L'héritage transmet le patrimoine, le diplôme transmet la position : deux versants d'une même rente de naissance, la plus déterminante des six et la moins corrigée par nos institutions.
La République française s'est construite contre l'aristocratie. Le 4 août 1789 abolit les privilèges héréditaires ; le Code civil de 1804 impose le partage égal des successions pour briser les patrimoines dynastiques ; l'école de Jules Ferry est conçue, dès 1881, pour offrir à l'enfant du paysan ce que l'enfant du bourgeois reçoit naturellement de sa famille. Ces trois actes fondateurs disent la même chose : l'inégalité d'origine est l'ennemi central de la République. Personne ne choisit ses parents ; c'est pourquoi l'État doit corriger ce que le hasard de la naissance impose.
Deux siècles plus tard, le bilan est étrange. La République a aboli les privilèges juridiques ; elle a maintenu, et parfois aggravé, les privilèges économiques et culturels qu'ils protégeaient. Le patrimoine se transmet, le diplôme se transmet, et la combinaison des deux produit une rente qu'aucun autre dispositif n'égale. C'est ce que j'appelle la rente de naissance : l'avantage hérité de la famille d'origine, sous sa double forme patrimoniale et culturelle. Des six rentes cartographiées dans cette première partie, elle est la plus déterminante, la moins corrigée, et celle qui amplifie toutes les autres. Les quatre rentes précédentes (fiscale, foncière, corporatiste, bureaucratique) restent en théorie accessibles à qui en apprend les codes. La rente de naissance agit en amont. Elle décide qui aura les moyens, les codes et le temps d'apprendre les autres.
L'image juste est celle d'une course où certains partent cent mètres devant les autres, pendant que le chronomètre, placé sur la ligne d'arrivée, ne mesure que l'ordre d'arrivée. La République avait promis de réaligner les lignes de départ. Reste à mesurer l'écart entre cette promesse et la réalité, puis à montrer comment le combler.
La promesse trahie
L'OCDE mesure, dans son rapport de 2018, la mobilité intergénérationnelle des revenus : combien de générations faut-il, en partant du décile inférieur de la distribution, pour qu'un descendant atteigne le revenu moyen de son pays ? L'indicateur intègre tout, le système scolaire, le marché du travail, la fiscalité, l'accès au logement, jusqu'à la transmission du capital culturel et économique.
Au Danemark, il faut deux générations. En Finlande et en Norvège, deux à trois. En Allemagne comme en France, six [36][335]. Six générations, c'est-à-dire un siècle et demi. Un enfant pauvre qui naîtrait en 2026 aurait des descendants au revenu moyen seulement vers 2175. Voilà, mesuré en années, l'écart entre la promesse républicaine et la réalité statistique.
La France est nettement derrière les pays nordiques dont elle aime se réclamer sur d'autres sujets. Et cet écart s'explique. Deux dynamiques qui se renforcent mutuellement le produisent : un patrimoine économique qui se transmet à un coût fiscal devenu marginal, et un capital culturel qui se convertit en accès privilégié aux positions d'élite, à travers un système scolaire dont la sélectivité s'organise précisément là où l'inégalité d'origine produit le plus d'effet.
Ce sont les deux versants d'une même rente, les cent mètres d'avance pris avant le coup de pistolet. Le premier porte sur ce que la famille possède ; le second sur ce qu'elle sait.
Le patrimoine qui se transmet
Le patrimoine des ménages français a atteint près de 15 000 milliards d'euros fin 2024, environ cinq fois le PIB et le double de ce qu'il représentait en 1985 [421]. Cette envolée doit peu à une épargne accrue, le taux d'épargne français ayant peu varié sur la période. Elle vient de la hausse du prix des actifs, principalement immobiliers, alimentée par cinquante ans de politiques fiscales et monétaires qui ont favorisé la détention de capital sur le travail.
La France transmet chaque année environ 300 milliards d'euros de ce patrimoine, l'équivalent du budget de l'État. Le barème facial des droits de succession monte jusqu'à 45 % en ligne directe au-delà du seuil maximal. Le taux effectif est d'environ 5 % [421]. Cet écart de un à neuf tient à l'arsenal de dispositifs qui permettent aux patrimoines les plus importants d'échapper au barème.
Trois dispositifs dominent.
L'assurance-vie, d'abord. Au-delà du seuil d'abattement, les capitaux placés au profit d'un bénéficiaire désigné ne sont pas intégrés au calcul des droits de succession ; ils relèvent d'un régime fiscal séparé, beaucoup plus avantageux. L'encours total de l'assurance-vie française s'établit à environ 2 100 milliards d'euros fin 2025, dont une fraction significative remplit cette fonction de transmission optimisée [421]. Aucun autre pays européen ne connaît d'équivalent à cette échelle.
Le Pacte Dutreil, ensuite, créé en 2003, qui exonère à 75 % la valeur des parts d'entreprises transmises dans le cadre familial, sous condition de conservation par les héritiers. L'intention initiale, éviter la liquidation forcée d'entreprises familiales, était légitime. Dans les faits, les transmissions de très grande taille en bénéficient au même titre que les PME pour lesquelles il avait été conçu. La Cour des comptes en chiffre le coût à 5,5 milliards d'euros en 2024 [106] ; 1 % des bénéficiaires en captent 65 %, pour un gain moyen de l'ordre de 30 millions d'euros, sans que les effets attendus sur l'emploi et l'investissement aient pu être observés.
Les abattements répétables, enfin. Tout parent peut donner jusqu'à 100 000 euros à chaque enfant en franchise totale de droits, et cet abattement se reconstitue intégralement tous les quinze ans. Un parent fortuné qui anticipe transmet ainsi, sur deux ou trois cycles, des centaines de milliers d'euros par enfant sans déclencher la moindre fiscalité. Le dispositif est par construction réservé à ceux qui peuvent transmettre par anticipation ; les ménages qui héritent à 60 ans d'un appartement vendu au moment du décès n'en voient rien. La loi de finances pour 2025 y a même ajouté une niche supplémentaire, une exonération temporaire des dons familiaux consacrés à l'achat d'un logement neuf, cumulable avec les abattements existants.
Derrière la technique, la scène est ordinaire. Un rendez-vous chez le notaire, un conseiller en gestion de patrimoine, un calendrier familial tenu sur une génération. Ce que la plupart des familles découvrent au moment d'un deuil, quelques-unes l'organisent longtemps à l'avance, en toute légalité. L'anticipation est devenue le vrai privilège.
L'effet cumulé de ces trois dispositifs est documenté par le Conseil d'analyse économique [106]. Le centile supérieur des héritiers reçoit en moyenne au moins 4,2 millions d'euros nets, le millième supérieur environ 13 millions, près de 180 fois l'héritage médian. Sur ces transmissions au sommet, le taux effectif ne dépasse pas 10 % en pratique.
L'optimisation est légale, et l'effet distributif sans équivoque : la progressivité des droits de succession survit dans le barème et disparaît dans les faits.
Au sommet de la pyramide patrimoniale, l'effet de reproduction se mesure directement. Le rapport UBS Billionaires Ambitions a documenté en 2023 un point de bascule mondial : pour la première fois depuis que la donnée est compilée, le flux annuel de nouvelles fortunes milliardaires issues de l'héritage dépassait celui des fortunes entrepreneuriales [107]. La création est repassée devant en 2025, mais le montant hérité cette année-là, près de 300 milliards de dollars, reste un record. Que les deux flux se disputent désormais la première place suffit à mesurer le poids pris par la transmission.
Le cas français est plus marqué encore. Les dix plus grandes fortunes de France (la famille Hermès, désormais devant Bernard Arnault pour LVMH, puis Bettencourt-Meyers pour L'Oréal, Mulliez pour Auchan, Pinault pour Kering, Wertheimer pour Chanel, les Dassault, les Saadé pour CMA CGM, Xavier Niel, les Besnier pour Lactalis) reposent presque toutes sur un patrimoine d'entreprise transmis sur deux à quatre générations [107]. Une seule sur dix, celle de Xavier Niel, s'est construite en une génération à partir d'un milieu modeste. L'image collective d'une France où la très grande richesse se referait à chaque génération par le talent individuel est statistiquement fausse ; la très grande richesse française se reproduit davantage qu'elle ne se réinvente. C'est ce modèle, plus encore que les barèmes d'imposition, que la fiscalité actuelle protège.
Reste un paradoxe politique qu'il faut nommer. La fiscalité actuelle des successions ne touche pas la majorité des Français. Environ 90 % des successions en ligne directe restent sous les abattements et ne donnent lieu à aucun droit ; l'essentiel des recettes provient des transmissions les plus importantes [106]. Augmenter la fiscalité sur les très grandes successions n'affecterait donc pas davantage le ménage moyen qu'aujourd'hui. Pourtant, les enquêtes d'opinion successives montrent une opposition majoritaire à toute hausse, portée par des sondés qui surestiment systématiquement leur exposition future. Interrogés sur le seuil à partir duquel les droits de succession s'appliquent, la moitié des répondants français le situent dix à vingt fois en dessous de la réalité [112].
Le résultat est une coalition d'apparence populaire qui protège objectivement la position d'une minorité. Les 6 à 10 milliards d'euros annuels que pourrait rapporter une réforme ciblée sur les très grandes transmissions [106] sont chaque année compensés, dans le budget de l'État, par d'autres prélèvements (TVA, CSG, contributions sociales, taxes sur la consommation) qui pèsent, eux, sur l'ensemble des contribuables. De toutes les rentes, c'est la plus paradoxale : une grande partie de ses perdants en forme le gros des défenseurs, parce que personne ne leur a dit où ils se situent réellement dans la distribution.
Le patrimoine n'est pourtant que le versant le plus visible de la rente de naissance. L'autre se transmet sans fiscalité, sans déclaration et sans calendrier. C'est le capital culturel, l'ensemble des codes, des références, des réseaux et des habitudes de réussite scolaire qu'une famille transmet à ses enfants sans en avoir conscience.
Le diplôme qui se transmet
L'école républicaine devait être le grand correcteur. Elle est devenue, dans les faits, le principal amplificateur de l'inégalité d'origine. Quatre chiffres résument cette réalité.
Premier chiffre. De 73 à 92 % des élèves des grandes écoles les plus sélectives (Polytechnique, ENS Ulm, HEC, ESSEC, Sciences Po) sont issus des catégories socioprofessionnelles supérieures, qui représentent 19 % de la population active [35]. Cette concentration sociale est plus marquée aujourd'hui que dans les années 1980 : la sélectivité s'est resserrée pendant que la base sociale se rétrécissait.
Deuxième chiffre. Environ 75 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire sans aucune qualification du second cycle [336], près de quatre fois l'effectif total inscrit à Sciences Po Paris, Polytechnique et HEC réunis. Ces décrocheurs viennent pour l'essentiel des familles ouvrières, des territoires périphériques, des zones d'éducation prioritaire ; leur distribution dans la population n'a rien d'aléatoire.
Troisième chiffre. À 15 ans, l'écart de performance scolaire entre enfants de cadres et enfants d'ouvriers est, mesuré par PISA, l'un des plus larges de l'OCDE [35]. La France produit l'élite la mieux préparée d'Europe et la masse la moins bien formée. Les deux résultats sortent du même système.
Quatrième chiffre. Les six générations qu'il faut à un enfant pauvre français pour rejoindre le revenu médian.
Les ressorts de cette reproduction sont connus. Quatre en particulier produisent l'effet de loupe français.
La sélection précoce et l'orientation différenciée. Le système trie tôt, dès la fin de troisième, sur des critères de réussite scolaire fortement corrélés au capital culturel familial. Les familles informées orientent leurs enfants vers les filières qui ouvrent les portes ; les familles non informées les laissent dans celles qui les ferment. L'orientation devient une variable d'origine sociale plus que de talent individuel.
La géographie scolaire. Les meilleurs lycées publics français sont concentrés dans une vingtaine d'arrondissements de grandes métropoles. Henri-IV, Louis-le-Grand, Hoche, Janson-de-Sailly : la carte des établissements qui alimentent les classes préparatoires est aussi celle des quartiers où le mètre carré dépasse 12 000 euros. La rente foncière et la rente du diplôme se nourrissent mutuellement, car il faut habiter là où sont les bons lycées pour accéder aux bonnes prépas, et habiter là coûte le prix d'une rente foncière.
La subvention publique du privé sous contrat. L'État verse environ 8 milliards d'euros par an aux établissements privés sous contrat [346], soit, avec les financements des collectivités, 73 % de leur budget total, sans exiger en retour la mixité sociale imposée au secteur public. Les familles aisées paient en plus des frais de scolarité pour accéder à un réseau dont les salaires sont majoritairement publics. Ce circuit transforme une inégalité privée en dépense publique : l'État co-finance la stratification qu'il prétend combattre.
La prépa privée et la culture du concours. Une prépa privée d'élite à Paris coûte entre 5 000 et 10 000 euros par an, et les cours particuliers et stages intensifs avant les concours d'écoles de commerce ou d'ingénieur forment un marché évalué à plus de 2 milliards d'euros par an [104]. Ce marché sélectionne ses clients par leur capacité à payer, et redonne par construction aux familles aisées une partie de l'avance qu'une école publique gratuite était censée effacer.
Le résultat est cohérent. Le système scolaire français est gratuit dans son principe et payant dans son fonctionnement effectif. Il est, comme la rente d'héritage qu'il dédouble, progressif en apparence et régressif en réalité.
L'engrenage des deux capitaux
Patrimoine et diplôme forment moins deux problèmes séparés qu'un engrenage, parce qu'ils sont les deux formes de capital qui se convertissent l'une dans l'autre.
Bourdieu l'a théorisé. Le capital économique se transforme en capital culturel par l'achat des biens éducatifs, école privée, prépa, cours particuliers, séjours linguistiques ; le capital culturel se transforme en capital économique par l'accès aux diplômes qui ouvrent les positions d'élite. Le processus est cumulatif. À chaque génération, l'enfant qui hérite à la fois des moyens financiers et des codes familiaux cumule deux avantages, là où ses pairs n'en ont qu'un, voire aucun.
L'observation statistique confirme la théorie. Les diplômés des cinq grandes écoles les plus sélectives ont une probabilité environ huit fois supérieure à la moyenne nationale d'atteindre, à 45 ans, le top 5 % des revenus [35]. Et le top 5 % des revenus a une probabilité très élevée de transmettre à ses enfants un patrimoine suffisant pour les inscrire dans les meilleures écoles. La boucle se referme.
La France a ceci de particulier qu'elle a combiné le pire des deux modèles. Les pays anglo-saxons assument une école compétitive et payante, corrigée par les bourses et les universités d'État ; les pays nordiques investissent dans l'école publique universelle (le Danemark dépense par élève du primaire et du secondaire environ 22 % de plus que la France [337]). La France, elle, a maintenu une école publique gratuite mais sous-financée, doublée d'un réseau privé largement subventionné par l'État et d'un marché parallèle de l'éducation d'élite réservé aux familles aisées. Elle a la gratuité affichée du modèle nordique et la stratification réelle du modèle anglo-saxon, sans les bénéfices de l'un ni les correctifs de l'autre.
Le Danemark, qui paie mieux ses enseignants [337] et a structuré son système secondaire pour réduire activement les écarts d'origine, en récolte deux générations de mobilité contre six.
Ce que d'autres pays font
L'inégalité d'origine résulte de choix institutionnels documentés et réversibles. Trois exemples montrent que d'autres équilibres sont possibles.
Le Danemark sur la fiscalité de l'héritage. Le Danemark applique un taux de droits de succession de 15 % au-delà d'un abattement modeste (de l'ordre de 50 000 euros, appliqué à la masse successorale), avec un dispositif simple. Il n'existe pas d'équivalent de l'assurance-vie hors succession, et les transmissions d'entreprises familiales ne bénéficient, depuis avril 2025, que d'un taux réduit de 10 %, sans commune mesure avec l'exonération de 75 % du Pacte Dutreil. Le taux effectif se rapproche du taux affiché.
Le contraste avec la France est instructif, à condition de le lire dans le bon sens. La France ne prélève pas trop peu sur les successions ; elle en est même le champion de l'OCDE, avec des droits de mutation à titre gratuit qui atteignent environ 0,7 à 0,8 % du PIB, contre à peine 0,2 % au Danemark [106]. Elle prélève beaucoup, mais mal et au mauvais endroit, lourdement sur les transmissions moyennes en ligne collatérale, faiblement sur les plus grands patrimoines. La leçon danoise est de taxer mieux plutôt que de taxer davantage.
Les Pays-Bas sur la sélection scolaire. Le système néerlandais offre une leçon en creux, tirée d'une erreur corrigée. En 2015, la réforme de l'orientation de fin de primaire avait rendu prépondérant l'avis subjectif de l'instituteur, le test standardisé national ne servant plus que de second avis. Le résultat fut d'accroître le biais social. À résultats identiques au test, les enfants de cadres recevaient plus souvent que les enfants d'ouvriers une orientation vers les filières longues. Le correctif, adopté en 2023-2024 (le doorstroomtoets), a rétabli la primauté du test ; lorsque celui-ci s'avère meilleur que l'avis initial de l'enseignant, la révision de l'orientation à la hausse devient obligatoire [105]. La leçon néerlandaise est que le test standardisé corrige le biais d'un jugement subjectif qui, laissé seul, épouse l'origine sociale de l'élève. Le coût budgétaire est marginal, car c'est avant tout un changement de procédure.
L'Allemagne sur l'apprentissage. Le système dual allemand (Berufsschule combinée à l'apprentissage en entreprise) ne supprime pas l'inégalité d'origine ; l'Allemagne reste un pays peu mobile, avec un score OCDE proche du français. Mais il offre aux enfants des classes populaires une voie professionnelle valorisée socialement et économiquement, qui mène dans certaines branches industrielles à des revenus médians équivalents à ceux des diplômés du supérieur. La France, par contraste, a dévalorisé sa voie professionnelle au point que les bacs pro y sont le plus souvent subis plutôt que choisis. Le lycée professionnel est devenu, selon le sociologue Stéphane Beaud, « le tri par défaut » d'un système qui ne dit plus son tri.
Trois chantiers de réforme
Si la rente de naissance est la plus puissante, c'est qu'elle avance sur deux jambes, le patrimoine et le diplôme. La démonter suppose d'agir sur les deux. Trois chantiers y pourvoient ; les deux derniers sont détaillés dans des chapitres dédiés et ne figurent ici qu'en synthèse.
Le chantier fiscal. La réforme des droits de succession, détaillée au chapitre 24 (Qui paie l'abondance ?), repose sur deux principes qu'on peut tenir en même temps. Le premier : préserver intégralement l'exonération des transmissions modestes, avec un abattement maintenu à 200 000 euros minimum par enfant, ce qui continue de couvrir environ 90 % des successions françaises sans aucun droit. Le second : redonner à la progressivité son sens réel sur le centile supérieur des transmissions, par deux mesures conjointes.
Il s'agit d'abord de supprimer les régimes d'exception qui permettent aux plus grands patrimoines de contourner le barème : intégration de l'assurance-vie dans la succession au-delà d'un seuil élevé (à titre indicatif, 1 million d'euros par bénéficiaire), plafonnement du Pacte Dutreil aux transmissions effectivement productives (entreprises où les héritiers conservent un rôle opérationnel), encadrement plus strict des abattements répétables pour qu'ils ne servent plus à effacer fiscalement les transmissions massives anticipées.
Vient ensuite l'introduction d'un barème véritablement progressif au sommet, sur le modèle de ce que les États-Unis appliquaient avant 1981 ou la Suède dans les années 1970. À titre d'ordre de grandeur (chiffrage indicatif à débattre, mais cohérent avec les simulations existantes [108]) :
| Tranche par héritier en ligne directe | Taux marginal proposé |
|---|---|
| 0 à 200 000 € | 0 % (abattement actuel maintenu) |
| 200 000 € à 1 M€ | 20 % |
| 1 M€ à 5 M€ | 45 % |
| 5 M€ à 15 M€ | 65 % |
| Au-delà de 15 M€ | 80 % |
Le rendement budgétaire estimé de l'ensemble (suppression des régimes d'exception et nouvelle progressivité au sommet) se situe entre 10 et 20 milliards d'euros par an [106][108]. La fourchette tient compte de la réponse comportementale (transmissions accélérées, optimisation accrue, expatriation patrimoniale) que toutes les simulations sérieuses intègrent par défaut. Sur une législature de cinq ans, cela représente entre 50 et 100 milliards d'euros, davantage qu'une année entière du budget de l'Éducation nationale ou du budget de la défense.
Le précédent historique est précieux. Les États-Unis ont maintenu un taux marginal supérieur de 77 % sur les très grandes successions de 1941 à 1976, sans que cela n'enraye leur dynamisme entrepreneurial pendant les Trente Glorieuses, bien au contraire. La France elle-même a porté le taux marginal supérieur en ligne directe à 40 % en 1983, puis à 45 % en 2012 [108]. La faisabilité technique est donc acquise. La vraie question est de savoir si la France accepte de remettre la fiscalité successorale au niveau de progressivité que sa Constitution affiche déjà.
Cette proposition mérite d'être présentée pour ce qu'elle est aussi pour ceux qu'elle vise. La France est aujourd'hui un pays où la richesse est perçue avec méfiance, parce qu'elle apparaît rarement comme méritée : plus de deux Français sur trois considèrent que les grandes fortunes doivent davantage à l'héritage et aux relations qu'au travail [109]. Cette défiance alourdit le climat social, dévalorise l'entrepreneuriat individuel et nourrit une polarisation politique qui finit par coûter à tout le monde, y compris à ceux qui en bénéficient économiquement. Une fiscalité successorale véritablement progressive change précisément ce marqueur. Elle ne taxe pas le revenu, c'est-à-dire la rémunération du travail et du risque ; elle taxe la transmission non méritée, c'est-à-dire la position d'origine. Le succès construit par soi-même devient politiquement légitime, parce qu'il devient effectivement individuel.
Le bénéfice est aussi générationnel pour les familles fortunées elles-mêmes. Un enfant qui grandit dans une France à fiscalité successorale réellement progressive construit sa position adulte sur ce qu'il fait plutôt que sur ce qu'il a reçu, ce qui est précisément la valeur que la plupart des familles fortunées disent vouloir transmettre à leurs enfants. Plutôt qu'un sacrifice consenti contre eux, cette fiscalité est un investissement dans la société qu'ils voudraient, en toute lucidité, que leurs enfants habitent.
Un dernier point est rarement formulé mais décisif : on hérite désormais beaucoup plus tard qu'autrefois. L'âge moyen d'héritage en France est aujourd'hui d'environ 50 ans, contre une trentaine d'années au début du siècle dernier [111]. Quand l'héritage tombe, la vie de l'héritier est déjà largement faite, études achevées depuis vingt-cinq ans, carrière dans sa seconde moitié, famille constituée, logement acquis. L'héritage formel ne décide plus de sa trajectoire ; il s'ajoute à une position déjà acquise. Et cette position, précisément, a été construite par l'autre versant de la rente de naissance, trois ou quatre décennies de capital culturel, de cadre familial, de réseaux, de qualité d'éducation, et le cas échéant de donations entre vifs largement exonérées. Taxer fortement le sommet de l'héritage ne prive donc l'héritier d'aucune opportunité, car elles ont été sécurisées trois décennies plus tôt, dans son enfance et sa formation. Cette taxation redistribue un patrimoine qui arrive trop tard pour ses bénéficiaires vers ceux dont la vie peut encore en être transformée.
Pour que cette redistribution soit lisible, et pour répondre à l'objection légitime (« comment garantir que ces 10 à 20 milliards financeront effectivement l'égalité des chances, plutôt que n'importe quelle dépense de fonctionnement ? »), le produit de cette fiscalité successorale renforcée a vocation à être affecté à un fonds dédié, exclusivement consacré aux instruments d'égalisation des opportunités : revalorisation enseignante, accueil de la petite enfance dans les zones défavorisées, orientation débiaisée, bourses au mérite, mixité sociale du privé sous contrat, formation professionnelle des adultes. L'affectation est exclusive ; aucun arbitrage budgétaire ne peut détourner ces ressources vers d'autres usages. L'architecture précise du fonds (gouvernance, périmètre, contrôle parlementaire) est détaillée au chapitre 24. Le principe, lui, tient en une formule. Ce qui a empêché trois décennies d'opportunités chez les uns finance trois décennies d'opportunités chez les autres. C'est cette boucle, et elle seule, qui rend la fiscalité successorale lisible et politiquement viable.
La rente régressive ainsi captée a une destination : elle finance directement les deux chantiers qui suivent.
Le chantier scolaire. La réforme du système éducatif, traitée au chapitre 19 (Former et apprendre), porte sur trois fronts : la revalorisation salariale et statutaire des enseignants pour ramener leur rémunération au niveau de la moyenne OCDE (coût estimé de 5 à 6 milliards par an) ; la généralisation des méthodes pédagogiques fondées sur les données probantes des neurosciences cognitives, qui réduisent les écarts d'apprentissage à coût constant ; et la réforme de l'orientation pour neutraliser les biais d'origine, sur le modèle néerlandais. Ces trois mesures ensemble peuvent porter la France à un niveau de mobilité intergénérationnelle proche de celui des Pays-Bas en une génération.
Le chantier de la sélection. Au-delà de l'école obligatoire, la rente du diplôme se cristallise dans les filières sélectives à fort rendement, l'ensemble des goulots d'étranglement où la concentration de l'origine sociale est la plus forte et l'écart de revenu avec le reste de la population le plus marqué.
La preuve par les chiffres. Un diplômé d'une grande école d'élite gagne en moyenne 35 à 50 % de plus sur l'ensemble de sa carrière qu'un diplômé de master universitaire à niveau équivalent [110], et environ six dirigeants du CAC 40 sur dix, ainsi que la majorité des hauts fonctionnaires de l'État, proviennent de ces écoles. La concentration ne s'arrête pas là. Un enfant des 1 % les plus aisés a 21 fois plus de chances qu'un enfant des 10 % les plus modestes d'intégrer HEC, Polytechnique ou l'INSP [110]. La même logique opère dans les facultés de médecine, où environ 38 % des nouveaux étudiants ont au moins un parent cadre ou profession intellectuelle supérieure, contre 17 % dans la population [110]. Ce rendement, économique et statutaire, se verrouille bien avant l'examen d'entrée, dans la qualité du collège, du lycée, et surtout dans le marché parallèle de la préparation privée.
Les outils pour corriger cette rente (quotas d'origine, bourses au mérite, extension des cordées de la réussite) s'inscrivent dans le projet éducatif d'ensemble que développe le chapitre 19. Le but est d'attaquer l'inégalité d'accès à la sélection plutôt que le principe de la sélection lui-même ; les deux ne se confondent pas. La méritocratie n'est pas l'ennemie de la République. Le faux méritocratisme, celui qui fait passer l'avance héritée pour du mérite individuel, l'est.
La rente la moins corrigée
Parmi les six rentes cartographiées au fil de cette première partie, la rente de naissance possède trois caractéristiques uniques.
Elle est la plus déterminante statistiquement. La position sociale du père prédit la position du fils en France avec un coefficient parmi les plus élevés de l'OCDE [36][335] ; aucun autre facteur, talent, effort, choix professionnels, ne pèse aussi lourd que l'origine familiale dans la trajectoire d'un individu.
Elle est la plus engagée institutionnellement. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 a fait de la naissance l'inégalité que la République s'engageait à corriger en priorité ; l'école publique, la fiscalité progressive, le service militaire universel ont été pensés comme les instruments de cette correction.
Elle est, paradoxalement, la moins corrigée. Le taux effectif des droits de succession sur les grandes fortunes est de 5 % ; il faut six générations à un enfant pauvre pour rejoindre la moyenne. La République s'est davantage adaptée à l'inégalité d'origine qu'elle ne l'a combattue.
Cette rente n'a ni lobby identifiable comme la rente corporatiste, ni bénéficiaires visibles comme la rente fiscale. Ses bénéficiaires sont diffus et culturels. Ceux qui héritent, du patrimoine, du diplôme ou des deux, n'ont pas conscience d'occuper une position protégée, parce que cette position leur paraît naturelle. C'est ce qui rend la rente de naissance la plus difficile à nommer politiquement.
La nommer est pourtant la condition de toute réforme sérieuse. Sans ce nom, l'inégalité d'origine reste invisible dans le débat public, masquée derrière les discours sur le mérite, sur l'égalité des chances, sur la République universelle. Avec ce nom, elle redevient ce qu'elle est : une rente, c'est-à-dire un revenu, économique ou symbolique, qui récompense la position d'origine plutôt que le travail, l'innovation ou le risque.
Le système refermé sur lui-même
La rente fiscale, la rente foncière, la rente corporatiste, la rente bureaucratique, la rente d'héritage, la rente du diplôme : six équilibres stables qui se renforcent mutuellement, dont le coût cumulé est de l'abondance non produite. Elles partagent une logique, la protection des acquis contre la création de richesse nouvelle, et un ressort, la coalition des bénéficiaires organisés (ou, dans le cas de la naissance, des bénéficiaires diffus qui ne se voient pas comme tels) contre les acteurs dispersés qui financent la rente.
Elles ne sont pas équivalentes dans leur traitement. La rente fiscale se dénoue par la volonté politique et un rapport de force électoral. La rente foncière demande une réforme du droit de l'urbanisme et du financement du logement. La rente corporatiste suppose de séparer deux fonctions que les Ordres ont fusionnées. La rente bureaucratique exige une transformation de l'architecture institutionnelle elle-même. La rente de naissance, enfin, appelle une réforme conjointe de la fiscalité successorale et du système scolaire, c'est-à-dire des deux instruments par lesquels une République est censée corriger l'inégalité d'origine. C'est la plus complexe à démonter, parce qu'elle est aussi la plus profondément ancrée dans ce qu'une société accepte comme « naturel ».
Ces six rentes ont aussi un lien direct avec les piliers que la deuxième partie du livre va examiner. On ne peut pas construire un système de santé préventif et universel si l'accès aux soins est rationné par la rente corporatiste du numerus clausus. On ne peut pas former et reconvertir les travailleurs si la rente du diplôme verrouille les positions d'élite avant même qu'on ait commencé à apprendre. On ne peut pas financer l'innovation si le capital s'investit dans la pierre plutôt que dans les entreprises. On ne peut pas déployer la transition énergétique si le permis de construire prend dix-huit mois.
Les rentes dépassent le rang de problèmes sectoriels. Elles forment la condition générale qui empêche les solutions sectorielles de fonctionner.
Mais aucune de ces six rentes n'est une fatalité française. Aucune n'est inscrite dans le caractère national, dans l'histoire longue, ou dans une quelconque exception irréductible. Ce sont des équilibres institutionnels, c'est-à-dire des choix politiques sédimentés, accumulés, parfois oubliés, mais des choix. D'autres choix sont possibles, et d'autres pays, européens, démocratiques, attachés à leur État-providence, les ont déjà faits. Le Danemark n'est pas une moins-République parce qu'il a un système éducatif plus mobile. Les Pays-Bas ne sont pas moins libres parce qu'ils confient davantage d'actes médicaux à des soignants qualifiés non-médecins. Ces sociétés existent, fonctionnent, et offrent à leurs citoyens des niveaux de vie comparables ou supérieurs au nôtre.
Ce que cette première partie établit, en somme, c'est que la stagnation française est un système de rentes plutôt qu'un destin. Ce système peut être démonté, mesure par mesure, chantier par chantier, à condition de le nommer dans son ensemble plutôt que de bricoler chaque secteur en ignorant ce qui le bloque. Cela ne se fera pas du jour au lendemain.
La deuxième partie part de là. Elle ne décrit plus ce qui empêche : elle construit ce qui devient possible. Un système de santé qui prévient autant qu'il soigne. Une école qui forme avant qu'elle ne trie. Un logement qui se construit avant qu'il ne flambe. Une industrie qui investit avant qu'elle ne ferme. Une transition énergétique qui avance avant qu'il ne soit trop tard. Et un État qui s'organise pour rendre tout cela budgétairement tenable, domaine par domaine, avec les chiffres, les modèles internationaux qui marchent déjà ailleurs, et les mesures budgétées au centime près.
Cette trajectoire est crédible : elle mène à un pays où le travail paie davantage que la position acquise, où la course ne se gagne plus sur la ligne de départ, et où la richesse se crée plus vite qu'elle ne se transmet. La France de l'abondance, et nous allons maintenant voir comment la construire.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [35], [36], [104] à [112], [335] à [337], [346] et [421].