situation d'obésité. La consommation d'aliments ultra-transformés représente plus de 30 % des calories consommées en France, en progression continue depuis les années 1990. Leur part dans l'alimentation est corrélée négativement avec le revenu : plus le ménage est pauvre, plus la proportion d'ultra-transformé est élevée [145].

Ces deux réalités coexistent parce qu'elles ne concernent pas les mêmes personnes. La gastronomie française est un patrimoine de classe autant que de territoire.

La transition alimentaire comme inégalité

Le marché biologique et les circuits courts se sont développés significativement depuis vingt ans. En 2024, la France compte plus de 2 000 AMAP, les Associations pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne [146]. Tout un écosystème de consommation responsable s'est constitué.

Cet écosystème est géographiquement et socialement concentré. Les AMAP sont dans les quartiers où le revenu moyen permet de s'engager sur six mois et de récupérer un panier le mardi soir à 18h30. Le poulet Label Rouge de la boucherie artisanale coûte 15 à 20 euros. Le poulet industriel en grande surface coûte 5 à 7 euros.

Pour une famille dont le budget alimentaire est de 400 euros par mois pour quatre personnes (soit 3,30 euros par personne et par jour), c'est une contrainte arithmétique plutôt qu'un choix moral.

La « transition alimentaire » portée depuis des années par les politiques publiques devient une transition de classe si elle ne s'accompagne pas d'une politique de prix et d'accessibilité. Elle reporte sur les individus une responsabilité qui appartient au système. Et ce système est la même politique agricole qui a concentré les aides sur les grandes cultures, au détriment de la diversité maraîchère et des élevages à taille humaine qui produisent les aliments de qualité que les ménages modestes ne peuvent pas acheter.

La santé alimentaire des Français les plus pauvres et la pauvreté des petits éleveurs sont deux symptômes du même dysfonctionnement.


Cinq réformes pour une agriculture d'abondance

Réforme 1 — Redistribuer la PAC sans augmenter son budget

La PAC peut être réformée dans le cadre des règles européennes actuelles, et sans dépense supplémentaire. Trois voies le permettent.

Le premier est le plafonnement des aides par exploitation. Dans la PAC 2023-2027, le plafonnement des paiements directs est laissé à la discrétion de chaque État membre ; dans son plan stratégique national, la France a fait le choix de ne pas l'appliquer du tout. Porter ce plafond à 100 000 euros par an, avec dégressivité forte au-delà de 60 000 euros, libèrerait entre 400 et 600 millions d'euros annuels [139] à redistribuer aux petites et moyennes exploitations.

On peut légitimement se demander si réduire les aides aux grandes exploitations ne risque pas de les ruiner. La réponse est non, et elle est chiffrable. Les grandes exploitations (plus de 100 hectares) ne dépendent de la PAC que pour 27 % de leur excédent brut d'exploitation [150] ; elles dégagent les trois quarts de leur résultat opérationnel par leur activité productive elle-même. Le plafonnement, distribué entre les quelque 14 500 exploitations actuellement au-dessus du seuil [139], représente une réduction moyenne de 30 000 à 40 000 euros par exploitation concernée, une perte réelle qui n'éteint pas l'activité. La dégressivité progressive au-delà de 60 000 euros laisse par ailleurs aux plus exposées (typiquement les grandes céréalières en monoculture) le temps d'adapter leur modèle. Le plafonnement ne supprime pas les grandes exploitations ; il corrige la sur-rémunération publique qui rend leur expansion plus rentable que la consolidation de leurs voisines plus petites.

Vient ensuite le renforcement des paiements redistributifs, ce dispositif prévu par le règlement européen qui majore le montant à l'hectare pour les 52 premiers hectares de toute exploitation. La France l'applique aujourd'hui au taux plancher de 10 % de l'enveloppe nationale des paiements directs : porter ce taux au maximum autorisé par le règlement bénéficierait directement aux exploitations de taille familiale sans modifier la logique de marché des grandes.

Le troisième est d'une autre portée à long terme. Il consiste à substituer progressivement une partie des paiements à l'hectare (qui récompensent la surface possédée) par des paiements liés à ce que l'exploitation produit pour son territoire : emplois créés, certifications agroécologiques, transformation sur place, ancrage en circuit court. Une exploitation maraîchère de 8 hectares qui emploie trois personnes à plein temps, vend en circuit court et maintient une biodiversité documentée crée une valeur économique, environnementale et sociale réelle pour son territoire, et ne reçoit pourtant qu'une fraction marginale des aides aujourd'hui.

Il ne s'agit pas pour autant d'opposer les modèles. Les grandes exploitations céréalières produisent les volumes alimentaires de base nécessaires à la souveraineté française et alimentent l'excédent commercial agricole, longtemps l'un des rares soldes structurellement exportateurs du pays. Cet excédent s'est d'ailleurs effondré à 0,2 milliard d'euros en 2025, son plus bas niveau depuis les années 1970, preuve que ce socle productif lui-même n'est plus acquis. Une France de l'abondance a besoin de ce socle et du tissu de petites et moyennes structures qui assurent la diversité, l'emploi rural, la qualité des produits frais et la résilience locale. Le sujet consiste donc à élargir les critères de soutien public, plutôt qu'à choisir entre deux agricultures : la production de volumes, certes, mais aussi la valeur ajoutée, l'emploi, l'agroécologie, l'ancrage territorial.

Aucune de ces trois mesures n'impose un euro de dépense supplémentaire. Leur coût est politique plutôt que budgétaire : elles touchent aux intérêts de la fraction la plus organisée et la mieux représentée du secteur agricole. C'est précisément pour cela qu'elles ne sont pas appliquées.

Et c'est pourtant l'ensemble du secteur qui en sortirait renforcé. Un système dans lequel les petites et moyennes exploitations restent viables préserve la diversité productive, garde aux territoires ruraux leurs actifs économiques, et permet aux jeunes agriculteurs de s'installer à des prix soutenables parce que les terres ne sont plus indéfiniment renchéries par la capitalisation des aides PAC. C'est aussi, pour les grandes exploitations elles-mêmes, un écosystème dans lequel leur activité s'inscrit dans la durée, au lieu d'épuiser progressivement les conditions de sa propre reproduction. La France agricole d'abondance conserve ses grandes exploitations ; elle les fait coexister avec un tissu vivant de petites et moyennes structures, dans un équilibre que la PAC actuelle a méthodiquement déconstruit.

Réforme 2 — Rendre la qualité alimentaire accessible

Le problème alimentaire en France est d'abord un problème d'accès, avant d'être un problème de production. Deux dispositifs complémentaires peuvent corriger cette injustice sans réinventer la politique agricole.

Le premier est le chèque alimentaire, déjà expérimenté dans plusieurs collectivités (Montpellier, Lyon, Seine-Saint-Denis) sous forme de carte fléchée vers des produits frais, locaux et de qualité définie [146]. Le critère de qualité existe déjà : la classification NOVA, utilisée comme référence par l'OMS et l'ANSES, distingue quatre niveaux de transformation industrielle, des aliments bruts (NOVA-1) aux produits ultra-transformés (NOVA-4), sodas, plats préparés industriels, biscuits et snacks combinant additifs, émulsifiants et arômes synthétiques.

Le chèque alimentaire remet dans l'assiette des ménages modestes ce que le prix de marché en avait retiré. Une généralisation nationale ciblant les 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté (soit environ 5 millions de ménages), à 50 euros par mois et par foyer, représenterait de l'ordre de 3 milliards d'euros annuels. C'est un montant significatif, à mettre en regard du coût sanitaire de vingt ans d'alimentation ultra-transformée en milieu populaire : diabète, obésité, maladies cardiovasculaires dont la prise en charge par l'Assurance maladie représente déjà des dizaines de milliards par an (la logique coût-bénéfice est articulée au chapitre 10). Le dispositif peut par ailleurs être partiellement auto-financé, car la TVA réduite à 5,5 % s'applique aujourd'hui à des produits ultra-transformés ; la porter à 10 % sur les produits classés NOVA-4 dégagerait 2 à 3 milliards [146].

Le second mobilise un acteur que la politique alimentaire n'utilise pas à hauteur de son potentiel, la restauration collective. Sept millions de repas sont servis chaque jour en France dans les cantines scolaires, les restaurants d'entreprise, les maisons de retraite et les hôpitaux [147]. La loi EGAlim de 2018 leur impose 50 % de produits durables et 20 % de bio ; en 2023-2024, la restauration collective n'atteint qu'un quart de produits durables, dont 12 % de bio, faute de filières locales organisées capables d'approvisionner des volumes réguliers à prix stables.

Le problème tient à la coordination. Les petits producteurs maraîchers existent ; les cantines scolaires ont besoin de légumes frais locaux. Ce qui manque, ce sont des plateformes d'agrégation départementales qui centralisent les commandes, organisent la logistique, et garantissent aux producteurs un volume prévisible sur douze mois. C'est de l'organisation plutôt que de la subvention, et le même principe que les marchés publics stratégiques décrits au chapitre 21 : l'État comme premier acheteur, pour créer les conditions d'une filière qui ne s'organise pas seule faute de signal de prix suffisamment stable.

Réforme 3 — Réformer la représentation syndicale agricole

La concentration de l'influence sur les politiques agricoles dans un syndicat dont la composition interne reflète les intérêts des grandes exploitations est le ressort par lequel la rente de représentation se maintient. La solution consiste à corriger le mode de scrutin qui produit ce résultat, plutôt qu'à supprimer la FNSEA. Les élections aux chambres d'agriculture fonctionnent actuellement sur un mode majoritaire à un tour qui transforme 46,7 % des voix en plus de 80 % des chambres [140] ; un passage à la représentation proportionnelle donnerait à la Coordination Rurale et à la Confédération Paysanne un poids institutionnel conforme à leur poids électoral.

Cette réforme est moins anecdotique qu'elle n'en a l'air. Les chambres d'agriculture co-gèrent avec l'État la distribution d'une partie des soutiens agricoles et l'orientation des politiques de développement rural ; leur composition détermine qui définit "l'intérêt agricole" dans les négociations avec Bruxelles et Paris. Coût budgétaire : nul.

Réforme 4 — Sortir les saisonniers agricoles de l'invisibilité sociale

Pourquoi traiter des saisonniers dans un chapitre sur la France de l'abondance ? Parce qu'un projet d'abondance qui exclut, à ses propres marges, une catégorie de travailleurs structurellement privés des protections sociales se réduit à une amélioration des conditions de ceux qui sont déjà inclus. La France ne peut pas réclamer la souveraineté alimentaire dont elle est fière sans assumer les conditions de travail de ceux qui la rendent matériellement possible, ni dénoncer les rentes du capital, du diplôme ou du foncier tout en maintenant intacte une rente plus discrète mais aussi efficace : celle qui consiste à bénéficier d'un travail sans en payer le coût social complet. On ne construit pas une France abondante en laissant en marge une catégorie entière de ceux qui la nourrissent.

Entre 200 000 et 300 000 saisonniers travaillent chaque année dans les exploitations françaises sans bénéficier des protections normalement attachées à un emploi en France. Loin d'être un effet de bord du marché agricole, cette situation est le produit identifiable de trois règles juridiques qu'on peut changer, et chacune produit la même asymétrie : des cotisations qui entrent dans le système social français, des droits qui n'en sortent pas.

D'abord, la répétition de contrats saisonniers courts sans accumulation de droits sociaux. Un saisonnier qui enchaîne dix contrats de quatre semaines sur cinq ans cotise à chacun d'entre eux (chômage, retraite, maladie, formation) sans jamais franchir les seuils d'ouverture des droits. Aucune indemnisation chômage entre deux saisons, aucun trimestre validé pour la retraite, aucune indemnité journalière hors période contractuelle, alors que les pathologies du métier (troubles musculo-squelettiques, intoxications aux produits phytosanitaires) relèvent par nature d'une exposition cumulée que les contrats brefs ne reconnaissent jamais. Le prélèvement existe, le bénéficiaire des droits correspondants n'existe pas.

Ensuite, les conventions bilatérales OFII et le détachement intra-européen qui maintiennent une partie des saisonniers étrangers sous des règles distinctes du droit commun : logement fourni par l'employeur et déduit du salaire, dérogations sectorielles aux salaires minimaux conventionnels, déclaration partielle des heures effectives qui transforme un salaire horaire affiché conforme en salaire réel sous le SMIC, accidents du travail sous-déclarés parce que les signaler met en péril le renouvellement du contrat la saison suivante.

Enfin, l'absence de responsabilité juridique des acheteurs en aval (distributeurs, industriels, grandes surfaces), qui captent l'essentiel de la marge sans porter aucune responsabilité sur les conditions de production qu'ils rendent économiquement nécessaires en exigeant des prix d'achat tirés vers le bas. C'est cette troisième règle qui rend les deux premières rationnelles pour l'exploitant : à prix d'achat imposé par l'aval, c'est la masse salariale qu'on comprime, et sur sa part la moins défendue.

On peut être tenté d'objecter : « ils ne sont pas français, ce n'est pas notre affaire. » L'objection ne tient pas, et la raison la plus immédiate est matérielle. Quand un saisonnier marocain, polonais ou roumain ne touche pas l'indemnisation chômage à laquelle ses cotisations auraient dû lui ouvrir droit, l'« économie » ainsi réalisée sur ses droits est en réalité un transfert net vers l'UNEDIC, l'Agirc-Arrco et l'Assurance maladie, c'est-à-dire vers les ayants droit français déjà reconnus. La précarité du saisonnier finance, en partie, la protection des autres. Un système qui fonctionne ainsi est extractif.

L'effet déborde par ailleurs largement la seule population étrangère. Un segment du marché du travail dérégulé exerce une pression à la baisse sur l'ensemble du secteur : saisonniers français, ouvriers agricoles permanents, petits exploitants familiaux qui doivent rivaliser avec les structures recourant à cette main-d'œuvre. Ce qui se joue chez le saisonnier marocain finit, à terme, par se jouer chez l'ouvrier agricole français. Plus fondamentalement, un projet d'abondance qui module l'application du droit du travail selon la nationalité ou le statut migratoire du travailleur devient une économie de privilèges, ce que la première partie de ce livre identifie comme la maladie principale du modèle français.

Trois remèdes peuvent traiter ces trois règles, chacun en s'inspirant d'un régime que la France applique déjà à un autre secteur, et tous reposant sur l'automaticité de l'application du droit plutôt que sur la multiplication des contrôleurs.

Le compteur saisonnier agricole, sur le modèle du régime d'intermittence du spectacle, consolide la durée travaillée sur plusieurs contrats et plusieurs années, et y attache des droits sociaux portables (chômage, retraite, formation). Pour la retraite et la formation, il n'y a pas de coût net : les cotisations sont déjà intégralement versées par les employeurs, et la consolidation transforme simplement leur rendement actuel (nul, parce que les seuils ne sont jamais franchis) en droits effectivement validés.

Pour le chômage en revanche, l'activation de droits aujourd'hui dormants représente une dépense réelle pour l'UNEDIC. L'ordre de grandeur est défendable : autour de 100 000 bénéficiaires effectifs sur les quelque 250 000 saisonniers concernés, avec une indemnisation moyenne de l'ordre de 3 500 € par an, soit un coût brut de 300 à 500 M€ annuels, dont 100 à 150 M€ déjà couverts par les cotisations chômage actuellement prélevées sur ces mêmes saisonniers sans contrepartie. Le coût net pour l'UNEDIC, de l'ordre de 200 à 350 M€ par an, est à mettre en regard des 9 milliards de PAC versés annuellement au secteur.

Le bénéfice dépasse le saisonnier lui-même, qui voit une accumulation de contrats stériles devenir un parcours de carrière reconnu. Une main-d'œuvre formée et stabilisée est plus productive : moins d'accidents du travail, des gestes mieux maîtrisés, une qualité de récolte plus régulière. La rotation actuelle, où un saisonnier sur deux ne revient pas la saison suivante dans la même exploitation, représente un coût caché que les employeurs paient en heures de recrutement, en formation répétée et en produits mal récoltés. Et un saisonnier qui peut faire valoir ses droits a une raison de rester en France entre les saisons et d'y consommer son revenu, élargissant d'autant l'assiette de consommation, de TVA et d'impôts locaux.

On entendra l'objection symétrique : « ces saisonniers vont se former puis partir avec les compétences acquises. » Les formations concernées (sécurité au travail, gestes professionnels, conduite d'engins agricoles, langue française) ne constituent pas un capital exportable à haute valeur ; elles renforcent la productivité dans le contexte agricole français qui les a créées, et leur financement est déjà assuré par la cotisation formation prélevée sur la masse salariale, aujourd'hui perdue faute de bénéficiaires identifiés. L'alternative qu'on prétend économique (ne pas former, ne pas stabiliser) est celle qu'utilisent depuis cinquante ans tous les secteurs qui veulent éviter d'avoir à valoriser leur main-d'œuvre, avec à chaque fois le même résultat : une filière qui finit par manquer de travailleurs parce qu'elle a découragé toute fidélisation.

La conditionnalité sociale automatique de la PAC aligne l'intérêt économique des employeurs sur le respect du droit. Les paiements directs PAC sont déjà conditionnés au respect des règles environnementales, la fameuse conditionnalité. Y ajouter le respect du droit social (salaire minimum sans dérogation, logement aux normes, déclaration intégrale des heures effectives, suivi médical pour les travailleurs exposés aux pesticides) transforme chaque versement annuel en moment d'audit, sans créer d'appareil parallèle dont l'efficacité dépendrait d'une inspection du travail structurellement sous-dimensionnée pour le secteur [143]. Coût pour l'État : nul. Les exploitations qui captent les aides les plus importantes (celles-là mêmes qui emploient le plus de saisonniers) alignent leurs pratiques sur le droit commun, sous peine de perdre une partie de leur financement public.

La responsabilité solidaire des donneurs d'ordre en aval étend à la chaîne agroalimentaire la logique adoptée depuis 2014 dans le secteur du bâtiment, où le donneur d'ordre est juridiquement co-responsable des manquements de son sous-traitant en matière de droit du travail [144]. Un distributeur ou un industriel qui achète des fruits, des légumes ou du vin à une exploitation en infraction du droit social devient solidairement responsable. C'est le plus puissant des trois remèdes, parce qu'il déplace la charge du contrôle vers les acheteurs en aval, qui ont les moyens financiers, les outils techniques (audits, traçabilité, certifications privées) et désormais l'incitation juridique de l'organiser : aucun donneur d'ordre rationnel ne contracte avec un fournisseur qui l'expose à un risque juridique solidaire. Les fournisseurs récalcitrants se mettent en conformité, bien plus efficacement que ne l'obtiendrait n'importe quelle inspection publique.

Reste une objection prévisible : ces mesures ne vont-elles pas étrangler les petites et moyennes structures que la section précédente cherchait à protéger ? Le recours aux saisonniers est en réalité concentré dans un nombre restreint d'exploitations (viticulture à grande échelle, grands vergers, maraîchage industriel). Une exploitation bovine familiale comme celle de Jérôme Bayle, citée en ouverture de chapitre, n'emploie quasiment aucun saisonnier ; la conditionnalité sociale ne crée par construction aucune obligation nouvelle pour elle. Les exploitations effectivement concernées sont précisément celles qui captent les plus gros volumes de PAC : la même population se retrouve des deux côtés du dispositif, et c'est ce qui le rend économiquement supportable.

L'essentiel, pourtant, est ailleurs. Les petites exploitations qui respectent déjà le droit sont aujourd'hui en concurrence frontale avec celles qui s'en exemptent, sur les mêmes marchés ; ce sont elles qui paient le prix le plus élevé de l'invisibilité actuelle. Restaurer un cadre commun, c'est rétablir la concurrence loyale qu'elles demandent depuis vingt ans. Et la responsabilité solidaire met fin à l'unilatéralité des prix d'achat imposés par l'aval : le donneur d'ordre qui exige des garanties de son fournisseur doit, en contrepartie, accepter le prix qui rend ces garanties soutenables, ce qui permet à l'exploitation de répercuter le coût réel du droit sans perdre son débouché.

Reste la question miroir, posée par l'autre extrémité de la chaîne : si le coût remonte vers les distributeurs, ces derniers ne vont-ils pas le répercuter sur le consommateur final ? La réponse honnête est que oui, partiellement, mais à un niveau qui mérite d'être quantifié. L'ensemble du surcoût annuel de la régularisation sociale du secteur saisonnier peut être estimé, en tenant large, entre 500 millions et un milliard d'euros par an. Rapporté aux quelque 250 milliards d'euros de dépense alimentaire annuelle des ménages, et même en cas de répercussion intégrale, l'impact maximum se situerait entre 0,2 % et 0,4 % du panier alimentaire moyen. Soit moins d'un euro par mois pour un ménage dépensant 400 € en alimentation. La répercussion intégrale est d'ailleurs improbable ; dans le BTP après 2014, le coût s'est principalement logé dans la reconfiguration des marges des donneurs d'ordre plutôt que dans une hausse mesurable des prix finaux, et les craintes d'effondrement du tissu de sous-traitants ne se sont pas matérialisées.

Surtout, et c'est le point central, le « prix bas à la caisse » n'est pas une absence de coût ; c'est un coût déjà payé ailleurs, par d'autres, sans que le consommateur en ait conscience. Les cotisations que les saisonniers paient sans contrepartie alimentent les caisses au profit des ayants droit français ; les pathologies professionnelles non prises en charge migrent vers le régime général payé par l'impôt et la CSG ; les exploitations conformes qui font faillite face à leurs concurrentes appellent ensuite des plans d'aide publics ad hoc. La réforme ne crée donc pas une charge nouvelle pour la collectivité ; elle la rend visible, et la fait porter par ceux qui captent la marge du système.

Pour la fraction de la population pour qui même cette augmentation marginale poserait un problème budgétaire réel, la Réforme 2 (le chèque alimentaire) est précisément dimensionnée pour compenser. Les deux réformes sont conçues pour fonctionner ensemble : la première rétablit le prix juste du travail agricole, la seconde garantit l'accès des plus modestes à l'alimentation qui en résulte. C'est cette articulation qui transforme une réforme du droit social en politique d'abondance.

Aucune de ces mesures ne demande à l'État de devenir plus contrôleur. Toutes mobilisent des infrastructures et des principes juridiques déjà existants ailleurs : la MSA et l'URSSAF pour le compteur saisonnier, les paiements PAC annuels pour la conditionnalité, le régime BTP pour la responsabilité solidaire. La réforme ne dénonce pas les agriculteurs employeurs en bloc ; beaucoup respectent déjà le droit, et seraient les premiers bénéficiaires d'une concurrence loyale. Elle dit simplement qu'un secteur qui reçoit 9 milliards d'aides publiques par an, et dont la production termine dans les rayons de groupes de distribution réalisant des milliards d'euros de marge, ne peut pas continuer à fonctionner avec une catégorie de travailleurs privée des protections que ces mêmes aides, et ces mêmes marges, supposent.

Réforme 5 — Garantir le renouvellement générationnel

Le secteur agricole français traverse un choc démographique : près de 200 000 chefs d'exploitation partiront à la retraite d'ici 2030 [151], pendant qu'environ 13 000 installations sont enregistrées chaque année. Soit un taux de remplacement de deux installés pour trois départs à l'échelle nationale, qui tombe à un pour trois dans l'élevage bovin viande. Le désir d'installation existe pourtant. Environ 20 000 candidats se présentent chaque année aux Points Accueil Installation, dont environ un tiers s'installe effectivement [151]. Le blocage tient au coût d'entrée (250 000 à 500 000 € pour une exploitation polyvalente, jusqu'à un million en viticulture), qui rend l'installation hors cadre familial inaccessible aux jeunes qui le souhaitent, et qui représentent pourtant déjà plus d'un tiers des installations [151]. La Réforme 1 attaque le problème en amont en décapitalisant progressivement le foncier ; encore faut-il un dispositif transitoire qui permette à la nouvelle génération de s'installer pendant que cette décapitalisation s'opère. Trois dispositifs complémentaires.

Le portage public élargi du foncier par la SAFER. La SAFER dispose déjà d'un droit de préemption sur les transactions foncières agricoles ; elle acquiert chaque année environ 100 000 hectares, qu'elle revend dans l'année. Un portage long (cinq à dix ans) permettrait à un jeune installé sans capital de prendre la suite d'un exploitant partant à la retraite : la SAFER acquiert le foncier libéré, le loue à l'installé pendant la montée en puissance de l'exploitation, et accepte un rachat différé à prix gelé. Soutenir environ 6 000 installations supplémentaires par an (l'ordre de grandeur nécessaire pour rapprocher le taux de remplacement de l'unité) suppose un encours-cible de 8 à 12 milliards d'euros à régime stabilisé, pour un coût de portage net, déduction faite des loyers versés par les installés, de l'ordre de 100 à 200 M€ par an.

La garantie publique étendue des prêts d'installation. Étendre la garantie publique partielle de 50 % à 80 % pour les profils hors cadre familial (précisément ceux que les banques rationnent faute de caution familiale et d'historique d'exploitation) débloquerait de l'ordre de 1,5 à 2 milliards d'euros de prêts supplémentaires par an, pour un coût attendu de 30 à 50 M€, calibré sur les taux de défaut et de recouvrement historiques du secteur.

La revalorisation de la Dotation Jeune Agriculteur (DJA) pour les profils hors cadre familial. La DJA est aujourd'hui plafonnée autour de 30 000 à 40 000 € sans réelle différenciation selon le profil, alors que l'absence de transmission familiale rend l'installation plus coûteuse de 50 000 à 100 000 €. Une majoration de l'ordre de 40 000 € pour ces profils représente environ 240 M€ par an, dont une partie absorbée par redéploiement des aides existantes ; le coût net se situe autour de 150 à 200 M€ par an.

Derrière ces encours et ces taux de garantie, l'enjeu tient en une phrase : permettre à celui qui n'a pas hérité d'une ferme d'en reprendre une quand même. Les trois dispositifs qui précèdent ne font rien d'autre que d'ouvrir cette porte, le temps que la baisse du prix des terres fasse le reste.

Total Réforme 5 : entre 280 et 450 M€ par an de dépense publique nette à régime stabilisé. C'est à mettre en regard du coût alternatif, la disparition nette de 50 000 exploitations supplémentaires d'ici 2030, dont la reconstitution ultérieure serait soit impossible, soit infiniment plus coûteuse que cette dépense préventive. La fenêtre de coût élevé est essentiellement transitoire, la décennie 2026-2035, où le choc démographique et la transformation de la PAC se rencontrent ; au-delà, la décapitalisation foncière induite par la Réforme 1 réduit le besoin de portage, et le dispositif tend vers l'auto-amortissement. C'est cette décennie qui décide de la viabilité du secteur agricole français à l'horizon 2050.


Le paysan comme projet plutôt que comme nostalgie

Je veux revenir ici sur la nature de ce que l'on défend.

Le paysan français est autre chose qu'une figure du passé à protéger par attendrissement ou par patriotisme : un acteur économique qui maintient des paysages, produit de la diversité alimentaire, fixe des populations dans des territoires qui se videraient autrement, génère des emplois non délocalisables, et participe à la souveraineté alimentaire d'un pays qui a choisi, consciemment, de ne pas dépendre entièrement des marchés mondiaux pour se nourrir.

Cette souveraineté alimentaire, loin d'être un luxe ou un attachement idéologique, est l'un des fondements concrets de la France d'abondance. Une société qui ne contrôle plus la production de ce qu'elle mange est une société qui peut être affamée par décision étrangère, ou rendue dépendante d'une chaîne logistique mondiale dont la guerre en Ukraine a rappelé la fragilité. La dépendance alimentaire est l'équivalent strict de la dépendance énergétique décrite au chapitre 8, plus lente à se constater, plus difficile à reconstituer une fois perdue.

Cette souveraineté repose enfin sur une condition physique qu'on oublie tant qu'elle coule du robinet : l'eau. L'agriculture représente près de la moitié de l'eau effectivement consommée en France, et jusqu'à 80 % en été, précisément au moment où la ressource manque [452]. L'été 2022 a donné un aperçu du monde qui vient, avec plusieurs centaines de communes ravitaillées en eau potable par camion-citerne. Or la gouvernance de cette ressource reste illisible et le débat public s'est réduit à l'affrontement autour des retenues de substitution. Une agriculture d'abondance tranche cette question en amont plutôt qu'au tribunal, par le comptage généralisé des prélèvements, la tarification progressive de l'irrigation, la priorité donnée aux pratiques économes dans les aides publiques, et des projets de territoire où le partage de l'eau se négocie entre tous les usagers avant la sécheresse plutôt que pendant. Le sol, l'eau et ceux qui les travaillent forment un seul capital ; la France paysanne ne survivrait pas à l'épuisement du deuxième.

Or c'est cette combinaison même qui est en train de se défaire, démographiquement. Plus de la moitié des chefs d'exploitation ont dépassé 50 ans, et il ne s'installe qu'environ deux agriculteurs pour trois départs [151]. Le risque ressemble moins à une réorganisation tranquille du secteur qu'à l'effondrement programmé de pans entiers de la production agricole nationale (élevage, maraîchage, arboriculture) dans une décennie où l'on a, simultanément, un déficit massif d'installations et une jeunesse qui aimerait s'installer sans le pouvoir.

C'est exactement le blocage que les Réformes 1, 3 et 5 attaquent ensemble : la redistribution PAC ramène le prix des terres à des niveaux compatibles avec une installation hors transmission familiale, la réforme du scrutin corrige la distorsion institutionnelle qui fait défendre les positions acquises plutôt que les conditions d'entrée dans le métier, et le dispositif transitoire d'installation ouvre la porte pendant que la décapitalisation foncière s'opère. Aucune de ces mesures n'est à inventer ; toutes existent à l'état de dispositifs partiels et sous-dotés.

Les tout derniers mois ont d'ailleurs confirmé l'urgence sans y répondre. La loi d'orientation agricole de mars 2025 affiche un objectif de 400 000 exploitations en 2035 sans mobiliser les moyens financiers qui le rendraient atteignable. La proposition de la Commission pour la PAC post-2027 prévoit une baisse de budget de l'ordre de 20 % et une fusion des piliers, qui frapperait d'abord les petites exploitations. L'accord UE-Mercosur, signé en janvier 2026 malgré l'opposition de la France, ouvre le marché européen à des importations agricoles produites selon des normes que le droit français interdit. Autant de signaux qui rendent la réorientation défendue ici plus urgente encore.

Soutenir les petites et moyennes exploitations, et faciliter leur reprise par une nouvelle génération, c'est investir dans une infrastructure nationale au même titre que le réseau de transport ou le système de santé. C'est tout autre chose que subventionner par pitié ou par tradition une profession en déclin. Cette distinction change la nature du projet : au lieu de conserver un mode de vie, on investit dans ce qui porte la résilience alimentaire, la souveraineté nationale, l'emploi rural et la biodiversité.

Ce projet est incompatible avec la rente agricole telle qu'elle fonctionne aujourd'hui. Une politique agricole pensée pour l'abondance de tous ne peut pas continuer à concentrer plus de la moitié de ses aides sur 20 % des exploitations, à laisser plus d'un éleveur bovin viande sur cinq sous le seuil de pauvreté, à ignorer 200 000 travailleurs saisonniers sans protection sociale réelle, à laisser disparaître des exploitations faute d'installation possible, et à traiter la qualité alimentaire comme un luxe de classe moyenne.

Une agriculture d'abondance est une agriculture mieux répartie plutôt que plus chère : dans ses soutiens publics, dans ses revenus, dans ses débouchés, dans son renouvellement générationnel, dans la sécurité de ses travailleurs, et dans ce qui arrive, enfin, dans l'assiette de tous.


Rentes agricoles et rente foncière — un même terrain

Reste à rendre explicite le lien entre concentration foncière agricole et rente foncière.

La concentration foncière agricole est inséparable de la rente foncière décrite dans le chapitre 3. La valeur des terres agricoles a doublé depuis la fin des années 1990 en France, pour atteindre environ 6 400 euros l'hectare en 2024, portée par les aides à l'hectare qui capitalisent dans le prix du foncier [138]. Les aides PAC, théoriquement versées aux exploitants, finissent ainsi en partie dans la poche des propriétaires fonciers via l'augmentation des prix d'achat et des loyers des terres. Les jeunes agriculteurs qui s'installent aujourd'hui achètent ou louent des terres dont le prix est gonflé par des subventions censées les aider.

Loin d'être une anomalie du système, cette capitalisation en est le résultat logique. Une aide calculée à l'hectare et versée sans plafond se loge dans la valeur de l'actif sous-jacent. C'est exactement ce qui se passe avec les APL et le loyer dans le logement : une aide censée aider les locataires finit en partie dans la poche des propriétaires, dont le comportement de prix s'adapte à la présence de la subvention.

La réforme de la PAC (plafonnement, paiements redistributifs, conditionnement à l'emploi) n'est donc pas seulement une réforme agricole. C'est aussi une réforme foncière. Elle réduirait la capitalisation des aides dans le prix des terres, ce qui baisserait les barrières à l'installation pour les jeunes agriculteurs, et reconnecterait le soutien public à ce qu'il est censé financer : du travail productif, là où il finance aujourd'hui la détention d'actifs.


Budget récapitulatif, chapitre 9.

Mesure Coût annuel Financement Horizon
Redistribution PAC (plafonnement + paiements redistributifs) 0 net (redistribution à enveloppe constante) Plafonnement des grandes exploitations Révision du plan stratégique national, puis PAC post-2027
Conditionnement PAC à l'emploi et agroécologie 0 net (transition progressive des critères) Réallocation interne de l'enveloppe Transition progressive, PAC post-2027
Chèque alimentaire (~5M ménages sous le seuil × 50€/mois) ~3 Md€/an TVA majorée sur ultra-transformés (2-3 Md€) + redirections niches fiscales alimentaires Généralisation en 2 ans
Plateformes d'agrégation restauration collective ~100-200 M€/an (investissement initial) Budget du ministère de l'Agriculture, appui régions Déploiement départemental 3 ans
Réforme du scrutin chambres d'agriculture 0 Décret Avant les prochaines élections des chambres
Saisonniers : compteur saisonnier (volet chômage) ~200-350 M€/an net Cotisations chômage déjà prélevées + UNEDIC Montée en charge 3 ans
Saisonniers : conditionnalité sociale PAC + responsabilité solidaire donneurs d'ordre 0 net Extensions de régimes existants Loi année 1
Renouvellement générationnel (portage SAFER + garantie publique prêts + DJA hors cadre familial) ~280-450 M€/an net Dépense publique nouvelle, partiellement adossée au redéploiement FEADER installation Montée en charge 5 ans, fenêtre 2026-2035
Total dépense nette ~580 M€ - 1 Md€/an TVA ultra-transformés + redéploiement existant + UNEDIC + dépense publique installation

La réforme de la PAC est politiquement la plus difficile et budgétairement la plus neutre. Le chèque alimentaire est la mesure la plus coûteuse, et celle dont le retour sanitaire et social est le plus sous-estimé. Chaque euro dépensé en accès à une alimentation de qualité pour les ménages modestes évite plusieurs euros de prise en charge médicale différée.


Le chapitre 10 quitte le socle physiologique pour entrer dans la deuxième dimension de l'écosystème, la sécurité. Et la première question de sécurité, celle qui touche le plus directement le quotidien, est celle des soins. Un système de santé exceptionnel par certains aspects, en panne par d'autres : un héritage à transformer plutôt qu'à gérer en déclin.


Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [138] à [151], [386] et [452].