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Partie II — Construire l'abondance · L'échelle extérieure

22L'Europe : le multiplicateur ou le miroir

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Aucune réforme nationale ne tient seule dans une économie continentale. L'Europe sera le multiplicateur du projet français ou la chambre d'écho de ses blocages.


Le marché unique rapporte à la France de l'ordre de 80 à 100 milliards d'euros par an ; le Royaume-Uni, qui l'a quitté en 2021, y perd à long terme de l'ordre de 100 milliards de livres sterling par an (4 % de son PIB), avec des échanges avec l'Union inférieurs de 15 % à ce qu'ils auraient été [403]. Tel est l'ordre de grandeur de ce qui se joue à l'échelle du continent. De l'énergie (chapitre 8) à l'innovation (chapitre 21), les réformes nationales sont posées ; reste ce que la France seule ne peut pas faire. L'Europe occupe une place particulière dans l'écosystème de l'abondance : multiplicateur, ou miroir, de tous les chantiers qui précèdent.

L'Europe d'abondance que défend ce livre dépasse le grand marché unique qui se contenterait de la libre circulation des biens : une Union qui sert de multiplicateur (en démultipliant les moyens que la France seule n'a pas), démocratique (lisible et gouvernable, sans le cumul des vetos qui paralyse les arbitrages communs), stratégique (industrie, défense et politique extérieure qui pèsent), et cohérente (capable de produire des décisions communes au lieu de refléter les blocages nationaux). Selon ce qu'on en fait, l'Europe rend toutes les réformes nationales plus puissantes, ou impossibles.

L'Europe de 2026 en est loin, malgré un réveil engagé sous la pression depuis 2025 : marché unique encore bridé, déficit décisionnel, budget orienté vers le passé. Jusqu'où pousser l'intégration pour s'en rapprocher ?


L'Europe en chiffres

« Europe », ici, désigne une échelle concrète : 450 millions d'habitants, le premier marché intégré du monde et l'une des trois premières économies mondiales avec les États-Unis et la Chine [401], ~153 milliards d'euros de budget annuel moyen sur le cadre financier 2021-2027 [385], et le deuxième budget de défense planétaire si l'on additionne les dépenses des vingt-sept membres [245]. À elle seule, la France compte 67 millions d'habitants et ~2 % du PIB mondial, une démocratie solide à l'intérieur, mais trop petite pour peser seule sur les enjeux qui structurent le XXIe siècle.

Une frontière invisible traverse les chapitres précédents. La rente fiscale coûte 92 milliards d'euros par an à l'économie française (chapitre 2) ; la réforme y gagnerait encore en efficacité si l'Union harmonisait la fiscalité des entreprises, sans quoi une partie des profits peut être localisée à Dublin, dont le taux d'impôt sur les sociétés de 12,5 % échappe à Paris.

L'innovation peut être libérée par un SBIR français et une réforme des marchés publics (chapitre 21), mais une pépite ne peut grandir que si elle trouve des clients et du capital à l'échelle continentale ; faute de marché unique et de capital-risque européen, le chemin par défaut mène à la Silicon Valley plutôt qu'à Paris. La défense peut être réformée dans son modèle d'acquisition (chapitre 13), mais ~50 milliards d'euros seuls ne tiennent pas face à 900 milliards américains et 225 milliards chinois [242].

La liste continue dans le quotidien : des chaînes pharmaceutiques dont 80 % des principes actifs viennent d'Asie (chapitre 10), des trains qui s'arrêtent aux frontières faute de signalisation commune (chapitre 14), une compétition mondiale pour les talents où l'Europe peut devenir la destination des chercheurs que l'Amérique décourage (chapitres 19 et 20). Chaque chantier du livre a ainsi son multiplicateur européen ; reste à en traiter les conditions communes.

Prise isolément, la France ne pèse ni sur la fiscalité des multinationales, ni sur les normes technologiques, ni sur la défense ; à 450 millions, l'Union peut offrir ce qu'aucun État membre n'a seul : un marché dont le gain pour la France se chiffre en dizaines de milliards par an [383], une capacité réglementaire à imposer ses règles aux géants technologiques [396], une masse industrielle et militaire qu'aucune capitale du continent n'approche seule, et le statut de seul bloc démocratique encore capable de tenir tête aux deux modèles dominants.

Plutôt que de trancher « pour ou contre l'Europe », mieux vaut chercher comment construire une Europe de l'abondance. D'abord, ce qui marche.


Ce que l'Europe a déjà accompli, et qu'on ne voit plus

Le marché unique a trente-trois ans. Tellement intégré dans le quotidien des entreprises et des consommateurs qu'on l'a oublié, devenu un décor, il reste la plus grande zone de libre-échange intégrée du monde : zéro droits de douane internes, standards communs, libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux pour 450 millions d'habitants.

Les estimations du gain de PIB lié à son existence varient entre 5 % et 9 % du PIB européen annuel [383] ; pour la France, de l'ordre de 80 à 100 milliards d'euros par an par rapport au scénario contrefactuel sans marché commun [383]. Le commerce intra-européen représente environ 60 % des exportations totales des États membres [384] : le marché domestique d'une entreprise française n'est pas la France, c'est l'Europe.

Pour mesurer ce que coûte la perte de cette échelle, le contre-exemple le plus net est le Royaume-Uni depuis le Brexit : douanes, contrôles sanitaires, règles d'origine, perte du passeport financier pour une partie des services. L'Office for Budget Responsibility, l'organisme indépendant chargé des prévisions budgétaires à Londres, chiffre la perte de long terme à 15 % des échanges avec l'Union et 4 % de productivité nationale [403]. Les exportateurs britanniques vendent toujours en Europe, mais avec des frictions que leurs concurrents n'ont pas. Quitter l'Union n'a pas rendu le Royaume-Uni plus souverain sur le plan économique ; il a surtout perdu l'échelle qui rendait compétitives ses entreprises et ses réformes nationales.

L'acquis reste pourtant inachevé. Le marché unique fonctionne pour les biens et beaucoup moins pour les services, qui représentent 70 % du PIB européen : l'Union compte trente-quatre groupes d'opérateurs mobiles là où les États-Unis en ont trois [383bis]. Le rapport Letta d'avril 2024 propose d'ajouter aux quatre libertés fondatrices une cinquième, la libre circulation de la recherche, de l'innovation, des données et de la connaissance [383bis] ; la Banque centrale européenne estime qu'abaisser les barrières intérieures de l'Union au niveau de celles qui séparent les États américains relèverait la productivité européenne de près de sept points à long terme [383bis]. Le marché unique reste un chantier aux gains encore largement devant nous, davantage qu'un héritage à entretenir.

L'Union exerce aussi une influence normative, l'« effet Bruxelles » d'Anu Bradford [396] : avec 450 millions de consommateurs, elle peut contraindre les multinationales à adapter leurs pratiques, et certaines de ses règles finissent par se diffuser au reste du monde. Le RGPD a poussé Apple, Google ou Meta à harmoniser leurs systèmes, souvent à l'échelle mondiale [388], et l'Europe a infligé aux grandes plateformes des amendes et récupérations fiscales (13 milliards récupérés auprès d'Apple [387]) qu'aucun État membre isolé n'aurait pu obtenir.

Cette puissance n'est pourtant pas un atout inconditionnel. Le même ressort qui exporte des standards peut freiner ceux qui naissent ici : coûts de conformité, délais d'homologation, textes qui s'accumulent plus vite que les entreprises ne grandissent. L'enjeu est le calibrage plutôt que la puissance brute.


Le monde des blocs

Ce que l'Europe a réussi à construire intérieurement se heurte désormais à un monde qui ne joue plus les mêmes règles. Trente ans de globalisation linéaire sont terminés ; on revient à une logique de blocs.

L'Amérique pratique une politique industrielle agressive et dirigiste tout en continuant à prêcher le libre-échange à ses alliés : l'Inflation Reduction Act, doté de 369 milliards de dollars de subventions à l'industrie verte américaine, contient des clauses de préférence nationale que personne ne conteste sérieusement [390]. Cette logique s'est retournée contre l'Europe elle-même en 2025, avec des droits de douane généralisés au printemps, puis un accord conclu à Turnberry en juillet, qui installe un tarif américain de 15 % sur la plupart des biens européens en échange de promesses d'achats d'énergie et d'investissements [390bis]. L'Union a négocié en bloc, et c'est sa force ; elle a accepté un rapport de force défavorable, et c'est la mesure de ce qui lui manque encore : l'échelle ne pèse que si l'on est prêt à s'en servir.

La Chine joue la même partition avec d'autres moyens. BYD a dépassé Tesla en volume de ventes d'automobiles électriques dès 2023, et 40 % des brevets mondiaux en intelligence artificielle déposés en 2023 sont chinois [392]. Ces entreprises ne font pas de la politique indépendamment de l'État : elles en sont un instrument.

Dans ce contexte, l'Europe représente 5 % des fonds de capital-risque levés dans le monde [360], dispose de marchés de capitaux sept fois plus fragmentés que ceux des États-Unis [394], et dépense ~380 milliards d'euros en défense dans dix-sept types de chars différents [370][245bis]. La question « plus ou moins d'Europe » appartient au passé. Celle qui compte désormais : sans la masse européenne, avec quoi remplace-t-on la capacité de peser ?

La réponse géopolitique la plus concrète à ce monde de blocs porte un nom ancien : l'élargissement. L'Ukraine et la Moldavie ont ouvert leur premier chapitre de négociation d'adhésion en juin 2026, après deux ans de véto hongrois [402bis]. L'adhésion ukrainienne coûterait de l'ordre de 110 à 190 milliards d'euros sur un cadre budgétaire de sept ans [402bis]. Le coût est réel ; c'est aussi le plus grand chantier du continent depuis l'après-guerre, dont les entreprises européennes seront les premières actrices si l'Union l'organise. Arrimer ces pays est la manière la plus directe d'agrandir le marché, de sécuriser le flanc est et de priver les autres blocs d'une zone grise ; encore faut-il des institutions capables de fonctionner à plus de trente.


Les entreprises-États et le troisième modèle

Le XXIe siècle a produit un phénomène que les traités européens n'avaient pas anticipé : des entreprises privées dont la puissance économique et la capacité à façonner les comportements de milliards de personnes dépassent celles de la plupart des États.

Apple affiche une capitalisation boursière d'environ 4 000 à 4 500 milliards de dollars [395], supérieure au PIB de la France d'environ 2 800 milliards [401] ; elle contrôle l'App Store, porte d'entrée numérique de 1,2 milliard d'iPhone, et décide unilatéralement quelles applications peuvent exister, à quel prix, avec quelles règles. Google contrôle 90 % des recherches mondiales, Meta rassemble 3 milliards d'utilisateurs actifs [395], sans légitimité démocratique et sans voie de recours pour les États.

Aucun gouvernement national n'a les moyens d'y répondre seul. À cette échelle, seule l'Union dispose de la masse nécessaire, et c'est ce qu'elle a commencé à démontrer avec le CHIPS Act européen doté de 43 milliards d'euros [397]. Ces politiques industrielles coordonnées restent insuffisantes face à l'ampleur du défi, mais elles établissent que la méthode fonctionne.

Le cas de la connectivité par satellite est l'illustration la plus aiguë de ce défi. Starlink, la constellation de SpaceX, fournit un accès internet là où aucune infrastructure terrestre n'existe ; or cet actif stratégique est contrôlé par un acteur privé étranger qui décide seul de qui en bénéficie. SpaceX a pu restreindre unilatéralement l'usage de Starlink pour certaines opérations militaires ukrainiennes, plaçant un belligérant démocratique sous la dépendance d'une décision d'entreprise [398]. Une démocratie ne peut pas faire reposer ses communications critiques sur le bon vouloir d'un milliardaire soumis à une autre juridiction.

L'Europe dispose pourtant des briques d'une réponse : IRIS², dont la concession a été signée fin 2024 pour environ 10,6 milliards d'euros ; Eutelsat-OneWeb, constellation en orbite basse déjà opérationnelle, dont l'État français est l'un des principaux actionnaires ; les fabricants et les lanceurs [398]. La technologie existe ; il manque l'ambition de l'intégrer en un service à l'échelle continentale. Le coût de lancement reste le vrai handicap. Tant que l'Europe n'aura pas de lanceur réutilisable opérationnel, elle restera désavantagée face à la verticalisation de SpaceX. C'est le genre de pari de long terme qu'un budget européen réorienté doit assumer.

La monnaie et les paiements racontent la même dépendance, en plus silencieux. Visa et Mastercard traitent près des deux tiers des paiements par carte de la zone euro [401bis] ; le dollar représente environ 57 % des réserves mondiales de change, l'euro 20 % [401bis]. Cette asymétrie devient une arme de coercition quand Washington choisit de s'en servir : sanctions secondaires qui s'imposent aux entreprises européennes par le canal du dollar, jusqu'à l'épisode du Groenland en janvier 2026, où l'Union a envisagé pour la première fois d'activer l'instrument anti-coercition dont elle s'était dotée en 2023 [390bis].

Là aussi, les briques existent. L'euro numérique est entré fin 2025 dans la phase qui prépare une première émission possible en 2029 [401bis], et Christine Lagarde décrit depuis mai 2025 un « moment global de l'euro » : si l'Union approfondit ses marchés de capitaux, sa monnaie peut capter une partie de la défiance mondiale envers le dollar [401bis]. Une monnaie de réserve internationale abaisse le coût de financement de tout le continent, sans un euro de dépense publique. C'est l'infrastructure d'abondance la moins chère qui soit, et elle attend surtout des décisions.

Des blocs qui ne jouent plus les règles communes, des entreprises qui rivalisent avec les États ; de ce double défi se déduit le choix du continent. Le monde qui vient a deux modèles dominants, et aucun n'est acceptable pour une démocratie européenne : le capitalisme technologique américain, qui produit des ruptures extraordinaires au prix d'une concentration de richesse sans précédent ; le capitalisme d'État chinois, qui produit des résultats industriels impressionnants au prix de la surveillance de masse et d'une limitation des libertés. L'Europe doit définir et assumer ce que ce livre appelle le troisième modèle, un marché ouvert où les règles du jeu sont fixées à l'échelle européenne, et donc exportées mondialement parce que la masse européenne le permet. C'est le capitalisme régulé stratégiquement, au service de la compétitivité plutôt que contre elle.

L'Europe dispose-t-elle des moyens et des institutions pour tenir cette promesse ? La réponse se joue sur trois terrains : ses choix budgétaires, sa façon de réglementer, sa capacité à décider.


Le budget du passé

Le cadre financier pluriannuel 2021-2027 de l'Union s'élève à 1 074 milliards d'euros sur sept ans, soit ~153 milliards par an en moyenne [385]. Voici sa répartition :

Grande politique Montant 2021-2027 Part du total
Politique agricole commune (PAC) 387 Md€ 36 %
Cohésion régionale 392 Md€ 37 %
Horizon Europe (R&D) 95 Md€ 9 %
Numérique et connectivité 8 Md€ < 1 %
Défense et sécurité 13 Md€ 1,2 %

73 % du budget finance surtout la PAC et la cohésion, deux politiques de rattrapage héritées des décennies précédentes. Les lignes tournées vers l'avenir (Horizon Europe, numérique, défense) totalisent ~116 milliards sur sept ans, soit un peu plus de 10 % du cadre et ~17 milliards par an en moyenne. L'Europe finance le monde d'avant dans un monde qui accélère.

Ce tableau omet pourtant l'objet budgétaire le plus important créé depuis Maastricht. En 2020, face à la pandémie, l'Union a fait ce qu'elle jurait impossible : emprunter en commun. NextGenerationEU aura levé plus de 600 milliards d'euros sur les marchés d'ici fin 2026 [385bis]. Le précédent est établi. L'Europe sait mutualiser sa signature quand elle le décide. Cependant, le remboursement du principal va commencer dès 2028, de l'ordre de 25 à 30 milliards par an pendant trente ans, et aucune des ressources propres censées le couvrir n'était adoptée mi-2026 [385bis]. La négociation du prochain cadre s'ouvre donc avec une dette à servir et sans recette dédiée. La bataille de la réorientation budgétaire se double donc d'une bataille du financement.

Un budget est un autoportrait. Celui de l'Union dessine encore l'Europe d'après-guerre, celle qui craignait la faim et les écarts entre régions ; il dessine à peine celle qui affronte la course technologique et le retour de la guerre. Réorienter ces masses, c'est mettre le portrait à jour.

La critique de la PAC doit être nuancée. Au-delà de sa fonction de rente agricole, elle assure une souveraineté alimentaire que les crises récentes ont révélée précieuse : l'Europe nourrit 450 millions de personnes avec moins de 4 % de sa population active dans l'agriculture [386]. La PAC a un prix, cette sécurité alimentaire en est en partie la contrepartie.

Le chapitre 9 a testé ce diagnostic pour la France : les 20 % d'exploitations les plus aidées y captent 58 % des paiements [139], contre 80 % à l'échelle de l'Union [386]. Partout, le paiement à l'hectare reste la règle dominante, et le cadre actuel laisse à chaque État une large marge pour maintenir cette logique. La négociation du cadre 2028-2034, ouverte par la proposition de la Commission en juillet 2025 et qui doit se conclure d'ici 2027, est l'occasion d'exiger autre chose : des planchers européens de redistribution, et un premier pilier réorienté vers l'agroécologie plutôt que vers la surface possédée.

La cohésion régionale (392 milliards sur la période) est le deuxième poste du cadre : les pays contributeurs nets, dont la France, financent des investissements dans les régions les moins riches de l'Union pour les aider à rattraper leur retard. Vu de Paris ou de Berlin, cela ressemble souvent à un simple transfert.

Les évaluations de la Commission (modèle RHOMOLO, programmation 2014-2020) nuancent cette lecture [404]. Les régions bénéficiaires convergent et l'ensemble de la zone gagne, avec un multiplicateur estimé à 2 sur vingt ans ; dans les pays contributeurs nets, plus de 40 % de l'effet estimé à l'horizon 2030 vient des retombées issues des bénéficiaires, car une région qui modernise ses infrastructures ou forme sa main-d'œuvre achète aussi des biens et services ailleurs dans l'Union [404]. La politique reste perfectible (projets mal ciblés, lourdeurs administratives). À court terme, elle ne rend pas aux contributeurs nets chaque euro versé ; à long terme, l'objectif est qu'un euro investi en produise davantage, de façon à tirer toute la zone vers le haut, y compris ceux qui financent l'effort.

Le reste du cadre regroupe ce qui vise la compétitivité : recherche, numérique, défense. Sur ce terrain, le rapport Draghi, publié en septembre 2024, fait le travail le plus complet disponible [370]. Il estime à environ 800 milliards d'euros par an l'investissement supplémentaire nécessaire pour tenir le rythme en recherche, défense, énergie, numérique et semi-conducteurs ; ce chiffre se lit à l'échelle de l'économie européenne tout entière (budgets nationaux, entreprises, fonds européens), bien au-delà du seul cadre financier pluriannuel.

Draghi y articule une stratégie industrielle en reliant trois transformations : redresser l'innovation en passant de la recherche à des entreprises capables de grandir sur le continent plutôt qu'en Californie ; concilier décarbonisation et compétitivité en baissant le prix de l'électricité et en accélérant réseaux et interconnexions ; renforcer la défense industrielle et réduire les dépendances aux matières critiques. S'y ajoutent des chantiers transversaux repris plus loin sur le fond (concurrence réorientée vers l'échelle mondiale, simplification administrative, vote à la majorité qualifiée, emprunt commun pour certains biens publics transfrontaliers).

Les 800 milliards annuels que cite Draghi représentent environ cinq fois le budget total de l'Union et sept fois ce qu'elle consacre chaque année à l'agriculture et à la cohésion ; même une réorientation massive du cadre resterait très en deçà du besoin.

Ce livre s'appuie sur ce travail plutôt que de chercher à le recréer. Un an après sa publication, le bilan du rapport était double. Sur le papier, il a gagné : la Commission a présenté en juillet 2025 un projet de cadre 2028-2034 de près de 2 000 milliards d'euros, qui ramène la PAC à ~300 milliards (une baisse réelle d'environ un tiers) et crée un Fonds européen de compétitivité de 234 milliards, dont une fenêtre défense et espace de 131 milliards, cinq fois le niveau actuel [385ter]. Dans les faits, presque tout reste à faire. Mi-2026, la proposition n'était toujours pas adoptée, et un décompte indépendant estimait que 11 % seulement des 383 recommandations du rapport étaient pleinement mises en œuvre un an après [370bis]. La réorientation est passée du statut d'idée à celui de proposition sur la table, c'est la négociation en cours qui décidera si elle devient un budget effectif.


La régulation: avantage ou handicap ?

L'Europe réglemente pour de bonnes raisons : protéger les données, encadrer l'intelligence artificielle, préserver la concurrence, limiter les monopoles technologiques. Le DMA force Apple à ouvrir son App Store à la concurrence [399]. Ces règles pèsent parce que personne ne peut se permettre de perdre 450 millions de consommateurs, mais cet avantage, on l'a vu, a un revers.

Le défaut de fond est celui d'une régulation uniforme dans un monde qui ne l'est plus. Bruxelles produit des textes one size fits all, appliqués à la même enseigne à une startup de vingt personnes et à une plateforme qui traite les données de centaines de millions d'utilisateurs. Or le risque n'est pas le même, et la capacité à absorber les coûts de conformité non plus. L'objectif devrait être inverse : laisser les jeunes entreprises se développer avant de les soumettre aux normes lourdes des géants, et durcir l'exigence à mesure que montent la taille, l'audience et le pouvoir de marché. Réguler avec un filet à mailles fines plutôt qu'avec un chalut qui capture indistinctement petits et grands acteurs.

On fait pourtant souvent l'inverse, et une régulation défensive handicape les acteurs européens sans contraindre les acteurs mondiaux. L'AI Act, adopté en 2024, impose des obligations lourdes sur les systèmes « à haut risque » ; elles s'appliquent en principe à tout modèle mis sur le marché européen, mais en pratique OpenAI, Anthropic ou Google DeepMind peuvent absorber le coût de conformité ou différer leurs déploiements européens, tandis que Mistral, le principal laboratoire d'IA européen [359], n'a d'autre marché domestique que celui que le texte alourdit.

Le cas Alstom-Siemens cristallise l'incohérence la plus profonde de la politique de concurrence européenne. En 2019, la Commission bloque la fusion entre les deux géants ferroviaires européens, au nom de la protection de la concurrence sur le marché interne des trains à grande vitesse [389]. La France et l'Allemagne protestent : elles veulent un champion capable de tenir face à CRRC, le géant ferroviaire d'État chinois. La Commission applique ses règles de marché interne dans une configuration de compétition mondiale externe. CRRC est aujourd'hui en cours d'implantation en Europe, sans avoir franchi le même filtre concurrentiel [389].

Ce calibrage a commencé à bouger, sous la pression de la compétitivité. En 2025 et 2026, l'Union a adopté un train de « simplification omnibus » : reporting de durabilité recentré sur les entreprises de plus de 1 000 salariés, et surtout report, voté en juin 2026 à quelques semaines de l'échéance, des obligations « haut risque » de l'AI Act à fin 2027 et mi-2028 [399bis]. Cette correction de trajectoire valide le diagnostic ; elle restera défensive tant qu'elle se contentera de reculer des échéances au lieu d'installer la proportionnalité au cœur de la fabrique des textes.

Le droit de la concurrence, lui, doit distinguer la protection du marché interne de la compétition mondiale, pour permettre aux acteurs européens d'atteindre la masse critique face aux champions d'État. C'est la condition du troisième modèle posé plus haut : distinguer la régulation qui crée un avantage compétitif de celle qui protège les rentes intérieures sans améliorer la position mondiale.


Le déficit décisionnel et démocratique

Mal dépenser, mal réglementer : ces deux pannes en cachent une plus fondamentale, en amont de toutes les autres. L'Europe ne peut souvent pas décider, et, quand elle décide, les citoyens ne le voient pas.

Le blocage institutionnel. Vingt-sept pays. Vingt-sept vétos possibles sur les décisions qui requièrent l'unanimité (fiscalité des entreprises, politique étrangère, défense). La directive sur la taxation minimale des multinationales à 15 %, soutenue par vingt-six États membres, a attendu plus d'un an sa transposition en droit européen, bloquée par le véto d'un seul pays et débloquée au prix de concessions extérieures au texte [402] ; les sanctions contre la Russie ont exigé dix rounds de négociation pour contourner les vétos successifs [402]. À chaque fois, le texte final est édulcoré, les délais s'allongent, la crédibilité de l'Union est entamée.

L'Europe a construit le marché du XXIe siècle avec les institutions du XXe. La règle de l'unanimité a été calibrée pour la Communauté des six membres fondateurs, où trouver un accord restait gérable ; à vingt-sept membres aux intérêts souvent divergents, la probabilité qu'au moins un État ait intérêt au blocage frôle la certitude à chaque décision. Une règle conçue pour protéger la souveraineté de six pays organise aujourd'hui la paralysie de vingt-sept. Et ce qui paralyse à vingt-sept étouffera à plus de trente : l'élargissement, nécessité géopolitique posée plus haut, transforme la réforme des votes en préalable [402bis].

Le déficit de lisibilité. Le chapitre 16 a montré que la démocratie française souffre d'une crise de confiance : 83 % des Français pensent que les politiques gouvernent pour leurs intérêts propres [281]. Cette méfiance dépasse le cadre national et contamine la perception des institutions européennes. Le Parlement européen est élu, mais son rôle reste secondaire face au Conseil et à la Commission ; les citoyens ne savent pas qui décide quoi à Bruxelles, ni au nom de quoi, ou de qui.

La désignation de l'exécutif illustre le problème. En 2019, le Conseil européen a écarté les têtes de liste issues des élections européennes et proposé Ursula von der Leyen, qui ne figurait sur aucun bulletin de vote ; le Parlement l'a confirmée avec neuf voix de marge [405]. Aucun électeur européen n'a pu relier son bulletin à la personne qui a dirigé la Commission pendant les cinq années suivantes. Une Europe qui décide de façon opaque reproduit la panne diagnostiquée au chapitre 16 : des règles que personne ne comprend, donc que personne ne défend.

Les deux chantiers vont ensemble, et ils tracent la seule voie acceptable vers une Europe plus intégrée : chaque transfert de pouvoir vers l'échelon européen doit s'accompagner d'un renforcement équivalent du lien démocratique entre le citoyen et ceux qui exercent ce pouvoir. Il faut adapter les règles de vote au nombre de membres, avec une gradation selon la nature des décisions, et rendre lisible la chaîne de décision (qui propose, qui vote, qui contrôle), pour que l'Europe soit perçue comme un cadre démocratique que les citoyens peuvent suivre et contester plutôt que comme un marché administré de loin.


La France: entre contradictions et leviers

La France est objectivement le pays européen le mieux positionné pour porter un projet d'Europe stratégique. Seule puissance nucléaire souveraine de l'UE depuis le Brexit. Seul membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU dans l'Union. Deuxième économie de la zone euro. Possédant des industries de défense, d'aéronautique et de luxe de rang mondial.

C'est aussi le pays qui a le plus contribué à bloquer les instruments qui rendraient ce projet possible.

La France a historiquement résisté à l'intégration des marchés de capitaux pour protéger Paris comme place financière [400]. Elle a défendu la PAC dans son format actuel pour protéger une agriculture qui aurait besoin d'être réformée plutôt que conservée [386]. Elle oscille en permanence entre deux postures incompatibles : « l'Europe comme instrument de puissance française » quand elle cherche à peser, et le réflexe souverainiste quand les réformes menacent ses rentes nationales. Elle défend l'autonomie stratégique européenne dans les discours depuis 2017, tout en ralentissant l'Union des Marchés de Capitaux et en résistant aux réformes de gouvernance.

La France ne peut pas à la fois vouloir l'Europe comme multiplicateur de puissance et bloquer les instruments qui la rendraient puissante. Un pays qui a autant à gagner de l'Europe stratégique devrait en être le premier défenseur cohérent.

Les actifs sont réels. Le siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU est l'atout diplomatique le plus puissant dont dispose l'Europe, sous-utilisé pour porter des positions européennes communes plutôt que des positions exclusivement françaises. L'industrie de défense est un actif européen autant que français, capable de devenir le socle de l'autonomie stratégique continentale si les programmes sont structurés à l'échelle européenne. La dissuasion nucléaire, enfin, est le bien public le plus coûteux et le plus précieux que la France fournisse à l'Europe depuis soixante ans [240], et que personne n'a jamais payé.


Ce que la France doit pousser pour faire fonctionner l'Europe

Quatre pathologies sont posées (budget du passé, régulation mal calibrée, paralysie institutionnelle, dépendance face aux blocs et aux entreprises-États) ; sept chantiers y répondent. La négociation du cadre financier pluriannuel 2028-2034, engagée depuis juillet 2025, doit se conclure en 2027 pour une entrée en vigueur en 2028, puis une montée en charge annuelle jusqu'en 2034 ; c'est la fenêtre dans laquelle la France peut cesser d'être le premier bloqueur et devenir le premier moteur.

Réorienter le budget européen vers l'avenir. La prochaine négociation du CFP est la seule occasion dans la décennie de rebasculer les priorités. La PAC doit évoluer vers le soutien à la transition agroécologique et aux petits exploitants, en s'éloignant des aides directes aux grandes structures qui captent aujourd'hui 80 % des montants [386]. Les fonds structurels doivent se concentrer sur la convergence technologique. Objectif : porter la part du budget consacrée à l'innovation, au numérique et à la défense de moins de 12 % à plus de 25 %. La proposition de la Commission de juillet 2025 va précisément dans cette direction [385ter] ; le test, pour la France, est de la soutenir et de l'amender à la marge, au lieu de rejoindre le front du détricotage agricole.

Cette réorientation fait des perdants, qu'il faut regarder en face. Les 20 % d'exploitations qui captent 80 % des aides européennes, de grandes structures céréalières pour l'essentiel, reçoivent aujourd'hui de l'ordre de 45 milliards d'euros par an. Dans un cadre ramené à environ 300 milliards sur sept ans et assorti de planchers de redistribution, leur soutien serait amputé d'environ 10 à 15 milliards par an à l'échelle de l'Union (ordre de grandeur dérivé du cadre actuel, à vérifier par l'auteur). Perdent aussi les régions bénéficiaires des fonds de cohésion, dont l'enveloppe se resserre au profit de la compétitivité. Ces intérêts sont organisés : le COPA-COGECA, la coalition des organisations agricoles majoritaires du continent, défend le paiement à l'hectare à Bruxelles avec une efficacité que peu de groupes d'intérêt égalent, et il pèsera sur chaque arbitrage jusqu'à l'accord prévu en 2027. Une réforme qui prétend ne léser personne finit par ne rien réorienter ; nommer les perdants est le prix de la crédibilité.

Un fonds d'investissement européen commun de 200 à 300 milliards d'euros par an, financé par des obligations adossées à des projets productifs, serait une fraction du déficit de 800 milliards identifié par Draghi [370], un premier pas réaliste. Le mécanisme n'a plus rien de théorique : les 150 milliards de prêts défense du programme SAFE, adoptés en mai 2025, ont été intégralement réclamés par dix-neuf États en quatre mois, preuve que la demande d'Europe excède l'offre [245bis]. Parmi les projets phares figure la connectivité souveraine. Achever IRIS², lui adosser un mandat de service universel sur l'ensemble du territoire de l'Union, zones blanches et outre-mer compris, et investir dans la réutilisabilité des lanceurs pour combler à terme l'écart de coût avec Starlink [398]. S'y ajoute la puissance de calcul. L'initiative InvestAI de 2025 (200 milliards d'euros à mobiliser, dont 20 pour des « gigafactories » d'intelligence artificielle) a reçu soixante-seize candidatures et attendait encore mi-2026 la sélection de son premier site [397bis]. L'ambition existe ; c'est la vitesse d'exécution qui manque.

La France, contributeur net et défenseur historique de la PAC, a le poids pour faire basculer cette négociation si elle accepte de lâcher une partie de ses rentes agricoles au profit de l'intérêt continental.

Mobiliser l'épargne européenne et unifier les marchés de capitaux. L'Union des Marchés de Capitaux est proposée depuis 2015 [400] ; rebaptisée Union de l'épargne et de l'investissement en mars 2025, elle restait mi-2026 une pile de textes en négociation [394bis]. Dix ans de blocage, principalement par des États qui protègent leurs prérogatives de places financières nationales, dont la France. L'enjeu est pourtant chiffré : les ménages européens détiennent environ 35 000 milliards d'euros d'actifs financiers, dont 13 000 à 14 000 milliards dorment en dépôts bancaires, et 300 milliards partent chaque année financer d'autres économies, principalement américaine [394bis]. Harmoniser les règles de faillite dans toute l'UE créerait un droit à l'échec comparable au modèle américain ; un actif sûr européen (un titre commun de référence, dont NextGenerationEU a créé l'embryon) donnerait au marché continental la profondeur du marché des bons du Trésor américain [385bis] ; le « 28e régime », statut d'entreprise européen optionnel proposé en mars 2026, permettrait à une startup de s'immatriculer une seule fois pour opérer dans les vingt-sept pays [394bis]. L'intégration des marchés de capitaux générerait, selon la Commission européenne, plusieurs centaines de milliards d'euros d'investissement supplémentaire par an, sans augmenter les budgets publics d'un euro [394].

Achever le marché unique de l'énergie. Le chapitre 8 a posé l'abondance électrique française ; l'Europe est l'échelle qui la valorise. La France a exporté 92 TWh nets d'électricité en 2025, record historique, soit environ 5 milliards d'euros de recettes annuelles [398bis]. Chaque interconnexion ajoutée agrandit ce débouché et sécurise les voisins ; l'objectif européen de 15 % d'interconnexion en 2030 reste pourtant hors d'atteinte sur plusieurs frontières, à commencer par l'Espagne, en attendant la liaison du golfe de Gascogne prévue pour 2028 [398bis]. La réforme du marché électrique adoptée en 2024 (contrats de long terme, contrats pour différence couvrant le nucléaire comme le renouvelable) donne enfin un cadre au financement des EPR2 ; et le verrou politique saute, l'Allemagne ayant cessé en 2025 de s'opposer au traitement du nucléaire à parité avec les renouvelables dans la législation européenne [398bis]. Les entreprises européennes paient encore leur électricité deux à trois fois plus cher que leurs concurrentes américaines [370] ; un marché électrique réellement intégré, adossé au socle nucléaire et renouvelable français, est le chemin le plus direct pour refermer cet écart, et pour retenir les datacenters qui choisissent leur rive sur des projections à dix ans.

Réguler stratégiquement plutôt que réflexivement. Chaque nouvelle régulation majeure devrait passer un test de compétitivité : quel est l'impact sur la position des entreprises européennes face aux États-Unis et à la Chine ? Si la régulation handicape les acteurs européens sans contraindre les acteurs mondiaux qui opèrent hors cadre, elle doit être retravaillée.

L'AI Act mérite mieux qu'un simple report : le décalage des obligations « haut risque » voté en juin 2026 [399bis] doit devenir une révision de fond, qui exempte la recherche fondamentale et les entreprises en phase de croissance et concentre les exigences sur les grands déploiements à risque élevé [399]. Le RGPD devrait s'appliquer de manière proportionnelle, en adoptant la dérogation proposée pour les entreprises de moins de 750 salariés et en maintenant les exigences maximales pour les plateformes qui traitent les données de plus d'un million d'utilisateurs [388][399bis]. La politique de concurrence doit permettre des fusions européennes lorsque l'alternative est la domination d'un champion d'État non européen, la leçon d'Alstom-Siemens [389].

Instaurer une préférence européenne dans la commande publique stratégique. Les États-Unis réservent leurs subventions et une partie de leurs marchés publics à la production nationale ; la Chine ne s'est jamais posé la question. L'Europe est le seul des trois blocs qui achète indifféremment chez les deux autres. Le chapitre 21 a proposé un SBIR français ; son multiplicateur continental est une règle simple : dans la défense, le spatial, le cloud et les infrastructures critiques, la commande publique privilégie les fournisseurs européens, comme le programme SAFE a commencé à le faire en réservant ses prêts à des achats majoritairement européens [245bis]. C'est la politique de demande qui a construit la Silicon Valley, appliquée aux secteurs où la dépendance se paie en souveraineté.

Deux trajectoires récentes donnent chair à cette règle, en miroir l'une de l'autre.

SpaceX est née d'une commande publique. En juin 2026, elle est entrée en Bourse dans la plus grosse introduction de l'histoire, valorisée près de 1 800 milliards de dollars, ce qui la hisse parmi les toutes premières capitalisations mondiales [405bis]. Or, à ses débuts, elle a survécu grâce à la NASA, qui lui a versé près de 400 millions de dollars pour développer la Falcon 9 et la capsule Dragon, puis un contrat de ravitaillement de la station spatiale de 1,6 milliard signé fin 2008, au moment où la société frôlait la faillite [405bis]. La politique américaine a fait le reste. Depuis 2013, les satellites du gouvernement fédéral doivent voler sur des lanceurs américains, et SpaceX a engrangé depuis lors quelque 22 milliards de dollars de contrats publics [405bis]. Une demande garantie, réservée au fournisseur national, a fabriqué un géant mondial. C'est la Silicon Valley du chapitre 21, transposée à l'espace.

Tesla raconte l'histoire inverse, vue d'Europe. L'Europe a longtemps aidé la marque sans rien demander en échange. Jusqu'en 2023, le bonus écologique français récompensait la Model 3 assemblée en Chine ou en Californie, autant d'argent public européen reparti financer des usines étrangères [405ter]. La correction est venue tard, puis s'est élargie. Le score environnemental français, introduit fin 2023, a écarté du bonus la Model 3 importée d'Asie, quand la Model Y sortie de l'usine de Berlin est demeurée éligible. Depuis 2026, le droit européen impose aux États d'introduire des critères de résilience industrielle dans leurs aides à l'achat, et la Commission a proposé en mars 2026 de réserver ces subventions aux véhicules à contenu majoritairement européen [405ter]. L'Europe commence donc à faire travailler son argent public chez elle. Le compte n'y est pourtant pas. Cette correction arrive après une décennie de fuite, repose sur un texte encore en négociation, et ne concerne que l'aide à l'achat, un seul secteur. Elle protège un marché en aval, quand la NASA a créé un champion en amont. Subventionner le client colmate la fuite ; commander au fournisseur fabrique le géant. C'est toute la distance qui sépare encore le réveil européen de la règle défendue ici.

Réformer la gouvernance pour en finir avec le véto systématique. La réponse est une gradation des règles de vote selon la nature des décisions : majorité qualifiée pour les politiques courantes (fiscalité des entreprises, sanctions, pans de la politique étrangère), supermajorité pour les décisions stratégiques engageant durablement l'Union, et unanimité réservée aux seules questions existentielles (adhésion, révision des traités, engagement militaire collectif). Le véto redevient l'exception protégeant l'essentiel, au lieu du mode ordinaire de blocage. Cette gradation n'exige pas d'attendre une grande révision, car les clauses passerelles des traités permettent déjà de passer certains domaines à la majorité qualifiée sans ratification générale, et un groupe d'une douzaine d'États, dont la France et l'Allemagne, le réclame pour la politique étrangère depuis 2023 [402bis]. Le Conseil européen qui suivra la conclusion du cadre financier, à l'horizon de la fin 2027, est le moment plausible pour activer ces clauses, avant que l'adhésion du Monténégro visée en 2028 n'ajoute un véto potentiel de plus. On n'absorbe pas l'Ukraine et les Balkans avec des règles qui permettent à un seul gouvernement de bloquer l'aide à Kyiv.

Si cette révision reste politiquement hors de portée à court terme, développer les coopérations renforcées : un groupe d'États volontaires avance ensemble sur les sujets bloqués, comme l'ont fait la zone euro et Schengen. Réduire le nombre de commissaires européens (actuellement vingt-sept, un par État) pour créer de vraies équipes thématiques avec une autorité cohérente.

Renforcer le lien démocratique à mesure que l'Europe s'intègre. Chaque transfert de compétence vers Bruxelles doit avoir sa contrepartie démocratique, sans quoi l'intégration nourrit la défiance qu'elle prétend surmonter.

La Commission propose et exécute ; le Parlement, seul élu au suffrage direct, vote les lois et contrôle l'exécutif. L'Europe a besoin des deux ; le déséquilibre vient du monopole d'initiative du premier et de la faiblesse du second, qui empêchent l'électeur de savoir qui décide en son nom.

Trois pistes concrètes. Rendre contraignant le principe des têtes de liste, pour que le président de la Commission soit issu de la liste arrivée en tête aux élections européennes et que le scénario de 2019 [405] ne se reproduise pas. Donner au Parlement européen un droit d'initiative législative, aujourd'hui monopole de la Commission, et publier les positions de vote des États au Conseil sur les décisions stratégiques. Ouvrir enfin des voies de démocratie plus directe, avec une initiative citoyenne européenne réformée dont les propositions ayant atteint le seuil de signatures obligent la Commission à une réponse législative ou à un débat parlementaire public, au lieu du classement sans suite qui est aujourd'hui la règle. L'enjeu est de construire, sans affaiblir les États membres, l'équation qui manque à l'Europe depuis Maastricht : plus de capacité de décision contre plus de contrôle démocratique sur ceux qui décident.

Reste à solder les comptes de ces sept chantiers. Gagnent les startups qui trouvent enfin capital et clients à l'échelle du continent, les industries de défense adossées à une commande garantie, les consommateurs des marchés unifiés de l'énergie et des télécoms, les épargnants européens dont une partie des 35 000 milliards d'actifs reviendrait travailler pour l'économie qui les entoure, les citoyens qui pourraient relier leur bulletin aux décisions prises et voir leurs initiatives imposées au moins un débat public, et les coalitions d'États qui veulent avancer sans qu'un seul gouvernement bloque la défense, la fiscalité des entreprises ou les sanctions. Perdent, outre les rentes agricoles et régionales déjà nommées, les places financières nationales, Paris comprise, qui abandonnent des prérogatives ; perdent aussi les gouvernements qui tirent profit de l'opacité du Conseil, les États qui négocient des concessions sur chaque véto, et la Commission qui devrait partager l'initiative législative avec un Parlement renforcé.


L'Europe comme infrastructure

L'Europe est le multiplicateur de toutes les dimensions du projet d'abondance. Sans elle, les réformes nationales se heurtent à leur plafond géographique : les capitaux et les startups partent là où l'échelle existe, la défense et l'énergie restent trop petites pour peser. Avec elle, chaque euro investi en France produit un effet européen, et chaque décision européenne produit un effet en France.

Les ressources existent déjà : une défense coordonnée, des marchés de capitaux intégrés et une PAC réorientée produiraient ensemble des centaines de milliards d'effet sans impôt nouveau [370][394]. Ce qui manque relève des choix politiques plutôt que des moyens, et, pour la France, de la cohérence entre ce qu'elle demande à l'Europe et ce qu'elle bloque quand l'Europe demande quelque chose en retour.

Les années 2025 et 2026 ont d'ailleurs montré que le miroir peut redevenir multiplicateur quand la pression monte : emprunt commun pour la défense souscrit au-delà de l'offre, projet de budget réorienté vers la compétitivité, premier chapitre d'adhésion ouvert avec l'Ukraine, simplification réglementaire engagée, euro numérique en préparation. Rien de tout cela n'était acquis en 2024 ; rien n'est achevé non plus. La direction est prise ; la vitesse et la constance restent à tenir, et c'est là que le poids français se joue.

La France d'abondance que ce livre cherche à décrire n'est pas possible sans l'Europe. Et l'Europe stratégique n'est pas possible sans une France qui cesse d'osciller entre puissance revendiquée et rentes défendues. Les deux conditions sont liées, et les deux sont à portée de décision politique, à commencer par la négociation budgétaire qui doit s'achever d'ici 2027.

Reste une question jusqu'ici contournée. Jusqu'où mène cette trajectoire ? Chacune des propositions qui précèdent (gradation des votes, marchés de capitaux unifiés, emprunt commun pour les biens publics transfrontaliers, exécutif issu des urnes) déplace du pouvoir vers l'échelon européen. Prolongée sur une génération, cette pente porte un nom que le débat français évite : le fédéralisme.

Ce livre ne l'écarte pas. Contrairement à la caricature d'une intégration qui dissoudrait les nations, une fédération réelle écrit noir sur blanc qui décide de quoi : un centre fort sur les quelques domaines où seule l'échelle continentale pèse, des États pleinement souverains sur tout le reste. L'Allemagne vit sous ce régime sans que la Bavière ait disparu ; l'euro et la Banque centrale européenne sont déjà des institutions fédérales, et elles fonctionnent depuis vingt-cinq ans.

Dans certaines situations, l'avantage fédéral serait net. Une défense commandée en commun transformerait les ~380 milliards aujourd'hui dispersés en vingt-sept armées en une force cohérente [370][245bis]. Une capacité budgétaire propre, alimentée par des ressources inscrites dans les traités plutôt que par des contributions renégociées tous les sept ans, financerait les biens publics continentaux (recherche de rupture, réseaux énergétiques, connectivité souveraine) sans revivre à chaque cadre financier la bataille du budget du passé. Une politique étrangère fédérale parlerait d'une voix là où vingt-sept diplomaties se neutralisent.

À l'inverse, l'école, la santé, la protection sociale ou la culture resteraient nationales : la subsidiarité est la règle, le fédéral l'exception justifiée par l'échelle. Et la condition posée plus haut devient ici absolue. Aucune compétence ne monte sans que les citoyens élisent et contrôlent directement ceux qui l'exercent. Une Europe fédérale sans démocratie fédérale reproduirait en pire le déficit actuel ; une fédération démocratique, construite domaine par domaine à mesure que la nécessité le justifie, est l'horizon vers lequel pointent toutes les propositions de ce chapitre.


Budget récapitulatif, chapitre 22.

Chantier européen Effort Retour attendu Horizon
Réorientation budget UE 2028-2034 (proposition de juillet 2025 à soutenir) Réorienter ~150-200 Md€/an (PAC → innovation/défense) Combler fraction du déficit 800 Md€/an (Draghi) Accord 2027 ; en vigueur 2028 ; montée en charge annuelle jusqu'en 2034
Union de l'épargne et de l'investissement + 28e régime Réforme institutionnelle, 0 coût budgétaire +plusieurs centaines de Md€/an d'investissement privé ; réorienter une partie des ~300 Md€/an d'épargne sortante Adoption des textes visée avant l'entrée en vigueur du cadre 2028
Marché unique de l'énergie (interconnexions, CfD) Objectif 15 % d'interconnexion ; réseaux financés via fonds commun Valorisation du surplus électrique français (~5 Md€/an, croissant) ; prix industriels réduits Liaison golfe de Gascogne 2028 ; objectif interconnexion 2030
DARPA européen (ch. 13 et 20) 5-10 Md€/an budget commun Spillovers technologiques ; retour historique >10x Montée en charge avec le cadre 2028-2034
Régulation stratégique Révision AI Act, RGPD PME, politique concurrence Compétitivité startups ; champions mondiaux Révision de fond avant les échéances reportées de 2027-2028
Préférence européenne (commande publique stratégique) Règle d'achat, 0 coût budgétaire direct Demande garantie pour les fournisseurs européens (modèle SBIR/SAFE) Extension dès 2026-2027 sur le modèle SAFE en cours
Connectivité souveraine (IRIS² + service universel) et calcul (gigafactories IA) ~10,6 Md€ (concession IRIS² déjà engagée) + lanceurs réutilisables + InvestAI Communications critiques non dépendantes ; couverture des zones blanches ; puissance de calcul continentale Concession en cours ; mandat de service universel à inscrire au cadre 2028-2034
Gouvernance (majorité qualifiée, coopérations renforcées) Clauses passerelles puis révision des traités, 0 coût budgétaire direct Décisions stratégiques à la vitesse requise ; élargissement absorbable Clauses passerelles au Conseil européen fin 2027 ; traités ensuite
Contribution française nette ~0 (réorientation, sans augmentation) Multiplicateur sur toutes les dimensions précédentes 2028-2034

L'Europe pose l'échelle qui manquait aux réformes nationales. Le chapitre suivant élargit une dernière fois le cadre : le pacte de la France avec le monde, troisième contrat que Vivre ensemble (chapitre 18) a laissé ouvert, et dont la plupart des instruments supposent l'échelle européenne qui vient d'être posée.


Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [139], [240], [242], [245], [245bis], [281], [291], [359], [360], [370], [370bis], [383] à [405], ainsi que les compléments [383bis], [385bis], [385ter], [390bis], [394bis], [397bis], [398bis], [399bis], [401bis], [402bis], [405bis] et [405ter].