Ce que les critiques ont raison de soulever
Un projet qui ne survit qu'aux objections faibles ne mérite pas d'être défendu. Ce chapitre prend les critiques dans leur version la plus forte, concède ce qui doit l'être, et répond au reste.
Le programme est posé, chapitre par chapitre, avec ses budgets et ses sources de financement, et le chapitre précédent a répondu à la question comptable. Viennent maintenant les objections sur le fond : écologie, financement, transposabilité, capacité de l'État, clivages politiques. Les meilleures, celles qui touchent à des angles morts réels, à des tensions que l'analyse précédente a sous-estimées, à des questions qu'il était tentant d'esquiver parce qu'elles sont difficiles.
Je les passe en revue une à une. Une règle que je m'impose : affronter une objection formulée dans sa version la plus forte, celle qu'un adversaire intellectuellement honnête utiliserait.
Objection 1 — « L'abondance est incompatible avec les limites planétaires »
« Vous parlez d'abondance dans un monde en surchauffe climatique. C'est exactement la pensée qui nous a menés là. »
Quand on parle d'abondance, c'est forcément la première objection qui vient à l'esprit.
La réponse commence par la définition posée au chapitre 7, et qui sert de fil rouge à toute la deuxième partie. Dans ce livre, l'abondance ne signifie pas « plus de PIB ». Elle désigne plus de temps libre, une meilleure santé, l'accès à un logement décent, une éducation de qualité, un travail qui a du sens. Ces biens ne supposent aucune consommation matérielle croissante. Et chaque réforme du programme est soumise à la double borne énoncée dès ce chapitre 7, un plancher social et un plafond écologique. L'économiste Kate Raworth a formalisé ce cadre sous le nom de « Doughnut Economics » : une économie qui reste dans l'espace entre le plancher social (assurer les besoins fondamentaux de tous) et le plafond écologique (ne pas dépasser les limites planétaires) [424]. Il s'agit d'une croissance qualitative, ciblée sur ce qui compte, plutôt que d'une croissance infinie.
Sur le plan factuel, les données contredisent l'idée que l'abondance est nécessairement carbonée. L'empreinte carbone par habitant est significativement plus basse dans les villes denses bien desservies que dans l'étalement périurbain [425]. La ville du quart d'heure que j'ai décrite au chapitre sur le logement est aussi, par construction, une ville à faible consommation énergétique. Le transport en commun, la densité, la proximité réduisent l'empreinte matérielle de la vie quotidienne. La France préventive en santé que j'ai décrite au chapitre 10 utilise moins de ressources que la France curative actuelle, tout en produisant de meilleures vies.
Il faut aussi rejeter la symétrie fausse qui sous-tend une version de cette objection. Les populations qui vivent dans des logements mal isolés, qui dépendent de voitures vieilles et polluantes parce qu'il n'y a pas de transports en commun, qui mangent moins bien parce que la nourriture industrielle est moins chère ne sont pas écologiquement vertueuses. Elles sont juste pauvres. Leur pauvreté n'est pas moins carbonée que l'abondance des classes supérieures : elle l'est différemment. La vraie transition écologique demande d'investir dans l'isolation des bâtiments, les transports collectifs, l'énergie décarbonée. Tout cela relève de l'abondance publique plutôt que de la décroissance.
La vraie tension avec les limites planétaires n'est pas entre abondance et environnement : c'est entre l'horizon temporel du marché (le prochain trimestre) et l'horizon temporel du climat (le prochain siècle). Cette tension se résout par les institutions ; la pauvreté n'y répond pas [426]. Le chapitre 8, consacré à l'énergie, en fait la démonstration. La transition vers le nucléaire et les renouvelables est une transformation industrielle qui crée plus d'emplois, plus de souveraineté et plus de sécurité énergétique, tout en décarbonant.
Ce que je concède sur ce sujet : le fil rouge environnemental structure la définition de l'abondance et les chapitres où l'enjeu pèse le plus lourd (l'énergie, l'alimentation, le logement, la mobilité), mais la compatibilité climatique du programme n'est pas chiffrée mesure par mesure. Les tableaux budgétaires donnent le coût de chaque réforme en euros et restent muets sur les tonnes de CO₂. Un exercice complet aurait accompagné chaque budget récapitulatif d'un bilan carbone. C'est une limite réelle de ce livre. Je laisse cet exercice à ceux qui voudraient évaluer le projet sous cet angle.
Ce que je maintiens, c'est que la décroissance généralisée comme projet politique ne résout pas le problème climatique : elle frappe d'abord les plus démunis, qui ont les ressources les plus faibles pour absorber les coûts de transition, et elle échoue à concentrer les sacrifices là où l'empreinte est la plus lourde, c'est-à-dire les classes supérieures des économies développées et les élites des pays émergents. La seule réponse cohérente est une transition que les classes populaires peuvent se permettre, ce qui demande précisément les investissements publics que j'ai décrits.
Objection 2 — « Qui paie tout ça ? »
« Vous additionnez des milliards à chaque chapitre. Mais où est la source ? »
C'est l'objection que le chapitre 24 a traitée en détail. En résumé : environ 49 à 60 milliards d'euros de dépenses nouvelles par an en régime de croisière, soit environ 2 % du PIB d'un pays qui en dépense déjà plus de 57 % en dépenses publiques ; en face, 50 à 70 milliards de recettes mobilisables sans augmenter le total des prélèvements. L'argent existe ; reste la décision de le déplacer des rentes actuelles vers les investissements futurs.
Objection 3 — « La France n'est pas le Danemark »
« Danemark, Suède, Finlande, Singapour : vos exemples viennent toujours de petits pays culturellement homogènes avec des institutions de haute confiance. Ça ne se transpose pas. »
Cette objection est souvent utilisée pour ne rien changer. Mais elle a un fond réel qu'il faut prendre au sérieux avant de le dépasser.
Les pays nordiques ont plusieurs caractéristiques que la France n'a pas : une taille qui facilite la coordination sociale, une confiance institutionnelle historiquement plus élevée, des syndicats traditionnellement constructifs plutôt qu'oppositionnels, une culture de la négociation paritaire ancienne. Ce sont de vraies différences structurelles.
Mais l'argument de la non-transposabilité est souvent mal utilisé. Il dit : « Ce pays a réussi X avec sa culture Y. » On répond que la France a une culture Z différente. C'est vrai. Cela ne dit pas que X est impossible en France ; cela dit que la méthode de mise en œuvre devra être adaptée.
Les données contredisent en outre la version culturaliste de l'argument. Les pays qui ont eu la plus forte croissance tout en réduisant leurs inégalités depuis trente ans ne sont pas culturellement homogènes. Le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont des niveaux d'immigration parmi les plus élevés du monde développé, et des systèmes sociaux parmi les plus solides [427]. L'Allemagne, avec 84 millions d'habitants et une histoire institutionnelle parmi les plus fracturées de l'histoire moderne (deux régimes radicalement différents réunifiés en 1990), a construit un système de formation professionnelle duale que le monde entier copie et qui fonctionne dans ce contexte pourtant complexe [428].
La vraie question n'est jamais « est-ce que ce pays ressemble à la France ? » mais « quel est le ressort qui fait que ça marche, et ce ressort est-il transposable ? ». C'est la règle de méthode que le chapitre 7 fixe pour toute la deuxième partie.
La flexisécurité danoise repose sur un principe précis : protéger la personne plutôt que le poste, financer la transition plutôt que l'inactivité. Ce ressort n'a rien de culturellement danois. Il est logiquement cohérent, car il résout une contradiction réelle entre la sécurité que les salariés veulent et la flexibilité dont les marchés du travail ont besoin. La France peut le mettre en œuvre dans son contexte (avec des syndicats plus combatifs, un droit du travail plus complexe, une culture de la négociation différente). C'est plus difficile. Mais c'est faisable. Le Danemark lui-même a construit ce système au début des années 1990, précisément en sortie d'une crise économique et d'une période de blocages institutionnels [429].
La France a, par ailleurs, une longue tradition de transpositions réussies qu'on a oubliée. La Sécurité sociale de 1945 s'est inspirée du modèle bismarckien allemand et du rapport Beveridge britannique, retravaillés dans le contexte français par le Conseil National de la Résistance. Le TGV a été lancé sous l'impulsion du Shinkansen japonais, dont l'ouverture en 1964 avait démontré qu'une ligne dédiée à grande vitesse pouvait réussir commercialement ; la SNCF accéléra alors le projet C03 (1966), avec des choix techniques propres. La France transpose depuis toujours : elle ne l'appelle pas transposition.
Objection 4 — « Vous faites trop confiance à l'État »
« Toutes vos solutions passent par l'État. Mais l'État français a prouvé qu'il était incapable d'exécuter. France Travail qui ne reclasse personne. L'Éducation nationale qui met dix ans à changer un programme. L'hôpital public en sous-effectif chronique. Sur quoi repose votre optimisme ? »
Sur peu de choses, si on s'arrête au bilan récent. C'est l'objection qui me dérange le plus, précisément parce qu'elle est vraie.
L'État français a une capacité d'action remarquable sur certains sujets : le TGV, les programmes nucléaires, le réseau autoroutier, la vaccination Covid (après un démarrage chaotique), les programmes spatiaux d'Ariane. Et une incapacité chronique sur la réforme des formations professionnelles, la coordination interministérielle, la mise en œuvre des politiques d'emploi, la simplification administrative.
La différence entre les deux n'est pas mystérieuse. Les projets qui réussissent partagent des caractéristiques précises : une unité de commandement claire avec une autorité identifiée, des objectifs mesurables en termes de résultats finaux plutôt que de moyens, une équipe dédiée soustraite à la rotation normale des hauts fonctionnaires, un horizon temporel suffisamment long pour voir les effets. Les projets qui échouent sont pilotés par comité interministériel, évalués par des indicateurs de moyens (nombre de dispositifs créés, taux de réunions tenues) plutôt que de fins (nombre de personnes qui ont retrouvé un emploi), et changent de pilote tous les dix-huit mois au rythme des remaniements.
Ce que je propose n'est pas de faire confiance à l'État actuel. C'est de réformer la façon dont les politiques publiques sont conçues, attribuées et évaluées. Et pour beaucoup de missions, de ne pas passer par l'État central du tout.
Le Bail Réel Solidaire n'est pas piloté par un ministère ; il est géré par des organismes de foncier solidaire locaux, en relation directe avec les collectivités. Les formations de reconversion qui fonctionnent ne sont pas opérées par France Travail : elles sont certifiées par l'État, financées via les OPCO, et opérées par des acteurs privés ou associatifs en concurrence sur les résultats de placement. La flexisécurité danoise n'est pas exécutée par des fonctionnaires ; elle est coconstruite avec les syndicats et les employeurs, et l'État fixe les règles sans opérer lui-même la majorité des services.
L'économiste Elinor Ostrom, prix Nobel 2009, a montré que les communs (les ressources partagées gérées collectivement) peuvent être gouvernés efficacement par des institutions ni étatiques ni marchandes, quand les règles respectent quelques principes de gouvernance participative [430]. Le modèle qui marche dépasse l'alternative « État central vs marché » : c'est une architecture distribuée où l'État fixe les règles et les incitations, des opérateurs variés exécutent, et des instances d'évaluation indépendantes mesurent les résultats.
La vraie réforme institutionnelle que ce livre suppose, mais que je n'ai pas assez développée, est celle de la gouvernance des politiques publiques elles-mêmes : contrats d'objectifs avec indicateurs de résultats, évaluations indépendantes rendues publiques, capacité à arrêter ce qui ne fonctionne pas plutôt que de le réformer indéfiniment. C'est une exigence de transparence et d'imputabilité, plutôt que de l'optimisme sur l'État.
Ce que je concède. J'aurais dû être plus systématique sur qui exécute chaque proposition. « L'État doit faire X » est une formule paresseuse. La vraie question est : quelle institution, avec quelle gouvernance, avec quels indicateurs de résultat, avec quelle évaluation externe ? Sans réponse à ces questions, les meilleures idées s'éteignent dans la machine administrative.
Objection 5 — « C'est trop libéral » / « C'est trop étatiste »
Ces deux objections m'ont été faites, par des personnes différentes. En soi, cette symétrie est instructive.
À ceux qui disent que je défends trop le marché : je n'ai jamais défendu le marché comme solution universelle. Ce que je défends, c'est la concurrence dans les secteurs où elle produit de l'abondance (les professions réglementées, la pharmacie, le notariat, les secteurs où des monopoles de facto maintiennent des prix ou des délais inacceptables) et l'investissement public là où le marché échoue durablement (la recherche fondamentale, les infrastructures, la formation de base, les externalités que les prix de marché ne captent pas). C'est du pragmatisme plutôt que du libéralisme.
À ceux qui disent que je défends trop l'État : les rentes que je déconstruis dans les premières parties de ce livre (les ordres professionnels restrictifs, la bureaucratie, la fiscalité complexe) sont précisément des rentes créées par l'État, au bénéfice de groupes d'intérêt qui ont su le capturer. La solution n'est pas nécessairement « plus d'État ». Ce que je veux, c'est un État qui protège les personnes plutôt qu'il ne protège les rentes de ceux qui sont déjà en position de force.
Brink Lindsey et Steven Teles, dans The Captured Economy [431], ont nommé cette symétrie avec précision. Leur thèse : l'économie américaine (et par extension la plupart des économies occidentales) n'est pas moins dynamique parce qu'elle est trop régulée ou pas assez régulée. Elle est moins dynamique parce qu'elle est mal régulée, par des règles conçues pour protéger des intérêts particuliers et déguisées en protection de l'intérêt général. Et ces rentes traversent les clivages politiques. Il y a des rentes chères à la gauche (statuts protégés, réglementations favorisant les insiders du marché du travail) et des rentes chères à la droite (brevets trop longs, réglementations financières sur mesure, déductions fiscales pour le capital). Les deux coalitions défendent leurs propres rentes tout en dénonçant celles de l'autre.
La vraie ligne de clivage n'est pas État vs marché. C'est : cette institution protège-t-elle les personnes ou protège-t-elle les rentes de ceux qui sont déjà en position de force ?
Un ordre professionnel qui certifie les compétences et facilite l'accès à la profession sert l'intérêt général. Un ordre professionnel qui restreint artificiellement le nombre de praticiens pour maintenir les prix est une rente. La Sécurité sociale qui socialise les risques de maladie pour que nul ne soit ruiné par un accident de santé est une institution légitime. La Sécurité sociale dont les règles de remboursement sont écrites sous influence des lobbies pharmaceutiques est une rente. L'État n'est pas bon ou mauvais par nature. Il est neutre, et il peut être capturé dans un sens ou dans l'autre. Le travail politique consiste précisément à le reconfigurer pour qu'il serve les personnes plutôt que les rentes, ce qui n'est ni de gauche ni de droite.
Objection 6 — « Vous défendez un programme particulier déguisé en analyse. »
Il y a une objection transversale à toutes les précédentes que je veux nommer : l'accusation d'un agenda politique.
Je ne vais pas prétendre à une neutralité que je n'ai pas. Ce livre défend des positions : que les rentes freinent la croissance et l'équité, que la France a les moyens de tenir sa promesse républicaine, que les obstacles sont davantage politiques que techniques.
Ce que je refuse, c'est l'accusation de partialité dans la méthode. J'ai cherché à citer les sources qui contredisent mes conclusions, à formuler chaque objection dans sa version la plus forte, et à concéder quand elle tenait debout. Je ne m'appuie sur aucun a priori idéologique, sur aucun argument d'autorité, sur aucun ad hominem. L'ambition de ce livre est de regarder nos problèmes le plus systématiquement possible, puis de chercher des solutions là où elles existent déjà, quelle que soit leur provenance. Si vous pensez que j'ai tort, sur un point ou sur l'ensemble, dites-le avec des données. C'est ainsi que l'on progresse.
La France a des problèmes réels et des atouts réels. Ce qui lui manque, ce ne sont pas les idées : les rapports qui décrivent exactement ce qu'il faudrait faire s'accumulent depuis vingt ans. Ce qui lui manque, c'est la décision de les appliquer, contre les groupes qui bénéficient du statu quo. C'est un problème politique plutôt qu'intellectuel. Et c'est précisément pour ça que débattre des idées en amont (y compris de leurs limites) a de l'importance.
Les objections sur le fond sont traitées. Reste à montrer que ce programme peut devenir un projet commun, fidèle à ce que la France a été de plus audacieuse quand elle construisait plutôt qu'elle ne préservait. Le chapitre suivant en pose les fondations.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [424] à [431].