La France excelle à découvrir et échoue à transformer : des médailles Fields, zéro géant technologique. Le chaînon manquant est un mécanisme, celui qui fait d'une découverte un marché.
Douze médailles Fields, l'Institut Pasteur, des ingénieurs formés en France qui alimentent les équipes de Google, DeepMind ou Stripe ; et zéro géant technologique français parmi les cent premières capitalisations boursières mondiales. Tout tient dans ce contraste : excellence reconnue en recherche, faiblesse documentée en passage à l'échelle. L'innovation occupe le sommet de l'écosystème d'abondance, la dimension de la réalisation, ce qu'une société entreprend une fois ses besoins matériels, sa sécurité, son appartenance et son estime assurés. Car on n'invente pas une nouvelle architecture computationnelle, une thérapie génique ou une centrale modulaire dans un pays qui ne nourrit plus ses habitants, ne forme plus ses ingénieurs ou ne tient plus ses décisions politiques.
L'innovation d'abondance que défend ce livre est un système capable de transformer la recherche en valeur productive (au-delà des seules publications), à grande échelle (la France produit des pépites, l'enjeu est de produire des géants), de manière ancrée (des entreprises qui restent et embauchent en France), et sur les terrains d'avenir où se joue la souveraineté technologique européenne : santé, énergie, climat, IA appliquée à l'industrie.
Le paradoxe des intrants excellents
Douze médailles Fields parmi les lauréats formés dans ses institutions [3], un Institut Pasteur qui a contribué à la découverte du VIH et aux plateformes ARNm des vaccins contre le Covid-19 [366], des ingénieurs de Polytechnique, de l'ENS ou du CNRS recrutés par Google, DeepMind ou Stripe : les intrants de la France sont exceptionnels.
Elle n'a pourtant produit ni Google, ni Amazon, ni l'équivalent européen de Nvidia. Ses entreprises technologiques les plus prometteuses, arrivées à maturité, finissent rachetées par des groupes américains ou s'exilent pour lever les capitaux que l'Europe ne leur offre pas.
Ce paradoxe a un nom dans la littérature économique, le fossé entre recherche et commercialisation. Le talent ne manque pas ; ce qui manque, c'est le chaînon.
Le moment du scale-up — où tout se joue
Suivons la trajectoire type d'une entreprise de deep tech française.
L'étape de création est l'une des mieux accompagnées du monde. Bpifrance, la banque publique d'investissement, irrigue l'amorçage de plusieurs milliards d'euros par an, entre bourses, subventions, prêts d'amorçage et participations dans la plupart des fonds de capital-risque français ; son plan Deeptech cible spécifiquement les entreprises issues de la recherche [379]. S'y ajoute un dispositif que l'écosystème décrit parfois comme le secret le mieux gardé de la French Tech : l'assurance chômage. Un salarié qui perd ou quitte son emploi pour créer une entreprise peut, sous conditions, conserver ses allocations pendant la durée de ses droits (jusqu'à dix-huit mois), ou en percevoir 60 % sous forme de capital de départ via l'ARCE [380]. La collectivité offre ainsi à tout créateur un revenu de transition pendant les années les plus risquées de son projet, un filet de sécurité entrepreneurial que très peu d'écosystèmes concurrents possèdent, Silicon Valley comprise.
Une équipe fondatrice qui porte une technologie de rupture trouve donc à financer ses premières années. Les séries A et B se font encore dans des conditions raisonnables, avec des fonds européens qui entrent progressivement.
Le problème arrive à la série C ou D. L'entreprise a prouvé que sa technologie fonctionne et doit maintenant investir 200 à 500 millions d'euros pour atteindre l'échelle mondiale, en construisant l'équipe commerciale, en industrialisant la production, en conquérant des marchés étrangers. À ce stade, le capital européen est insuffisant : l'Europe ne pèse qu'environ 5 % du capital de croissance mondial (le capital-risque de fin de cycle, celui des grosses séries C et D en deep tech) [360], contre 50 % pour les États-Unis.
Dans ce vide, une entreprise américaine arrive avec une offre d'acquisition à trois ou cinq fois la valorisation actuelle. Les fondateurs acceptent ; c'est rationnel : ils ont travaillé dix ans, leur famille a supporté le risque, et l'offre est généreuse. Les investisseurs acceptent également, c'est leur métier de maximiser le retour. La technologie part aux États-Unis. Les ingénieurs, souvent, suivent ou restent dans un bureau européen d'une entreprise dont le centre de gravité est désormais à San Francisco.
Ce scénario est le produit logique d'un système qui ne garantit pas l'existence d'un marché domestique ou européen suffisamment grand et suffisamment crédible pour justifier le risque de rester indépendant, plutôt que le résultat d'une trahison individuelle ou d'un manque d'ambition nationale.
Le paradoxe français se précise alors : le pays qui dérisque le mieux la création d'entreprise est aussi celui qui laisse ses entreprises seules au moment décisif. Tout l'effort public se concentre en amont (subventions, allocations, crédit d'impôt) ; le vrai sujet, le passage à l'échelle, reste sans instrument à la hauteur. La première tentative sérieuse existe pourtant. L'initiative Tibi oriente depuis 2019 l'épargne des assureurs et des grands investisseurs institutionnels vers des fonds de capital-risque de croissance labellisés, avec près de 30 milliards d'euros mobilisés en trois phases, la dernière ouverte aux fonds européens [444]. La direction est la bonne ; l'ordre de grandeur reste insuffisant quand une seule série C de deep tech absorbe 200 à 500 millions d'euros.
En 2023, Mistral AI a choisi une autre trajectoire [359]. Fondée par trois anciens de DeepMind et Meta, l'entreprise a développé des modèles de langage open-source avec une proposition de valeur distincte, la souveraineté des données européennes. Ses clients (banques, hôpitaux, ministères) ne peuvent pas confier leurs données les plus sensibles à des serveurs américains soumis au Cloud Act. Mistral leur offre une alternative. En septembre 2025, sa série C de 1,7 milliard d'euros la porte à près de 12 milliards, la plus haute valorisation d'Europe pour une entreprise d'IA [359]. Le tour de table dit quelque chose que les montants seuls ne disent pas : le premier actionnaire de Mistral est désormais ASML, l'industriel néerlandais qui détient le monopole mondial des machines de lithographie pour semi-conducteurs, c'est-à-dire précisément ce capital patient européen dont l'absence vient d'être décrite [359]. La lucidité reste de mise (OpenAI vise une valorisation quarante fois supérieure), et Mistral démontre que le scénario du rachat n'est pas inévitable, sans pour autant être encore la norme.
Les cinq terrains où la France a des atouts structurels
La politique d'innovation doit concentrer ses moyens là où le rendement attendu est le plus élevé. Cinq domaines offrent à la France des avantages réels sur les prochaines vagues technologiques.
Les drones civils et militaires. La France dispose d'un héritage industriel de défense parmi les plus solides d'Europe : Thales, Safran, Airbus Defence, Naval Group [365]. Elle a des savoir-faire en avionique, systèmes embarqués et électronique de puissance qui constituent des bases directement transférables à la filière drone. Des entreprises comme Parrot ou Delair sont bien positionnées sur des marchés en forte croissance, de l'inspection d'infrastructures à l'agriculture de précision [365]. Il leur manque moins la technologie qu'un premier client institutionnel à une échelle suffisante pour valider leur produit et financer leur montée en puissance.
La biotech et la medtech. L'INSERM, l'Institut Pasteur, le CNRS produisent des avancées de classe mondiale en biologie moléculaire, immunologie et vaccinologie [366]. Les entreprises françaises sont présentes sur les marchés les plus prometteurs (Owkin en IA médicale, Valneva en vaccins) [366]. La France dispose par ailleurs d'un actif que peu de pays possèdent : un système de santé public de 1 500 hôpitaux et des données de santé couvrant quasi-intégralement la population. Ce système pourrait être le premier client naturel des innovations biomed françaises. Il ne l'est pas encore, pour des raisons structurelles.
L'informatique quantique. La France est dans le top trois mondial de la recherche en physique quantique, avec des laboratoires d'excellence à Paris, Grenoble et Saclay [367]. Les entreprises françaises qui en émergent (Quandela, Alice & Bob) sont leaders mondiaux à leurs stades de développement [367]. Les applications commerciales arrivent, de la cryptographie à la simulation moléculaire. Ces entreprises ont besoin d'un premier acheteur institutionnel pour financer les années de développement qui restent avant la commercialisation.
L'IA industrielle et embarquée. La grande IA grand public a été gagnée par les Américains, mais les prochains milliards de valeur industrielle se jouent ailleurs. L'IA dans l'usine, l'avion, l'hôpital, la centrale électrique requiert fiabilité certifiée, sécurité et explicabilité réglementaire [368], qualités que les modèles généralistes ne peuvent pas garantir pour des applications critiques. La France et l'Europe ont des industries lourdes parmi les plus avancées du monde (aéronautique, automobile, énergie, ferroviaire) qui sont les clients naturels d'une IA industrielle de confiance.
L'innovation de terrain. Ces quatre vagues sont des paris sur le futur, mais l'innovation française ne se joue pas qu'à Saclay et dans les labos de l'ENS. Un menuisier du Jura qui adopte la découpe numérique et double sa productivité, un maraîcher qui installe des capteurs de sol et réduit sa consommation d'eau de 30 %, un kiné qui réduit les récidives avec un logiciel de suivi patient : ces innovations n'attirent pas le capital-risque, mais elles créent de la richesse réelle dans des territoires que les grandes vagues technologiques ne toucheront pas directement. La France compte 1,5 million d'artisans et 3 millions de PME [369]. L'innovation dans ces entreprises est incrémentale, portée par des besoins concrets, et représente une part durable de la création de valeur nationale qu'aucune licorne seule ne pourra remplacer.
Le goulot — marchés publics et faux amis fiscaux
Ces cinq terrains ont un problème commun : l'absence d'un premier acheteur institutionnel crédible et rapide.
Le code des marchés publics français est conçu pour protéger le contribuable contre la corruption et le favoritisme, un objectif légitime. Mais il favorise les acteurs établis contre les innovateurs. Un appel d'offres standard exige trois ans de références, des garanties financières, des certifications multiples et un dossier de plusieurs centaines de pages [364]. Une entreprise de deux ans qui a la meilleure technologie du marché ne peut pas y répondre. Résultat : l'État achète à Atos, Capgemini, Thales, Airbus, entreprises excellentes et parfois innovantes, mais rarement innovatrices de rupture.
Quand l'État veut sortir de ce schéma, la lenteur le rattrape. Le délai moyen entre le lancement d'une commande publique et la signature du contrat dépasse dix-huit mois pour les projets technologiques, et peut atteindre trente-six mois pour les marchés les plus complexes [364]. Pour une start-up qui brûle du cash, c'est une éternité. Beaucoup disparaissent ou se vendent avant que le contrat ne soit signé.
Face à cet échec de la commande, la France a développé le Crédit d'Impôt Recherche. Le CIR coûte près de 8 milliards d'euros par an à l'État, l'outil de soutien à l'innovation le plus généreux d'Europe [363]. Mais cette générosité est mal orientée. Le CIR finance des intrants : il rembourse des dépenses de R&D déclarées sans faire aucune distinction entre de la recherche de rupture et de l'optimisation fiscale bien documentée. La Cour des comptes a relevé que les grands groupes sont les premiers bénéficiaires du dispositif, et que son impact sur l'innovation de rupture (mesurée par les brevets, les nouveaux produits ou la création d'entreprises) est, au mieux, mitigé [363]. Le CIR entretient l'écosystème de recherche sans créer les géants, parce qu'il finance les intrants sans garantir les sorties.
Le modèle manquant — l'État qui commande plutôt que l'État qui subventionne
Il existe une alternative, vieille de soixante ans, qui s'appelle DARPA.
En 1969, l'ARPA, ancêtre de DARPA, avait un problème concret : en cas de frappe nucléaire soviétique, les centres de communication militaire américains seraient détruits simultanément. La solution imaginée était un réseau décentralisé où l'information pouvait prendre n'importe quel chemin pour atteindre sa destination, même si des nœuds centraux étaient éliminés. ARPANET naît de cette commande [361]. Trente ans plus tard, c'est l'internet mondial.
Ce modèle est une commande conditionnelle plutôt qu'une subvention ou un prix décerné à un entrepreneur talentueux : nous avons besoin de cela, et nous l'achèterons si quelqu'un réussit à le construire. La même logique a produit le GPS (système de navigation militaire déclassifié en 1983 [378]), les écrans tactiles et les drones civils modernes.
L'historienne économiste Mariana Mazzucato a documenté ce ressort avec une précision qui dérange les partisans du marché spontané : chacune des technologies qui définissent l'iPhone (internet, GPS, écran tactile, Siri, batterie lithium-ion) a été financée ou commandée par l'État américain avant que le secteur privé ne les assemble et n'en extraie la valeur [376]. L'argument ne plaide pas pour l'étatisme ; il rappelle que les marchés de rupture n'existent pas avant que quelqu'un les crée, et que souvent seul un État a les moyens et l'horizon temporel pour prendre ce risque initial.
Depuis 1982, un programme américain complémentaire institutionnalise cette logique pour les petites entreprises : le SBIR, Small Business Innovation Research [362]. Il impose que 3,2 % des budgets de R&D des agences fédérales soient réservés contractuellement aux entreprises de moins de 500 salariés. En quarante ans, 160 000 contrats signés [362]. iRobot, à l'origine des aspirateurs Roomba, est née d'un contrat militaire de robots de déminage. Le budget annuel du programme est de 3 milliards de dollars ; la RAND Corporation estime le retour sur investissement à au moins dix fois cette somme en valeur économique créée [362]. Son autorisation, expirée en septembre 2025, reste en négociation au Congrès, signe qu'un instrument même éprouvé demande une volonté politique renouvelée.
La différence entre subvention et commande est psychologique autant qu'économique. Une subvention signifie que l'État croit au projet, mais une commande signifie qu'il y a un marché réel à l'arrivée. Pour un fonds de capital-risque qui hésite à mettre 200 millions dans une série C de deep tech, la commande réduit le risque de marché, le seul risque qu'il ne sait pas gérer. Elle n'élimine pas le risque technologique : la start-up doit toujours réussir à construire la solution. Mais elle élimine l'incertitude sur l'existence du marché, ce qui est souvent suffisant pour débloquer le capital et le talent.
Un SBIR à la française, réservant 3 % des marchés publics aux entreprises de moins de 250 salariés, bénéficierait autant à une start-up quantique de Saclay qu'à un fabricant de dispositifs médicaux normand ou à un fabricant de drones civils breton. Le principe est le même ; le ticket varie selon les secteurs.
Les freins culturels — l'échec puni et la moitié des talents à l'écart
La procédure n'explique pas tout. Deux freins réduisent, très en amont, le flux d'entrepreneurs qui se présentent au départ de la course, et aucune réforme des marchés publics ne les lèvera : ils sont culturels.
Le premier est le traitement de l'échec. Plus de quatre Français sur dix qui perçoivent une opportunité d'entreprendre déclarent que la peur d'échouer les en dissuaderait, l'un des taux les plus élevés des économies développées [381]. Cette peur n'est pas irrationnelle ; elle enregistre une expérience collective. Jusqu'en 2013, la Banque de France attribuait un indicateur spécifique (le fameux « 040 ») à tout dirigeant ayant connu une liquidation judiciaire, signalant de fait aux banques, pendant trois ans, qu'il fallait s'en méfier [381]. L'indicateur a été supprimé ; le réflexe a survécu, chez les prêteurs, les assureurs-crédit, les recruteurs et dans les familles. Dans la Silicon Valley, un fondateur qui a échoué proprement (en payant ses fournisseurs et en documentant ce qu'il a appris) est considéré comme plus expérimenté qu'un primo-entrepreneur, et les investisseurs le refinancent. Plutôt que d'importer une glorification de l'échec qui aurait ses propres travers, il s'agit de le traiter pour ce qu'il est dans toute démarche expérimentale : une information. Un pays qui veut des entreprises de rupture doit accepter statistiquement d'en voir échouer la majorité, et organiser le rebond de ceux qui ont essayé.
Le second frein tient à qui entreprend. Un quart seulement des levées de fonds vont à des start-ups fondées ou cofondées par des femmes ; les équipes entièrement féminines représentent 10 % des start-ups créées et captent 2 % des montants levés en France [382]. À stade comparable, les fondatrices lèvent environ quatre fois moins que les fondateurs, même si l'écart se réduit d'année en année [382]. Le vivier se rétrécit d'ailleurs bien avant la levée de fonds. Moins de trois élèves sur dix des écoles d'ingénieurs sont des femmes [382]. Une politique d'innovation qui laisse de fait la moitié de la population à l'écart de la création d'entreprise se prive de la moitié de ses talents ; c'est une absurdité économique avant d'être une injustice, et la réserve de croissance la plus évidente. Les initiatives existent (la charte SISTA, les engagements de mixité des fonds, les objectifs de la Mission French Tech) ; il leur manque ce qui manque à toute la politique d'innovation française : le passage des intentions aux conditions.
Ces deux freins ne se résolvent pas, eux non plus, à coups de subventions. On ne décrète pas une culture ; on la fait évoluer en changeant les règles qui la matérialisent : la cotation d'un dirigeant failli, les critères d'un comité d'investissement, la composition d'un jury de concours public.
Ce qu'on peut faire — sept mesures concrètes
La traduction politique de ces principes est directe.
Créer un SBIR français en réservant 3 % des marchés publics aux PME innovantes. L'objectif est de passer de moins de 5 % à plus de 20 % des marchés publics accessibles aux PME et start-ups dans les secteurs technologiques [377], sans budget supplémentaire, par simple contrainte de répartition.
Réformer les délais de commande publique pour passer à des contrats en moins de six mois. Créer une procédure accélérée pour les commandes technologiques : dossier allégé, jury mixte public-privé, décision sous six mois maximum [364]. S'inspirer du programme SBIR américain, qui traite les candidatures en 90 jours.
Redéployer une partie du CIR vers la commande de résultats. Réorienter progressivement 2 milliards d'euros sur les ~8 du CIR vers des commandes conditionnelles à la livraison, sur le modèle des contrats DARPA [363]. Le CIR finance des dépenses ; la commande finance des résultats.
Activer le SNDS comme premier marché de la biotech française. Le Système National des Données de Santé (données de plus de 66 millions d'assurés) est l'un des actifs de données les plus précieux au monde [373]. Créer un dispositif de pré-achat public pour les diagnostics, thérapies et outils de prévention validés en utilisant ces données, avec des procédures accélérées pour les entreprises françaises et européennes.
Porter à Bruxelles le modèle de l'État premier acheteur. Le véhicule existe désormais : le Fonds européen de compétitivité proposé en juillet 2025 dans le cadre budgétaire 2028-2034 [445]. L'enjeu pour la France est d'obtenir, dans la négociation, qu'une part significative de ce fonds fonctionne en commandes conditionnelles sur les technologies critiques (IA industrielle, quantique, biotech, défense, énergie [370]) plutôt qu'en guichet de subventions classiques.
Organiser le droit au rebond. Étendre la procédure de rétablissement professionnel (l'effacement des dettes pour les entrepreneurs individuels sans salarié), aujourd'hui confidentielle ; raccourcir à moins de six mois la liquidation des petites structures ; encadrer l'usage que les banques et les assureurs-crédit font des échecs de plus de trois ans dans leurs décisions ; intégrer l'analyse de cas d'échecs dans les formations entrepreneuriales des grandes écoles et des universités [381].
Conditionner les soutiens publics à la mixité. Bpifrance et la Mission French Tech affichent déjà des objectifs de parité ; les transformer en conditionnalité progressive, à enveloppe constante : part minimale de fonds signataires de la charte SISTA dans les fonds de fonds publics, objectif de 30 % de start-ups fondées ou cofondées par des femmes dans les programmes publics d'accompagnement d'ici 2030, jurys mixtes dans tous les concours d'innovation financés par l'État [382].
Ces sept mesures font des gagnants et des perdants, et la loyauté argumentative de ce livre exige de les nommer. Les perdants sont identifiables. Les grands groupes établis, premiers bénéficiaires de la créance du CIR, verront environ 2 milliards d'euros de créance fiscale migrer vers des commandes ouvertes à la concurrence. Les fournisseurs habituels de l'État perdent, avec la procédure accélérée, la barrière à l'entrée que constituaient les références et les dossiers exigés.
Les gagnants, eux, ont déjà un visage. Les entreprises en série C ou D trouvent dans la commande publique le marché domestique qui justifie de rester indépendantes plutôt que de vendre. Les PME innovantes accèdent à des marchés qui leur étaient fermés de fait. Les équipes fondatrices féminines, qui captent aujourd'hui 2 % des montants levés, voient la conditionnalité des soutiens publics transformer les intentions de mixité en règle du jeu.
Le calendrier tient en une législature. Le décret SBIR se prend dès la première année, en même temps que les mesures réglementaires du droit au rebond ; la procédure accélérée de commande est opérationnelle sous deux ans dans les principaux ministères acheteurs ; la bascule du CIR s'étale sur quatre ans, le temps que les entreprises ajustent leurs plans de R&D.
La vision — la France comme infrastructure de la connaissance mondiale
Il y a une manière de voir l'innovation que Mazzucato exprime mieux que quiconque [376] : dans une économie fondée sur la connaissance, l'État, loin d'être un redistribueur passif des richesses créées par le marché, est un investisseur actif qui prend les risques que le marché privé ne peut pas prendre, crée les marchés qui n'existent pas encore, et recueille une partie du retour de cet investissement pour financer le cycle suivant.
Cette vision n'est pas une nouveauté pour la France. L'État français a construit Airbus, le TGV, le parc nucléaire, le Minitel : avec des succès inégaux et un tempo parfois discutable, mais avec la conviction que certains investissements ne se font pas spontanément et que l'horizon d'un entrepreneur privé est insuffisant pour les assumer seul. Ce que la France a perdu depuis trente ans, c'est la confiance dans cette logique, par crainte justifiée des échecs retentissants, par idéologie de marché importée des années Thatcher-Reagan, par défaillance de la sélection et de l'évaluation.
Dans la même période, la France a aussi démontré qu'elle pouvait produire des succès considérables (BlaBlaCar, Doctolib, et maintenant Mistral), nés d'entrepreneurs qui ont pris des risques dans un écosystème imparfait plutôt que d'une politique industrielle centralisée. Le talent est là ; il manque la dernière pièce du système : la garantie que celui qui prend le risque de construire quelque chose de difficile, et qui réussit techniquement, trouvera quelqu'un pour l'acheter.
La France d'abondance que ce livre cherche à décrire est une France où l'État crée les marchés dans lesquels les gagnants peuvent émerger, plutôt qu'une France où il choisirait les gagnants technologiques depuis un bureau. La nuance est fondamentale. On ne peut pas prédire que Mistral va battre OpenAI, mais on peut créer les conditions pour que des entreprises comme Mistral aient les moyens de rester dans la course.
La France compte aujourd'hui une trentaine de licornes, et Mistral a franchi les dix milliards de valorisation [374]. Les dépenses privées de R&D représentent 1,44 % du PIB [375], contre 2,8 % aux États-Unis et près de 4 % en Corée du Sud. Ces chiffres sont le résultat d'un chaînon manquant plutôt qu'une fatalité. Ce chaînon a un nom, un modèle et un budget raisonnable. Il reste à prendre la décision politique de le forger.
L'échelle européenne — pourquoi la France seule ne suffit pas
Mistral est un exemple central, mais il révèle aussi la limite fondamentale de l'échelle nationale.
Un marché de 67 millions d'habitants, même avec un État parfaitement organisé, ne crée pas la certitude de marché qui fait les géants mondiaux. Amazon a eu besoin du marché américain (330 millions de consommateurs et des achats fédéraux massifs) pour atteindre l'échelle du cloud. La France peut et doit créer des premiers acheteurs publics nationaux. Mais pour que les prochains Mistrals deviennent des géants capables de tenir tête à Nvidia et Microsoft, le marché doit être européen.
Le rapport Draghi, publié en 2024, a posé ce diagnostic avec une franchise rare dans la communication institutionnelle européenne [370]. L'Europe perd la course technologique face aux États-Unis et à la Chine, avec un écart d'investissement de 800 milliards d'euros par an. Sa recommandation principale, la création d'un fonds d'investissement commun inspiré de DARPA, a cessé d'être théorique. En juillet 2025, la Commission a inscrit dans son projet de budget 2028-2034 un Fonds européen de compétitivité de 234 milliards d'euros, conçu pour accompagner le parcours entier d'une technologie, de la recherche au déploiement sur le marché ; le Conseil a arrêté sa position en juin 2026 [445]. Tout se jouera dans les modalités : un fonds qui saupoudre des subventions reproduirait le CIR à l'échelle continentale, tandis qu'un fonds qui commande des résultats serait ce DARPA européen qui fait encore défaut.
Les instruments embryonnaires existent. Le Fonds européen de défense doté de 8 milliards d'euros sur 2021-2027 finance des technologies de défense développées en coopération entre États membres [371] : c'est un embryon de commande publique européenne pour l'innovation de rupture, trop petit et trop lent, mais la structure juridique existe. L'European Innovation Council, doté de 10 milliards d'euros dans le cadre d'Horizon Europe, peut prendre des participations directes dans des start-ups de deep tech [372], chose inédite pour une institution européenne. L'European Health Data Space [373], en cours de déploiement, permettra d'activer les données de santé de 450 millions d'Européens comme infrastructure pour la biotech et la medtech.
Depuis 2025, la liste s'allonge. Le sommet de Paris sur l'IA, en février 2025, a déclenché InvestAI, qui vise 200 milliards d'euros d'investissements dont 20 milliards pour des « gigafactories » européennes de calcul, pendant que la France annonçait une centaine de milliards d'investissements privés dans ses propres infrastructures d'IA [446]. La stratégie européenne pour les start-ups, adoptée en mai 2025, a débouché en mars 2026 sur le « 28e régime » : un statut juridique européen optionnel qui permet à une jeune entreprise d'opérer dans toute l'Union sans se plier à vingt-sept droits nationaux, et qui vise explicitement à réduire le coût de l'échec (insolvabilité, droit du travail, fiscalité) [447]. Le chantier du rebond décrit plus haut à l'échelle française devient ainsi un objectif écrit dans le droit européen. Une nuance s'impose sur les milliards du sommet de Paris. Ils financent surtout des centres de données, c'est-à-dire l'infrastructure plutôt que le client ; le goulot du premier acheteur, lui, reste entier.
Le programme de constellation satellitaire souveraine IRIS², engagé fin 2024 pour une dizaine de milliards d'euros, relève de la même logique : une commande publique européenne qui agrège opérateurs et industriels sur un marché qu'aucun État seul ne pourrait financer, et sur un terrain, le spatial, où l'Europe a les briques mais a laissé SpaceX capter la valeur faute d'intégration et d'échelle. C'est un cas d'école du modèle « l'État qui commande », déjà croisé au chapitre 18 comme réponse aux entreprises-États.
La France est le pays le mieux placé pour pousser l'Europe vers ce modèle. Elle a l'armée la plus autonome du continent, les chercheurs, les grandes écoles, la tradition de politique industrielle, et maintenant le précédent Mistral pour démontrer que ça fonctionne. Son rôle est d'initier le modèle à son échelle nationale et de démontrer par la pratique qu'il crée des géants, pour que les autres membres suivent.
Au paradoxe national du départ répond une évidence continentale. La France peut réparer seule sa chaîne (commander plutôt que subventionner, accélérer ses procédures, réhabiliter l'échec, mobiliser tous ses talents), et elle doit le faire sans attendre personne. Mais la dernière marche, celle qui sépare la pépite du géant, a la taille d'un continent. C'est l'objet du chapitre suivant.
Budget récapitulatif, chapitre 21.
| Mesure | Coût net pour l'État | Financement | Horizon |
|---|---|---|---|
| SBIR français (3 % marchés publics PME) | 0 (répartition interne) | Redéploiement marchés existants | Décret en année 1 |
| Réforme procédure commande accélérée | ~100 M€/an (coût admin.) | Budget État courant | Opérationnelle sous 2 ans |
| Redéploiement partiel CIR → commandes | 0 net (réallocation 2 Md€) | Dans enveloppe CIR actuelle (~8 Md€) | ~500 M€/an sur 4 ans |
| SNDS comme marché biotech | ~500 M€/an en pre-achats | ONDAM innovation / budget santé | Montée en charge années 2-3 |
| Plaidoyer DARPA européen | Contribution FR au dispositif EU | Négociation cadre financier UE post-2027 | Cadre financier 2028-2034 |
| Droit au rebond (procédures, encadrement cotation) | 0 (réglementaire) | Budget État courant | Année 1 |
| Conditionnalité mixité des soutiens publics | 0 (conditionnalité) | Enveloppes existantes | Progressive, cible 2030 |
| Total dépense nette supplémentaire | ~600 M€/an | Réallocation CIR + ONDAM | Une législature |
La majeure partie de la politique d'innovation est un problème de règles plutôt que de budget. Réorienter 2 milliards du CIR des intrants vers les sorties, imposer par décret 3 % des marchés aux PME, réduire par procédure les délais de contrat : aucune de ces mesures ne coûte plus qu'elle ne rapporte. Ce qui leur manque, c'est la décision politique de les appliquer contre les résistances prévisibles des grands groupes qui bénéficient du statu quo.
L'innovation clôt la dimension de la réalisation dans l'écosystème national, et revient aussitôt nourrir les autres dimensions. L'innovation médicale améliore la santé, l'innovation énergétique renforce le socle, l'innovation pédagogique transforme la formation, l'innovation institutionnelle régénère la démocratie. La boucle est continue. Deux chapitres restent pour élargir l'échelle, l'Europe (chapitre 22), multiplicateur des réformes nationales, puis le monde (chapitre 23), troisième contrat que Vivre ensemble a laissé ouvert.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [3], [359] à [382] et [444] à [447].