Ce livre s'est ouvert sur un étonnement. Pourquoi la France, avec ses ressources, ses talents, ses institutions et sa géographie, ne parvient-elle pas à être la société dynamique et ouverte qu'elle pourrait être ? Les chapitres qui précèdent ont répondu pièce par pièce. Ils ont nommé les rentes qui verrouillent le pays, décrit les réformes qui les déferaient, chiffré leur financement euro par euro, et donné à l'ensemble son horizon : l'abondance, la tradition française la plus longue, le seul projet capable de rassembler au-delà des clivages.
Une question demeure, la seule que l'invitation du chapitre précédent laisse ouverte. Le basculement est-il faisable dans la réalité politique française ? Les sociétés se transforment rarement par la seule vertu des arguments. Elles se transforment quand un projet est assez concret pour rendre les compromis désirables ; une réforme sans horizon se vit comme un sacrifice sans sens, et l'horizon est désormais posé. Cette conclusion porte donc sur le basculement lui-même : ce qui le déclenche, qui le porte, et à quoi ressemble le pays qui l'a fait.
La fenêtre
Trois fois en quatre-vingts ans, l'introduction l'a raconté, la France s'est trouvée à ce carrefour. Elle a investi en 1945, stabilisé sans transformer en 1983, traversé 2008 sans le digérer. La quatrième bifurcation, celle d'aujourd'hui, se distingue des trois autres par sa vitesse : les conditions extérieures changent plus vite que la capacité d'adaptation du système. L'intelligence artificielle redessine les avantages industriels en quelques années. La transition énergétique récompense les pays qui ont une stratégie et punit les autres sans délai de grâce. Le vieillissement rend le financement du statu quo insoutenable : le ratio d'actifs par retraité, déjà à 1,7, passera sous 1,5 au milieu des années 2040 [352]. Et l'écart d'investissement entre l'Europe et les États-Unis, chiffré à environ 800 milliards d'euros par an par le rapport Draghi [442], se creuse chez ceux qui ne réforment pas leurs institutions.
Différer le choix, c'est déjà choisir la lente dégradation. Mais cette bifurcation est aussi la première occasion depuis 1944 de redonner au pays un projet commun. Reste à savoir si le basculement est faisable.
Ce que ce livre a montré
Les chapitres précédents ont cartographié six rentes majeures : six équilibres précis, avec leurs bénéficiaires, leurs défenseurs et leur coût pour la société. La rente fiscale représente environ 92 milliards d'euros par an de niches qui orientent le capital vers le passé plutôt que vers l'investissement productif. La rente foncière tient à des PLU restrictifs et à un droit des recours qui produisent moins de 300 000 logements par an quand il en faudrait 500 000. La rente des ordres, via des numerus clausus et des monopoles légaux, laisse 6,7 millions de Français sans médecin traitant. La rente bureaucratique, par sédimentation réglementaire, rend l'investissement imprévisible et l'entrepreneuriat coûteux. La rente de naissance, qui réunit l'héritage patrimonial et la rente du diplôme, impose six générations à un enfant pauvre pour rejoindre le revenu médian (deux au Danemark) et un taux effectif de 5 % aux grandes successions dont le barème facial affiche 45 % ; elle amplifie toutes les autres en décidant qui aura les moyens d'en bénéficier. La rente institutionnelle, enfin, tient à une Constitution conçue pour alterner plutôt que pour construire : tout investissement de long terme y reste réversible à la prochaine élection.
Les chapitres suivants ont montré ce que ces rentes coûtent, secteur par secteur.
Ce que ce livre défend est un programme fonctionnel, conçu pour que la société française marche mieux pour le plus grand nombre. L'abondance est une exigence de performance collective avant d'être une idéologie. Elle n'appartient à aucun camp. Les réformes qui ont réussi dans les démocraties comparables devaient moins leur succès à la qualité de leur conception qu'au récit que les citoyens pouvaient s'approprier. La France dispose du sien, il suffit de le reprendre.
Cette approche fonctionnelle suppose une méthode commune, explicitée au chapitre 7 et garantie démocratiquement au chapitre 16 : l'État sur mesure. La République a longtemps fait de l'uniformité une vertu, et elle le reste pour les droits fondamentaux (santé, éducation, sécurité, justice). Mais l'uniformité appliquée aux transferts (aides, primes, accompagnements, dispositifs d'incitation) sur des situations profondément inégales produit le saupoudrage plutôt que l'égalité. Le projet défendu ici différencie les remèdes selon les situations vécues, sous quatre garanties cumulatives : critères de ciblage publics et limités à des éléments objectifs, audit indépendant des cartographies et des algorithmes, recours administratif systématique, contestabilité législative. C'est l'intelligence du ciblage que les plateformes privées ont apprivoisée pour vendre, mise au service de la justice publique sous contrôle démocratique.
Le programme — cinq chantiers, dix ans
Par où commencer ? Par tout en même temps, à des vitesses différentes. Certaines réformes se font par décret. D'autres exigent une loi. D'autres encore une révision constitutionnelle.
Le premier chantier est fiscal, orienté vers la réallocation plutôt que vers l'augmentation. L'argent public abonde (57 % du PIB en dépenses publiques) ; c'est son allocation qui fait défaut. Ce chantier réoriente progressivement 15 à 25 milliards d'euros de dépenses fiscales inefficaces, celles que les chapitres 1 à 6 et le chapitre 24 ont identifiées, vers les investissements documentés dans les chapitres 7 à 23. Cela suppose de réformer le Crédit Impôt Recherche (7 milliards par an) pour passer des remboursements d'intrants déclarés à un modèle de commande conditionnelle : l'État dit ce dont il a besoin et s'engage à acheter si quelqu'un le construit, suivant le modèle DARPA décrit au chapitre 21, appliqué à l'ensemble de l'innovation civile. Cela suppose aussi de fermer les niches qui financent l'optimisation patrimoniale plutôt que la création de richesse nouvelle, et de cibler les allègements de charges sur les entreprises qui forment et investissent plutôt qu'uniformément sur tous les bas salaires.
Le deuxième chantier est foncier. Il s'agit de simplifier le droit à construire (permis en trois mois maximum), de réformer le ZAN pour autoriser la densification urbaine sans artificialisation périphérique supplémentaire, de décentraliser la politique du logement vers les métropoles qui ont les projets, les entreprises et les universités, et de déployer à grande échelle le bail réel solidaire, l'instrument qui permet à Camille et Thomas, l'infirmière et le technicien du chapitre 11, d'acheter à Bordeaux là où ils travaillent.
Le troisième chantier est énergétique. La France a hérité, avec son parc nucléaire, d'un avantage compétitif qu'elle a passé vingt ans à négliger ; cette négligence a coûté plus de 100 milliards d'euros d'aides énergie entre 2021 et 2023. Lancer les EPR2, maintenir la part du nucléaire autour de 55 à 60 % du mix et compléter avec les renouvelables compétitifs est aussi un chantier climatique. Une France qui produit une électricité abondante et décarbonée en 2035 sera l'un des rares pays capables d'industrialiser sans carbone, dans un monde où la frontière carbone européenne éliminera progressivement l'avantage des producteurs fossiles.
Le quatrième chantier porte sur le capital humain. Déployer les infirmiers à pratique avancée dans les déserts médicaux, accélérer l'intégration des médecins formés hors d'Europe, ouvrir progressivement les professions réglementées à la concurrence, réformer l'école autour des pratiques pédagogiques fondées sur les preuves et d'une orientation plus tardive et débiaisée, transformer le CPF en vrai droit à la reconversion pour les métiers menacés par l'automatisation, délivrer le visa talents en trente jours. Chacune de ces mesures a été détaillée et chiffrée dans les chapitres correspondants, et toutes ont des précédents dans des pays comparables.
Le cinquième chantier est institutionnel : le plus difficile, et le plus décisif, puisque les quatre précédents resteront des intentions sans lui. Il repose sur trois instruments. D'abord, des supermajorités : une réforme structurelle adoptée exige 60 % des voix pour être abrogée dans les dix ans, le temps de produire ses effets. Le dispositif, inspiré des pratiques constitutionnelles de plusieurs démocraties européennes, laisse le changement possible ; il évite qu'on défasse en 2028 ce qu'on a construit en 2027. Ensuite, des assemblées citoyennes pour les grandes réformes, comme instrument de légitimation : une réforme issue d'un processus délibératif inclusif est politiquement coûteuse à défaire. Enfin, une décentralisation réelle. Les régions et grandes métropoles reçoivent des pouvoirs législatifs sur le logement, l'éducation et la formation professionnelle, avec les ressources fiscales correspondantes ; un Conseil d'évaluation des politiques publiques indépendant, aux recommandations contraignantes et publiques, permet de pérenniser ce qui marche et de corriger le reste par des données plutôt que par des alternances.
La séquence — ce qui se fait quand
La séquence compte autant que les mesures.
Dès les cent premiers jours, par décret ou circulaire, un gouvernement dispose d'une marge d'action sans attendre de vote : lancer par décret la procédure de commande publique accélérée réservant une part des marchés publics aux PME innovantes, sur le modèle SBIR, ouvrir le visa talents en trente jours par circulaire ministérielle, lancer les appels d'offres EPR2, créer le Conseil d'évaluation des politiques publiques par décret. Ces mesures créent des faits, et les faits construisent les coalitions.
Dans la première année, par loi ordinaire : réforme du CIR, sanctuarisation du budget de prévention, autorisation des professions juridiques intermédiaires, montée en puissance des infirmiers à pratique avancée, assemblées citoyennes encadrées, réforme du ZAN.
Sur cinq à dix ans, par révision constitutionnelle : supermajorités, décentralisation législative, statut constitutionnel des évaluations indépendantes.
La règle d'or : commencer par ce qui se passe de vote, montrer que ça marche, et laisser la coalition se construire sur des résultats visibles plutôt que sur des intentions annoncées.
La coalition — qui peut faire basculer ça
Aucune réforme structurelle ne passe sans coalition. La question décisive est moins « qui a raison » que « qui a intérêt ».
Acemoglu et Robinson, dans Why Nations Fail [443], ont passé vingt ans à répondre à cette question. Pourquoi certains pays réussissent-ils à transformer leurs institutions vers l'inclusion, et pourquoi d'autres échouent-ils ? Leurs travaux, menés avec Simon Johnson, leur ont valu le prix Nobel d'économie 2024. Leur conclusion est brutale : la prospérité à long terme tient aux institutions, inclusives contre extractives, bien davantage qu'à la géographie, à la culture ou à l'ignorance des dirigeants. Les institutions inclusives permettent à une large part de la population de participer, de créer, d'entreprendre. Les institutions extractives concentrent le pouvoir et la richesse chez une minorité qui a intérêt à bloquer l'innovation pour protéger sa rente.
La France se tient entre les deux, dans ce territoire inconfortable où les institutions sont assez inclusives pour maintenir la paix sociale et assez extractives pour freiner la dynamique. Les rentes décrites dans ce livre sont le produit d'institutions progressivement capturées par des groupes d'intérêt, chacun rationnel pour lui-même et collectivement destructeurs.
Ceux qui ont intérêt au basculement sont la majorité. Les jeunes actifs de 25 à 40 ans paient la dette des retraites sans avoir voté pour elle, ne peuvent pas acheter dans les zones dynamiques, et voient leurs revenus captés par le coût du logement et de la garde d'enfants. Les entrepreneurs et créateurs veulent recruter sans bureaucratie, lever des fonds sans partir à Londres, innover sans se battre deux ans contre des marchés publics conçus pour les exclure ; ils savent ce que le système leur coûte, ils l'ont calculé. Les classes moyennes mobiles voudraient changer de région pour une meilleure opportunité mais ne peuvent pas se reloger, et voient leurs enfants partir à l'étranger parce que le système ne reconnaît pas leurs talents. Les territoires dynamiques (Lyon, Bordeaux, Nantes, Rennes, Strasbourg) savent ce qu'ils feraient s'ils avaient le pouvoir que Paris garde jalousement. Et cette coalition déborde les générations : le retraité d'un désert médical, la grand-mère dont les petits-enfants s'installent à Montréal faute de perspectives ici ont le même intérêt au basculement que les jeunes actifs qui le porteront.
Ceux qui s'y opposeront sont une minorité, mais une minorité organisée : les propriétaires des années 1990–2010 dont la valeur patrimoniale repose sur la rareté artificielle du logement, les ordres professionnels qui bénéficient d'un quasi-monopole légal, la bureaucratie qui se reproduit (chaque simplification menace des positions acquises, chaque décentralisation réduit des périmètres de pouvoir), et les politiques du court terme pour qui une réforme douloureuse maintenant est toujours moins rentable qu'une promesse indolore demain.
La coalition du changement est de loin la plus large ; la coalition des rentes est mieux organisée, mieux financée, et plus présente dans les structures de décision. La victoire politique de l'abondance viendra donc de l'organisation de ceux qui ont intérêt au changement, davantage que de la vérité des arguments, et de dirigeants qui comprennent que leur rôle est de construire des institutions durables plutôt que de gérer le statu quo jusqu'à la prochaine élection.
La France de 2040 — une hypothèse de travail
Sofia a 34 ans. Elle est chercheuse en biotech, spécialisée en thérapies cellulaires pour les maladies auto-immunes. Elle est espagnole, formée à Madrid et à Cambridge. En 2027, elle a reçu trois offres : Boston, Munich, Lyon. Elle a choisi Lyon.
Lyon l'a emporté sur des choses concrètes. Le visa s'est fait en trois semaines. Son employeur (une spin-off de l'INSERM) avait un contrat de préachat conditionnel avec l'AP-HM : si la thérapie passait les essais cliniques, l'hôpital s'engageait à l'acheter. Un marché réel plutôt qu'une subvention. Elle s'est dit : ici, si ça marche, ça sert à quelque chose.
Son fils a 8 ans. Il est dans une école primaire où les méthodes pédagogiques sont choisies pour avoir fait leurs preuves, où son institutrice a été formée en internat pédagogique auprès d'un mentor, et où personne ne lui demandera de choisir sa vie avant seize ans. Sofia ne connaît pas le détail de ces réformes : elle sait juste que son fils aime aller à l'école.
En face de chez elle, un immeuble sort de terre, le troisième de la rue en quatre ans. Elle a acheté son appartement 5 200 euros le mètre carré. Le permis a pris deux mois.
Elle ne sait pas exactement ce qu'a été le Grand Basculement. Elle sait que ses parents lui ont parlé d'une France bloquée, où les réformes mouraient avant de produire leurs effets, où chaque gouvernement défaisait ce que le précédent avait construit, où les talents partaient parce que les institutions n'étaient pas à la hauteur de leurs ambitions. Elle ne reconnaît pas ce pays dans celui où elle vit.
Cette hypothèse de travail se déduit des propositions de ce livre plutôt que d'une projection idéalisée. La France a tout ce qu'il faut pour être la société que Sofia a choisie : les laboratoires de recherche, les ingénieurs, les territoires, la culture, la gastronomie, la géographie. Ce qui lui manque, c'est le système institutionnel qui permet aux bonnes choses de tenir dans le temps, et la décision politique de le construire contre les résistances prévisibles.
Ce système existe ailleurs. Des sociétés ordinaires l'ont construit, patiemment, après avoir décidé que le long terme méritait d'être protégé contre le court terme. La France peut faire ce choix. Elle l'a déjà fait, en 1944, dans des conditions autrement plus dures que les nôtres.
Ce que ce livre n'a pas résolu
Il faut finir par ce que ce livre ne prétend pas avoir résolu.
Le problème de la transition écologique au-delà de l'énergie reste ouvert : que produire, que consommer, comment organiser une économie qui respecte durablement les limites planétaires. Ce livre a montré que l'abondance et l'écologie sont souvent complémentaires ; il n'a pas résolu leur tension là où elle est réelle.
La question de la démocratie à l'âge de la désinformation reste entière. Les institutions délibératives proposées au chapitre 16 sont des instruments imparfaits pour une démocratie qui se cherche sous la pression des réseaux sociaux et de la polarisation.
Le problème structurel de la démocratie libérale reste intact : elle est mauvaise pour prendre des décisions dont les coûts sont immédiats et les bénéfices différés. Ce livre le nomme sans le résoudre.
Et la question du désir reste posée. Les réformes proposées ici peuvent être mises en œuvre techniquement, mais elles supposent qu'une majorité de Français veuille vraiment que la France change : qu'elle aille au-delà de la plainte contre le statu quo et accepte les compromis que le changement impose.
Ce désir existe. Il est dans les sondages, dans les votes, dans les millions de conversations quotidiennes sur ce que la France pourrait être : chez l'infirmière qui ne peut pas se loger dans la ville où elle soigne, le maire rural qui se bat pour garder sa dernière classe, l'ingénieure qui hésite encore à rentrer de Zurich. Ce désir a besoin d'une forme, d'un projet commun assez concret pour être discuté, amendé, défendu. Ce livre est une proposition de cette forme.
Le reste appartient au débat public, aux élections, aux négociations, aux coalitions : à la politique, au sens premier et noble du terme.
La France peut décider, collectivement, que l'abondance est son projet, et commencer à le construire sans attendre qu'une crise l'y force. Le Grand Basculement est un choix. La fenêtre est ouverte.
Les sources de cette conclusion figurent dans l'annexe, références [352], [442] et [443]. Les données sectorielles citées ici sont documentées dans les chapitres correspondants avec leurs références complètes.