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Partie III — Les questions qui restent

26Vers un nouveau projet commun

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Ce que la droite, la gauche, les écologistes et les libéraux pourraient bâtir ensemble

La France ne s'est jamais rassemblée autour d'un souvenir. De 1789 au Conseil National de la Résistance, chaque fois qu'elle a été unie, c'est une construction qui l'a unie. Ce chapitre propose la suivante.


Les deux chapitres précédents ont réglé les comptes. Le chapitre 24 a apporté l'addition, le chapitre 25 a répondu aux objections de fond. Celui-ci change de registre. Il n'a plus rien à défendre ; il a quelque chose à proposer. Une invitation, adressée à des familles politiques qui ne se parlent plus, à des générations qui se soupçonnent, à des Français convaincus de n'avoir plus rien en commun.

Il y a une scène que tout le monde reconnaît.

Un dîner. La famille, des amis, des collègues. À un moment, quelqu'un dit : avant c'était mieux. Personne ne conteste vraiment. Chacun acquiesce, parce que chacun a sa propre version du « avant » qui justifie la même conclusion.

Pour l'un, ce sont les Trente Glorieuses (le plein emploi, la Sécu qui remboursait tout, les parents qui pouvaient acheter un appartement avec un seul salaire d'ouvrier). Pour un autre, c'est la France de De Gaulle, souveraine, planificatrice, respectée dans le monde. Pour un troisième, c'est une France plus lisible (le journal télévisé que tout le monde regardait à la même heure, les quartiers où l'on se connaissait, l'école qui enseignait les mêmes récits partout, l'immigration présente dans la vie de tous les jours mais lointaine dans le discours public, la culture catholique inscrite dans le calendrier et les habitudes du quotidien). Pour un quatrième, c'est simplement l'enfance, mais l'enfance projetée sur un pays entier.

On peut voir dans ce dîner le symptôme d'un pays qui n'attend plus rien. Je propose de le regarder autrement. Autour de cette table, personne n'est d'accord sur rien, et pourtant tout le monde regrette la même chose : une époque où la France avait un projet.

Et le nouveau projet commun que nous devons porter, c'est l'abondance.

L'abondance telle que ce livre la définit depuis la première page (donner à chacun les moyens matériels d'une vie digne), est le seul projet capable de rasseoir tous ces convives à la même table, parce qu'il est antérieur à tous nos clivages. Elle n'est pas de droite ou de gauche. Elle peut parler au gaulliste et à l'héritier du CNR, à l'écologiste et au libéral, aux plus âgés et aux plus jeunes, à ceux qui sont nés français et à ceux qui choisissent de le devenir.


La nostalgie de ce dîner est fondée. Quelque chose s'est effectivement cassé depuis 1975 : la croissance a ralenti, le chômage de masse s'est installé, la confiance dans les institutions s'est effondrée. Le sentiment que les choses allaient mieux avant repose sur des vies réelles et des promesses non tenues. Plutôt que d'en instruire le procès, je propose de prendre chaque nostalgie au sérieux, comme on lit un cahier des charges. Chaque « avant » regretté formule une exigence précise sur ce que le pays devrait redevenir capable de faire.

La nostalgie gaulliste réclame la souveraineté et le rang. Or la France gaullienne fut l'une des plus réformatrices de toute l'histoire nationale. Le Plan de modernisation et d'équipement (1946–1961), la nationalisation d'EDF, de la SNCF et de Renault, la construction des grands ensembles, la refonte de l'université après 1968 : rien de tout cela ne relevait d'une posture défensive. La grandeur regrettée était le produit d'une ambition. Traduite honnêtement, cette nostalgie demande un État capable, qui équipe, qui planifie, qui tient son rang par ce qu'il sait faire.

La nostalgie sociale-démocrate réclame la sécurité matérielle partagée : le plein emploi, la Sécurité sociale qui protège, l'ascenseur social qui monte [436]. Elle est peut-être la plus profonde, parce qu'elle touche à des expériences concrètes de dignité. Or ce qui a produit ces expériences porte un nom et une date. Le programme du Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mars 1944 dans la clandestinité [434], était à l'époque un texte révolutionnaire, combattu par les milieux patronaux, par la droite conservatrice, par une partie de l'Église. Les Trente Glorieuses ne sont pas une ère apparue naturellement ; elles sont le retour sur investissement d'une décision politique audacieuse prise dans les décombres de l'Histoire. Cette nostalgie demande que la prospérité soit produite et qu'elle soit partagée.

La nostalgie identitaire réclame une France lisible, où « on se comprenait ». Or la France homogène n'a jamais existé. Au XVIIIe siècle, moins de la moitié des habitants du territoire parlaient couramment français ; on parlait breton, occitan, alsacien, basque, flamand, picard, corse [439]. Les guerres de religion ont duré un siècle, la Commune a opposé des Français à d'autres Français dans le sang. Ce qui existait dans les périodes que chacun idéalise, ce n'était pas l'absence de différences, c'était un projet commun assez fort pour les transcender. Cette nostalgie demande une œuvre partagée.

La nostalgie libérale réclame la liberté de créer. Elle regrette la France qui inventait (le cinéma, la pasteurisation, la carte à puce, le TGV) et où l'ingénieur et l'entrepreneur étaient des figures nationales. Sa demande traduite est la liberté d'essayer, de réussir et de recommencer après un échec, contre les rentes et procédures cartographiées en première partie.

La nostalgie écologiste regrette un monde plutôt qu'une époque : les rivières baignables, les étés sans canicule, les hirondelles. Et elle se projette, car elle veut avant tout léguer un monde vivable à ses enfants. Sa demande est une prospérité construite à l'intérieur des limites planétaires, assez rapidement pour que l'héritage soit autre chose qu'une dette.

Mises côte à côte, ces demandes disent la même chose. La grandeur venait de l'ambition, la prospérité venait de l'investissement, la cohésion venait de l'œuvre. Chaque « avant » regretté est le résultat d'un projet d'abondance, et aucun ne reviendra par la seule conservation de ce qui reste. La bonne nouvelle est que la recette pour atteindre ces résultats existe et est connue. Elle a déjà servi.


La promesse qui précède nos clivages

En août 1789, l'Assemblée nationale vote la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen [432]. C'est peut-être la chose la plus singulière qu'un État ait jamais faite. Pour la première fois dans l'histoire moderne, un État déclare que chaque être humain, sans restriction au Français, à l'homme de bonne famille ou au propriétaire, possède des droits inhérents que la puissance publique doit protéger. C'est une déclaration d'universalisme plutôt qu'une déclaration culturelle ou nationale.

La comparaison avec le projet américain, son contemporain et son cousin, précise ce que la France a inventé. Les Américains de 1776 formulent leurs droits en négatif : l'État ne doit pas vous empêcher de vivre votre vie. Freedom from, la liberté comme absence d'interférence. Les Français formulent autre chose, et la différence est décisive. La République se donne une obligation positive de créer les conditions de l'épanouissement de chaque citoyen. Construisons ensemble ce qu'il faut pour que chacun puisse vivre une vie digne. Voilà le contrat.

Le préambule de la Constitution de 1946, toujours en vigueur, toujours au sommet de notre hiérarchie des normes, le dit explicitement [433]. Il garantit « la protection de la santé et de la sécurité matérielle » de chacun, promet à tout être humain hors d'état de travailler « les moyens nécessaires à une existence convenable », proclame le droit de tous à l'instruction. Ce texte n'est le programme d'aucun parti. Il est républicain au sens premier du terme, res publica, la chose commune : une entreprise collective dont l'objet est l'épanouissement de chacun de ses membres. Il précède la droite et la gauche telles que nous les connaissons, et c'est pour cela qu'il peut encore les réunir. C'est le projet le plus ambitieux de l'histoire politique moderne, et il n'est toujours pas terminé.


Deux siècles d'essais

La France essaie depuis deux siècles de tenir la promesse de 1789. Ces essais avancent par vagues. Chaque vague monte un peu plus haut que la précédente, chaque reflux se produit sous la même pression, celle des intérêts installés, et chaque passage laisse pourtant la ligne un peu plus haute qu'avant.

La première vague fut la Révolution. Elle formula la promesse avec une audace sans précédent, car Liberté, Égalité, Fraternité contiennent en germe tout le programme de l'abondance universelle. Mais elle n'avait alors pas les instruments de son ambition : administration inexistante, finances catastrophiques, guerre permanente. Suivent la Terreur, le Directoire, Bonaparte. Napoléon est un génie de l'organisation (il crée le Code civil, les préfets, les lycées, la Banque de France), mais son projet est l'ordre plutôt que l'abondance. La promesse est mise sous tutelle.

Soixante ans plus tard, une génération nouvelle essaie de passer des droits formels aux droits réels. La Deuxième République instaure le suffrage universel masculin (quatre millions d'hommes accèdent au vote), proclame le droit au travail, ouvre les Ateliers Nationaux, abolit définitivement l'esclavage. L'expérience dure quatre mois. En juin 1848, les Ateliers sont fermés par décret [435] ; les ouvriers descendent dans la rue ; quatre jours de combats font plusieurs milliers de morts et de déportés. La bourgeoisie a eu peur de la redistribution, car les rentes des propriétaires et des grands négociants étaient menacées. Louis-Napoléon est élu en décembre, l'Empire suit. Vingt-trois ans plus tard, la Commune de Paris connaît le même sort dans la Semaine sanglante. Deux fois en une génération, la promesse est écrasée. Mais quelque chose a changé : des hommes sont morts pour elle.

Et chaque reflux dépose quelque chose. La Troisième République, née de ces décombres, matérialise le premier morceau durable de la promesse avec l'école gratuite, laïque et obligatoire des années 1880 ; pour la première fois, un droit proclamé en 1789 devient une réalité dans chaque village. En 1936, le Front populaire en arrache d'autres, les congés payés, la semaine de quarante heures, les conventions collectives, avant que la guerre n'emporte tout. La promesse ne meurt jamais tout à fait, elle attend la vague suivante.

Elle arrive en 1944, et c'est la plus puissante. La France sort de l'Occupation avec ses institutions détruites, son économie à genoux, sa légitimité en ruines. C'est dans ce contexte que le CNR rédige son programme [434], et ce qui frappe en le relisant aujourd'hui, c'est la combinaison d'ambition et de pragmatisme. Il ne promet pas l'utopie, il propose une sécurité sociale « permettant à tous les citoyens de se soustraire à la maladie, à la vieillesse », des retraites « permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours », la nationalisation des grandes sources de richesse au nom de l'intérêt général, la liberté de la presse et la liberté syndicale.

Le détail qui compte le plus est la composition du Conseil lui-même. Autour de ce texte siégeaient des communistes, des gaullistes, des démocrates-chrétiens, des syndicalistes, des résistants de toutes tendances, des gens qui se combattraient à nouveau dès 1947. Ils ont pourtant signé ensemble le document le plus fécond du siècle, parce qu'ils sortaient d'une guerre et qu'ils avaient compris quelque chose d'essentiel. La France de l'entre-deux-guerres, fracturée entre une droite qui a préféré Hitler à Léon Blum et une gauche impuissante, a failli mourir de ses divisions. L'abondance n'est pas un luxe, c'est le ciment d'une société qui veut rester debout.

Le résultat, ce sont les Trente Glorieuses. Entre 1945 et 1975, la France connaît sa période de croissance la plus soutenue de toute son histoire, environ 5 % par an pendant trente ans [436]. Et pour la première fois, cette croissance est partagée. Les enfants d'ouvriers vont à l'université, les familles rurales ont accès à la médecine, les personnes âgées ne finissent plus dans la misère.

Le précédent existe donc. Des adversaires irréconciliables ont construit ensemble en 1944, et chaque génération avant eux avait poussé la promesse un peu plus loin. La prochaine vague aurait dû atteindre ceux que 1944 n'a pas touchés.


Mais en 1975, le premier choc pétrolier interrompt les Trente Glorieuses. Deux réponses émergent alors, et elles organisent toute la politique française depuis.

La première répond par la protection. Fermer ce qui peut l'être, défendre ce qui reste, résister aux forces extérieures. Cette posture n'appartient à aucun camp. La droite nationaliste veut protéger la culture, les frontières, l'identité. La gauche syndicale veut protéger les acquis, les statuts, les conventions collectives. Les ennemis diffèrent, l'orientation est identique : regarder vers ce qui était. Et, je le note sans plaisir, les deux protègent souvent les mêmes rentes, car la posture défensive dispense de se demander qui bénéficie réellement du statu quo.

La seconde répond par la construction. Compléter le projet républicain, étendre la promesse de 1789 à ceux qu'elle n'a pas atteints, tenir enfin ce que le CNR avait annoncé. Cette France se définit par ce qu'elle bâtit. Son passé est un appui, son avenir un projet.

Or ce clivage traverse chaque parti au lieu de les séparer. Il existe une droite d'équipement et une droite de repli, une gauche d'extension et une gauche de conservation, une écologie des chantiers et une écologie des interdits, un libéralisme de concurrence et un libéralisme de positions acquises. La coalition des bâtisseurs existe déjà, elle est simplement dispersée dans des camps qui se croient irréconciliables. C'est précisément ce qui rend un regroupement possible. Il ne demande à personne de trahir sa famille. Il demande à chacun d'en rejoindre l'aile qui construit.

Un argument d'ancienneté achève de renverser la perspective. L'identité de protection se présente comme la plus profonde (les racines, la tradition, la continuité), or elle est historiquement récente : elle naît de l'anxiété de 1975 et n'a pas cinquante ans. L'identité de construction, elle, en a plus de deux cent trente-cinq. Elle remonte à 1789 [432], passe par 1848 [435], par l'école de Jules Ferry et par 1936, se matérialise en 1944 [434]. Elle est la tradition la plus longue et la plus constante de l'histoire française moderne.

La culture de notre pays le confirme. Les Lumières écrivent contre les certitudes établies, et leur projet est humain avant d'être français. Les Impressionnistes exposent en 1874 en marge du Salon officiel qui les refusait [438], et l'histoire les retient parce qu'ils ont osé voir autrement. La Nouvelle Vague rompt avec toutes les conventions du cinéma d'après-guerre, dans la rue, avec des budgets dérisoires. La grandeur culturelle française naît du mouvement. Une France muséifiée ne serait plus la France, ce serait une reconstitution. Fernand Braudel, dans son dernier grand ouvrage laissé inachevé à sa mort [437], l'avait formulé mieux que personne. La France n'a jamais eu d'identité fixe. Elle en a eu des dizaines, superposées, contradictoires, et cette incapacité à se réduire à une définition est sa force. Elle n'a pas de moment originel à restaurer. Elle a un mouvement à continuer.

Se regrouper pour construire, c'est donc être fidèle à la tradition la plus profonde de la République.


Voici l'invitation

Si le projet précède les clivages, il peut les traverser un à un. Voici ce que chaque famille y trouverait :

À la droite. L'abondance parle sa langue la plus ancienne, celle du gaullisme des réalisations plutôt que celle du repli. Bâtir, planifier, équiper, tenir son rang par la capacité. La souveraineté que la droite invoque (énergétique, industrielle, alimentaire, militaire) n'a jamais été produite par une frontière ; elle a été produite par un parc nucléaire, des filières, des ingénieurs, une armée équipée. Une droite qui veut une France respectée trouvera dans ce projet le chemin que De Gaulle a réellement pris, à distinguer de celui qu'on lui prête.

À la gauche. L'abondance est l'achèvement du programme du CNR : la sécurité matérielle réelle, étendue à ceux que 1944 n'a pas atteints. Une gauche qui se contente de défendre les acquis défend un périmètre qui rétrécit à chaque génération ; une gauche qui étend la promesse retrouve sa fonction historique, élargir le cercle des bénéficiaires de la République.

Aux écologistes. La transition climatique est le plus grand chantier physique que le pays ait connu depuis la reconstruction, et elle a besoin de bâtisseurs. Décarboner, c'est construire des capacités électriques propres, des trains et des tramways, des logements proches des emplois, des filières entières de rénovation et de réindustrialisation. Une écologie qui se résume à des interdictions perd les classes populaires et nourrit le ressentiment dont vivent ses adversaires. Une écologie qui construit peut devenir majoritaire. Et l'abondance défendue ici se mesure en capacités humaines (se soigner, se loger, se déplacer, apprendre) plutôt qu'en tonnes de matière extraite. C'est la définition d'une prospérité compatible avec les limites planétaires.

Aux libéraux. Ce livre est, d'un bout à l'autre, une charge contre les rentes fiscales, foncières, corporatistes, bureaucratiques et de naissance. Difficile de composer un programme plus libéral. Les professions fermées, les règles d'urbanisme malthusiennes, la sédimentation réglementaire, le capital orienté vers le patrimoine plutôt que vers l'entreprise sont exactement ce que le libéralisme classique combattait. Un libéral conséquent défend le marché contre les rentiers plutôt que les rentiers au nom du marché. La liberté d'entreprendre, la concurrence réelle, la récompense du mérite plutôt que de la naissance traversent chaque chapitre de ce livre.

Aux générations. Aux plus âgés, ce projet offre autre chose que le procès en égoïsme qu'on leur fait trop souvent. Leur nostalgie y trouve son emploi légitime, celui de témoigner que la prospérité partagée a existé, donc qu'elle est possible. Aux jeunes, il rend ce que le statu quo confisque : un logement achetable, un travail qui paie, une planète vivable, la perspective que leur vie adulte sera autre chose que la gestion d'un déclin hérité. C'est le seul projet où les générations ont besoin l'une de l'autre, les unes comme preuve que cela a déjà marché, les autres comme force pour le refaire.

À ceux qui viennent d'ailleurs. La Déclaration de 1789 ne disait pas « les Français » ; elle disait « les hommes ». Une France définie par ce qu'elle a été est fermée par construction à ceux qui n'y étaient pas ; une France définie par ce qu'elle construit recrute. Devenir français, dans cette perspective, c'est rejoindre un chantier. C'est la définition de l'intégration la plus exigeante qui soit (elle attend de chacun une contribution) et la plus ouverte (elle n'exige rien d'autre). L'universalisme de 1789 est la clause d'admission du projet, écrite deux siècles à l'avance.

Le projet de protection ne peut rassembler d'aucune de ces manières. Il soude par l'ennemi commun, et il lui faut donc toujours un ennemi : le migrant, le patron, Bruxelles, le voisin qui triche. L'abondance soude par l'œuvre commune. Elle ne demande à personne d'où il vient, elle lui demande ce qu'il apporte.


Toute chose d'importance a un coût

Un projet qui ne coûte rien à personne n'existe pas. Pour y arriver, il va falloir des concessions, de tous les côtés.

La droite devrait concéder que la souveraineté se finance. Les rentes patrimoniales et foncières qu'une partie de son électorat détient sont précisément ce qui prive le pays des moyens d'être souverain. On ne peut pas vouloir le rang de la France gaullienne et défendre une fiscalité qui récompense la détention plutôt que la construction. Elle devrait admettre aussi qu'un pays qui construit recrute, y compris au-delà de ses frontières.

La gauche devrait concéder que défendre chaque statut existant n'équivaut plus à défendre les travailleurs. Les protections concentrées sur les mieux installés laissent dehors les intérimaires, les indépendants, les jeunes. Etendre la promesse suppose de la desserrer là où elle est devenue une rente. Le CNR nationalisait au nom de l'intérêt général, il ne sanctuarisait aucun périmètre acquis.

Les écologistes devraient concéder les moyens physiques de leurs fins : le nucléaire aux côtés des renouvelables, la densité urbaine, les infrastructures nouvelles, l'industrie qui revient. Une transition sans capacités est un sermon. En échange, ils obtiennent ce qu'aucune posture n'a jamais obtenu, une décarbonation réelle et socialement soutenue.

Les libéraux devraient concéder l'État investisseur et l'égalisation des points de départ, car un marché où la naissance décide des positions est une loterie plutôt qu'une compétition. En échange, ils obtiennent l'ouverture des professions fermées, la simplification effective, la concurrence réelle : tout ce que trente ans de discours n'ont pas produit.

Aucun parti constitué n'endossera ce programme en bloc, et ce n'est pas nécessaire. Le CNR non plus n'était pas un parti ; il était un texte commun, saisi par des forces qui se sont recombattues ensuite. L'important est qu'un tel texte existe à nouveau, et que chacun sache ce qu'il y gagne et ce à quoi il renonce.


La destination

Reste à dire à quoi ressemblera le pays une fois le projet achevé.

Les droits formels deviennent des conditions matérielles réelles. Pierre en Aveyron a accès à un médecin dans les mêmes délais raisonnables que le cadre parisien. Lucas à Roubaix a le même accès aux grandes écoles que l'enfant du 16e arrondissement, parce que le système a été construit pour que ce soit vrai. Marie à Charleville peut se reconvertir quand son emploi est automatisé, parce que la formation continue cesse d'être réservée à ceux qui peuvent la financer. Ce n'est ni l'égalité des résultats ni un nivellement. C'est l'égalité des points de départ, ce que la Révolution avait promis et que personne n'a encore livré.

La valeur d'une personne cesse de se mesurer à son diplôme, à son code postal ou au type de son contrat de travail. La distinction entre « emplois qualifiés » et « emplois peu qualifiés », qui insinue que l'aide-soignante vaut moins que le consultant, n'a aucun fondement dans la contribution réelle des personnes à la vie commune. Elle a un fondement dans la rente. L'éleveur des Gorges du Tarn et la fondatrice de start-up bordelaise participent au même projet, avec des rôles différents et une dignité identique.

Et la République redevient indivisible au sens matériel du terme. Guéret et La Défense appartiennent au même contrat social, les obligations de la République s'appliquent partout, y compris là où ce n'est pas rentable. Le sentiment d'abandon que les Gilets jaunes ont nommé avec une précision que la classe politique n'avait pas voulu entendre cesse d'être traité comme une humeur. Il était le symptôme exact du projet inachevé.

Cette vision ne méprise pas la nostalgie. Les Trente Glorieuses ont existé, la cohésion d'après-guerre a existé, et ces choses méritent d'être regrettées, parce qu'elles prouvent que quelque chose est possible. Mais l'héritage de ces moments n'est pas de vouloir les reproduire à l'identique, c'est d'achever une promesse non tenue. Honorer ceux qui l'ont formulée, c'est finir ce qu'ils ont commencé.


Revenons une dernière fois au dîner. Quelqu'un dit avant c'était mieux, et chacun hoche la tête sur son « avant » à lui. Ce livre propose une autre réplique, qui ne conteste aucun souvenir. Ce que vous regrettez, chacun à votre manière, c'est une France qui construisait. Et elle est à notre portée.

Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [432] à [439].