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Partie II — Construire l'abondance · La sécurité

13La défense : la rente de souveraineté

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La France est l'un des rares pays qui savent produire leur défense, et elle sert mieux ses clients qu'elle-même. La souveraineté est aussi une politique industrielle.


Les mêmes entreprises, les mêmes ingénieurs, les mêmes usines. À l'export, elles signent des records et arrachent des contrats à la concurrence américaine chez des clients exigeants ; sur le marché domestique, elles accumulent dix ans de retard sur un sous-marin et des centaines de millions d'euros de dépenses sur un avion de combat dont rien n'a encore volé. Or la défense ferme la deuxième dimension de l'écosystème d'abondance, celle de la sécurité, et sans elle rien de ce qui précède ne tient : on ne se chauffe pas, on ne mange pas, on ne se soigne pas, on ne se loge pas dans un pays qu'un autre peut affamer, occuper ou simplement intimider.

La défense d'abondance désigne une capacité défensive souveraine (qui ne dépend pas du choix d'un autre État pour s'équiper, se ravitailler ou opérer), industrielle (portée par le tissu d'innovation et d'emploi qui en fait l'outil le plus puissant de politique économique non subventionnée), soutenable (qui n'écrase pas les autres composantes de l'abondance par sa charge budgétaire), et européenne (parce que face aux 954 milliards de dollars américains et aux 336 milliards chinois estimés par le SIPRI pour 2024, les 57 milliards français seuls ne tiennent pas l'arithmétique).

La France de 2026 part d'une situation contrastée : une industrie exportatrice exceptionnelle, un sous-investissement domestique chronique, une note européenne jamais payée.


La défense comme politique industrielle

Il existe un paradoxe intellectuel dont les économistes s'accommodent mal : les plus grandes innovations civiles de l'histoire économique moderne ont été produites par la recherche militaire, au sens le plus littéral. Elles ont été financées, prototypées et commandées par des ministères de la Défense qui cherchaient à résoudre des problèmes militaires précis.

Internet est né d'un contrat du département américain de la Défense en 1969 : créer un réseau décentralisé capable de survivre à une frappe nucléaire soviétique [361]. Le protocole TCP/IP, la messagerie électronique, et l'architecture qui sous-tend l'intégralité du commerce mondial depuis trente ans sont le produit non planifié de cet objectif militaire. Le GPS a suivi la même trajectoire, du programme militaire NAVSTAR des années 1970 à l'ouverture civile, avant de devenir la colonne vertébrale invisible du transport et de la logistique mondiales [378]. Les drones commerciaux, le Kevlar, les matériaux composites, la reconnaissance vocale ont suivi la même logique.

On aurait tort d'y lire un éloge de la guerre : l'enseignement porte sur la structure du financement de l'innovation de rupture. La recherche qui transforme les trajectoires technologiques n'a, par définition, ni marché identifié, ni retour sur investissement prévisible, ni actionnaire à satisfaire dans les dix-huit prochains mois. Elle requiert une patience institutionnelle que seuls deux types d'organisations peuvent offrir, les universités et les programmes militaires. Les États-Unis, avec une agence de 220 personnes et un budget annuel d'environ 4,4 milliards de dollars (la DARPA), ont produit des technologies dont la capitalisation boursière cumulée dépasse vingt mille milliards de dollars [236]. Aucun fonds de capital-risque, aucune politique industrielle civile n'approche ce ratio.

La France a le cluster industriel. Elle n'a pas le modèle.


Le cluster industriel exceptionnel

Le tissu industriel de défense français est, à certains égards, sans équivalent en Europe.

Thales (électronique de défense, systèmes de surveillance, cybersécurité, radars) est présent dans 68 pays avec environ 85 000 salariés fin 2025 [243]. Safran (moteurs militaires et civils, équipements de navigation, optronique) emploie 100 000 personnes [243]. Airbus Defence & Space gère les satellites de reconnaissance, les avions de transport militaire, les systèmes de missiles. Naval Group (issu de DCNS) est l'un des rares constructeurs au monde capables de livrer des sous-marins nucléaires d'attaque et des frégates furtives de haute technologie. MBDA est l'unique missilier européen intégré, produisant les systèmes Aster, Mistral et Exocet qui équipent des marines et des armées de l'air dans vingt-sept pays. La Direction des Applications Militaires du CEA maintient le programme nucléaire militaire, les simulations nucléaires et une partie de la recherche de rupture à double usage [243].

Ce tissu produit des résultats : en 2022, les exportations d'armement françaises ont atteint un record historique d'environ 27 milliards d'euros (tiré par la vente de 80 Rafale aux Émirats), et elles sont restées à un niveau élevé depuis, avec 21,6 milliards en 2024 et de l'ordre de 20 milliards en 2025 [235]. Le Rafale part en Grèce, en Inde, en Égypte, aux Émirats arabes unis, en Indonésie. Le Caesar (l'obusier automoteur français) est commandé par l'Ukraine, le Danemark et la Lituanie. La compétition internationale révèle des industriels capables de livrer dans les délais et dans les budgets, capables de battre le F-35 américain ou l'Eurofighter pour des clients exigeants qui ont le choix.

Ces entreprises, ces ingénieurs, ces technologies existent. Le problème réside dans le modèle avec lequel l'État français utilise cet actif industriel.


Le paradoxe domestique

Les mêmes entreprises, avec les mêmes ingénieurs, livrent dans les délais quand le client est grec ou émirati, et peinent systématiquement quand le client est l'État français.

Le problème tient à la structure d'incitation plutôt qu'à la compétence.

Sur le marché export, la concurrence est réelle et brutale : si le prix dérive ou si les délais glissent, le client choisit quelqu'un d'autre. Sur le marché domestique, cette pression n'existe pas. L'État achète à ses champions nationaux dans un cadre réservé, avec des contrats à coût remboursé qui socialisent le risque côté État. Si le programme coûte plus cher que prévu, le surcoût est partagé ; si le programme prend du retard, les pénalités sont symboliques. Il n'y a pas de concurrent qui attend dans l'ombre.

Le résultat est documenté, répété, et jamais sanctionné. Trois cas résument la logique systémique.

Le SCAF. Le Système de Combat Aérien du Futur est censé remplacer le Rafale et l'Eurofighter à l'horizon 2040, dans un programme franco-germano-espagnol associant Dassault Aviation, Airbus Defence et Indra. La phase 1A a engagé environ 450 millions d'euros depuis 2019, et la phase 1B suivante porte sur de l'ordre de 3,2 milliards d'euros [237]. Résultat en termes de matériel volant : zéro. Le programme a failli imploser en 2021-2022 sur un conflit de gouvernance d'une clarté désarmante. Dassault, architecte en chef du programme, refuse de partager ses codes sources de simulation avec Airbus, qui exige une co-maîtrise industrielle réelle : derrière le caprice apparent se joue la question de la propriété intellectuelle, qui aurait dû être réglée avant la signature des contrats. Un accord de lancement avait bien été trouvé fin 2022, mais le modèle de gouvernance qui produit ces blocages n'a pas changé. La crise a été relancée à l'été 2025, Dassault réclamant désormais 80 % du pilier avion ; la médiation allemande a conclu à l'impossibilité d'un compromis, et Éric Trappier déclarait en mars 2026 que « le SCAF est mort » si Airbus refuse ce partage. Le programme est au bord de la rupture.

Le Barracuda. Les sous-marins nucléaires d'attaque de classe Suffren sont le fleuron de Naval Group. Programme lancé en 1998 [238]. Première livraison prévue : 2012. Première livraison effective : 2022, soit dix ans de retard [238]. Surcoût estimé à plus de 30 % par rapport au budget initial [238]. Pendant une décennie, la Marine nationale a opéré avec un parc vieillissant en attendant des navires que le calendrier industriel n'arrivait pas à tenir. La fin de série s'est toutefois redressée : le De Grasse a été livré en juin 2026, et le Casabianca est désormais attendu en 2029, avec un an d'avance sur le calendrier révisé.

Scorpion. Le programme de modernisation des véhicules blindés (Griffon, Jaguar, Serval) accumule les retards tranche après tranche, notamment sur l'intégration des systèmes de communication tactique [239]. La Cour des comptes, dans ses rapports annuels sur l'exécution des programmes d'armement, documente ces décalages avec une régularité qui dit tout sur la nature structurelle du problème [244].

Le phénomène doit moins à la corruption ou à l'incompétence des ingénieurs qu'à un écosystème dans lequel le client est captif de ses fournisseurs, où les contrats ne créent pas d'incitation réelle à la performance, et où l'invocation de la « souveraineté industrielle » est devenue le paravent qui permet de ne jamais remettre en question les règles du jeu. C'est exactement la dynamique décrite dans les chapitres précédents sous le nom de rente : une position protégée, sans pression concurrentielle, qui capture la régulation au nom d'un intérêt général. Seule l'invocation change. Là où les ordres professionnels invoquent la qualité du service rendu et la bureaucratie la continuité de l'État, l'écosystème de défense invoque la souveraineté nationale. Le registre est plus solennel, mais l'effet est le même : un client captif, des règles qui désincitent à la performance, et une critique politiquement coûteuse à formuler.


La note que l'Europe n'a jamais payée

La France maintient sa dyade nucléaire pour un coût annuel de l'ordre de 6 à 7 milliards d'euros [240]. La doctrine française parle officiellement de deux composantes ; opérationnellement, elles se déploient sur trois vecteurs distincts. La composante océanique mobilise les Forces océaniques stratégiques (FOST), avec quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de classe Le Triomphant armés de missiles M51, dont au moins un est en permanence en patrouille dissuasive. La composante aéroportée combine les Forces aériennes stratégiques (FAS), avec les Rafale terrestres basés à Saint-Dizier et Avord et armés de missiles ASMP-A, et la Force aéronavale nucléaire (FANu), avec les Rafale Marine embarqués sur le porte-avions Charles de Gaulle et armés du même missile. Le coût annuel agrégé couvre les têtes nucléaires du CEA militaire, les sous-marins et leurs missiles, les Rafale nucléaires, le groupe aéronaval, les infrastructures de commandement et le personnel dédié. Il représente environ 13 % du budget total de défense français [240].

L'Allemagne dépense 108,2 milliards d'euros de défense en 2026 (82,7 milliards de budget ordinaire et 25,5 milliards de fonds spécial), avec un plafond porté à 152,8 milliards en 2029, le tout sans aucune dépense nucléaire [242]. La Pologne y consacre 4,3 % de son PIB, le premier ratio de l'OTAN [242], sans davantage de coût nucléaire. Ces pays peuvent mettre l'intégralité de leur budget défense dans des chars, des drones, des systèmes anti-aériens, de l'aide à l'Ukraine, parce que quelqu'un d'autre finance le parapluie stratégique ultime. Ce quelqu'un, depuis le Brexit, c'est uniquement la France au sein de l'Union européenne.

La dissuasion française est la seule capacité nucléaire souveraine de l'Union, indépendante des codes d'emploi américains et de toute autorisation de Washington. Dans un scénario de découplage entre les États-Unis et l'Europe (que personne n'excluait plus à partir de 2025), c'est la seule garantie stratégique autonome du continent. L'Europe bénéficie de cette garantie depuis soixante ans sans jamais l'avoir comptabilisée, négociée, ni partiellement financée.

Se doter d'une capacité de dissuasion souveraine coûterait à l'Allemagne plusieurs dizaines de milliards d'euros de départ, puis de l'ordre de 10 à 15 milliards par an ; le Royaume-Uni consacre environ 6 milliards de livres par an à son seul programme Trident [241]. L'Allemagne ne le fait pas, ce qui est parfaitement rationnel : pourquoi payer pour ce que la France fournit gratuitement ? C'est la logique du passager clandestin, appliquée à l'échelle géopolitique.

Cette asymétrie n'est comptabilisée nulle part : ni dans les contributions au budget européen commun, ni dans le calcul des efforts de défense à l'OTAN, où le critère des 2 % du PIB s'applique sans pondération par la nature des capacités maintenues. Le sommet de La Haye de juin 2025 a d'ailleurs relevé la barre en fixant une nouvelle cible de 5 % du PIB d'ici 2035, sans davantage pondérer par la charge nucléaire. La France, qui a atteint le seuil de 2 % en 2024 [245], ne reçoit aucune reconnaissance formelle pour le fait qu'une partie de son budget sert une mission dont bénéficie l'ensemble du continent.

Pour situer l'ordre de grandeur, ces 7 milliards d'euros représentent environ 4 % du déficit public français de 2024 et moins de 0,3 % du PIB [246]. La France peut donc se payer sa dissuasion ; le sujet est que les bénéficiaires européens du parapluie n'en ont jamais payé une part.

La France a un actif stratégique unique en Europe, qu'elle n'a pas valorisé depuis des décennies. Trois issues sont possibles. La première, la reconnaissance budgétaire, consiste à comptabiliser formellement la contribution française à la sécurité stratégique européenne dans les instruments européens : un crédit sur les contributions au budget commun, une pondération dans le Fonds européen de défense, une reconnaissance dans les calculs OTAN. La deuxième, la doctrine étendue, consiste à proposer explicitement que la dissuasion française couvre l'Europe, avec une gouvernance partagée et une contribution financière des partenaires. La troisième, le statu quo, dure depuis soixante ans. Il n'est pas tenable indéfiniment : un pays qui finance le bien public du continent sans contrepartie finit par manquer les ressources pour construire le reste.


L'arithmétique impossible seul

Il y a une limite à ce qu'on peut reprocher au seul modèle d'acquisition français, et cette limite est géopolitique.

La France dépense 57,1 milliards d'euros pour sa défense en 2026 [234], contre 32 milliards en 2017, et l'effort continue de monter. Or le monde a changé depuis février 2022 : le retour de la guerre conventionnelle à grande échelle sur le sol européen a mis fin à trente ans de dividende de la paix. Dans ce contexte, cet ordre de grandeur suffit à maintenir une armée professionnelle de haute qualité, une marine de projection, une force aérienne compétente, et une dissuasion nucléaire. Il ne permet pas de financer simultanément la R&D de rupture militaire de nouvelle génération (hypersonique, cyber militaire, intelligence artificielle de commandement, drones en essaim), de moderniser l'ensemble des équipements conventionnels, et de projeter une influence stratégique à la hauteur des ambitions géopolitiques françaises.

L'Europe, ensemble, dépense environ 381 milliards d'euros par an en défense (estimation de l'Agence européenne de défense pour l'UE-27 en 2025) [245], avec vingt-sept pays et 450 millions d'habitants, soit le deuxième ensemble de défense mondial, supérieur au budget officiel chinois. Mais ces 381 milliards sont dispersés en vingt-sept armées nationales, avec dix-sept types différents de chars de combat contre un seul aux États-Unis [370], des systèmes de communication incompatibles, des doctrines d'emploi divergentes, et des marchés d'acquisition hermétiquement fermés les uns aux autres. Conséquence : des centaines de milliards qui produisent environ la moitié de l'efficacité stratégique qu'ils pourraient produire. L'année 2025 a marqué un tournant. L'Union a lancé le plan ReArm Europe / Readiness 2030 (jusqu'à 800 milliards d'euros mobilisables) et l'instrument SAFE (150 milliards de prêts communs adoptés en mai 2025, dont environ 16 milliards fléchés vers la France), premiers outils d'un réarmement financé à l'échelle continentale.

La guerre en Ukraine a ajouté une dimension que les théoriciens de la défense avaient sous-estimée : la rapidité d'adaptation technologique en temps réel. Les drones civils commerciaux ont été transformés en vecteurs d'attaque et de reconnaissance en quelques mois, et l'intelligence artificielle s'intègre dans les systèmes de ciblage avec des délais qui se mesurent en semaines plutôt qu'en années [248]. Ce rythme d'innovation contredit radicalement la logique des grands programmes d'armement à vingt ans de délai, et valide a contrario le modèle DARPA, fait de paris à horizon court, de capacité à pivoter et de tolérance à l'échec.


La LPM 2024-2030 — signal fort, modèle inchangé

La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 représente une rupture quantitative : 413 milliards d'euros sur sept ans dans sa version initiale, soit une hausse de 40 % par rapport à la programmation précédente [234]. Son actualisation, adoptée le 1er juillet 2026, y a ajouté 36 milliards d'euros, portant l'enveloppe totale à 436 milliards et le budget annuel à 76,3 milliards en 2030. C'est l'effort budgétaire de défense le plus important depuis la fin de la guerre froide.

C'est nécessaire ; ce n'est pas suffisant.

L'effort budgétaire seul ne résout pas le problème du modèle d'acquisition. Verser 436 milliards dans un système qui produit du SCAF bloqué et du Barracuda longtemps en retard, c'est financer la rente plutôt que l'abondance. L'argent supplémentaire sera absorbé dans les structures existantes, les mêmes contrats à coût remboursé, les mêmes pénalités symboliques, les mêmes blocages de gouvernance. La LPM ne pose pas davantage la question de l'articulation européenne, ni celle du nucléaire, ni celle de la mutualisation de la R&D avec les partenaires. Elle est, en résumé, une réponse quantitative à un problème qui est d'abord qualitatif et architectural.

Annie Jacobsen, dans son histoire de DARPA [249], souligne ce qui distingue fondamentalement le modèle américain du modèle d'acquisition traditionnel : DARPA ne gère pas des projets, elle finance des paris. Les program managers sont recrutés pour trois à cinq ans dans le secteur privé ou académique, avec un mandat explicite de prendre des risques que personne d'autre ne prendrait. L'échec est toléré, l'ambition est obligatoire, et l'absence d'ambition est, elle, punie. C'est le contraire exact du modèle d'acquisition français, où l'ambition est punie par les dépassements de coût et le risque est socialisé vers l'État.


Trois réformes qui changent la structure

La quantité est désormais acquise avec la LPM ; la qualité reste à faire. Trois réformes architecturales s'enchaînent. Aucune ne réclame un effort budgétaire supplémentaire ; toutes réclament des décisions politiques que ni la LPM 2024-2030 ni les exercices précédents n'ont prises.

Réforme 1. Réformer le modèle d'acquisition. Il s'agit d'introduire de la pression concurrentielle là où elle est absente : des contrats à performance avec des bonus sur les livraisons en avance et des pénalités réelles sur les retards ; des références de prix prises sur les marchés export pour calibrer les prix domestiques (si le Rafale se vend au même prix à l'export et que le programme national coûte 30 % de plus, la question du surcoût doit être posée explicitement) ; des compétitions ouvertes pour les équipements non stratégiques permettant à des PME et start-ups de défense d'entrer sur des segments qui leur sont actuellement fermés. Le code des marchés de défense prévoit déjà des procédures adaptées ; il s'agit de les appliquer avec une rigueur que la culture de la relation privilégiée État-industriels a érodée.

Réforme 2. Créer un DARPA européen. Mutualiser la R&D de rupture à l'échelle de l'Union : une agence commune financée à 5 à 10 milliards d'euros par an [370], avec un mandat d'ambition comparable à DARPA, capable de financer les ruptures technologiques que les marchés privés ne prendront pas. Le Fonds européen de défense [371] est un embryon, avec près de 8 milliards sur sept ans, soit environ un milliard par an, à comparer aux 4,4 milliards annuels de DARPA pour une économie comparable en taille à celle de l'Europe. Il faut multiplier l'outil par dix. Les retombées bénéficieraient à toute l'industrie européenne, exactement comme l'internet a bénéficié à toute l'économie mondiale. L'Europe peut et doit avoir un instrument propre, souverain, avec un mandat plus large que la défense stricte.

Réforme 3. Valoriser l'actif nucléaire. La France doit proposer à ses partenaires européens une doctrine de dissuasion étendue explicite (la dissuasion française couvre le continent, à des conditions de gouvernance définies collectivement) en échange d'une contribution financière des partenaires au maintien de cette capacité. Loin d'une menace de retrait de la dissuasion, il s'agit d'une négociation entre partenaires adultes sur un bien commun qui n'a jamais été formellement reconnu comme tel. Si l'Allemagne contribue 2 milliards par an à un fonds européen de maintien de la dissuasion souveraine, et si la Pologne, l'Italie et l'Espagne font de même proportionnellement à leur taille, la France récupère les ressources pour renforcer simultanément ses capacités conventionnelles et sa R&D de rupture. Tout le monde y gagne : l'Europe obtient une garantie stratégique formalisée, la France obtient les moyens de la financer durablement.


Le format et les hommes : la rupture invisible

La rente d'acquisition a une victime opérationnelle directe que l'analyse industrielle laisse trop souvent dans l'ombre : les femmes et les hommes qui devraient, demain, se battre avec les matériels manquants, les stocks vides et les effectifs sous-dimensionnés qu'elle a produits. La LPM et son actualisation de 2026 [247] traitent la quantité ; elles ne traitent pas pleinement la rupture humaine et matérielle qui s'est creusée pendant trente ans. Quatre dimensions doivent être nommées.

Le recrutement et la fidélisation

Depuis 2018, les armées peinent à atteindre leurs objectifs annuels. La cible LPM est de 275 000 ETP au ministère en 2030 (210 000 militaires d'active, 65 000 civils, plus 80 000 réservistes opérationnels) ; à fin 2025, le ministère accusait un retard cumulé d'environ 4 600 postes sur la trajectoire prévue [247]. La démarche « Fidélisation 360° » lancée en mars 2024 a permis, pour la première fois en quatre ans, d'atteindre la cible annuelle de schéma d'emploi. Mais les crédits de rémunération ne suivent pas, et le ministère a dû freiner ses recrutements à partir de septembre 2025 [247].

Le sujet de fond est triple. La solde d'un sergent ou d'un caporal-chef français est sensiblement inférieure à celle de son équivalent britannique ou allemand à grade comparable. La durée moyenne d'engagement (8 à 10 ans) est plus courte que dans les armées britannique ou américaine, ce qui multiplie le coût caché de la formation. Et la concurrence du secteur civil sur les compétences de niche (cyber, ingénierie systèmes, pilotes, sous-mariniers, opérateurs de guerre électronique) est devenue brutale : un cybertechnicien expérimenté peut, à la sortie des armées, doubler ou tripler son salaire dans le privé. Aucune de ces tensions ne se règle par une enveloppe budgétaire seule, à moins de revaloriser substantiellement la solde, ce qui ajouterait plusieurs milliards par an au budget personnel du ministère.

L'Allemagne, elle, vise 260 000 militaires d'active et 200 000 réservistes à l'horizon 2035 [247]. Si cette trajectoire se confirme, l'écart de format conventionnel entre les deux pays s'inversera dans la décennie qui vient, après quarante ans de primauté conventionnelle française sur le continent.

Les réservistes : la profondeur opérationnelle qu'on n'a pas

La France comptait près de 44 000 réservistes opérationnels fin 2024 (en hausse de 10 %), avec des crédits portés à près de 320 millions d'euros en 2026 [247]. La LPM cible 80 000 en 2030 et 105 000 en 2035, soit un ratio d'un réserviste pour deux militaires d'active. Le Royaume-Uni, à population similaire, aligne une Army Reserve d'environ 26 000 hommes, et près de 80 000 réservistes si l'on inclut la réserve régulière.

L'enjeu dépasse la seule quantité. La réserve est ce qui donne à une armée sa profondeur en cas d'engagement durable : capacité à relever les unités d'active, à mobiliser des compétences spécialisées (médicales, cyber, génie civil, juridiques) que l'armée d'active ne peut pas maintenir à coût raisonnable, et à articuler la défense nationale avec le tissu social et professionnel du pays. Multiplier la réserve par deux en cinq ans suppose des moyens financiers (de l'ordre de 500 à 800 millions d'euros par an supplémentaires en régime permanent), des évolutions de statut pour faciliter l'absence des réservistes auprès de leurs employeurs civils, et une organisation administrative que la chaîne de commandement actuelle a laissée s'atrophier. La LPM en pose le cadre ; la mise en œuvre opérationnelle reste à faire.

Les magasins vides et la haute intensité

Le rapport de la mission flash sur les munitions de l'Assemblée nationale (février 2023) [247] a posé un constat sans ambiguïté : les stocks d'artillerie permettraient de tenir « quelques semaines au mieux » en cas de conflit de haute intensité. Le référentiel actuel des armées dimensionne les stocks pour deux mois de combats intensifs, ce que les rapporteurs sénatoriaux Conway-Mouret et Saury (2024) ont qualifié d'« hypothèse très basse qui reflète d'abord les contraintes budgétaires » [247]. Leur recommandation, reprise par le président de la République en juillet 2025, est de porter le référentiel à six mois pour les obus, missiles et consommables d'utilisation massive, afin de laisser à l'industrie le temps de basculer en économie de guerre.

L'écart entre l'ambition et la réalité est documenté. Pour la France, la cadence de production d'obus de 155 mm est passée de 30 000 en 2022 à 60 000 en 2025, avec un objectif de 100 000 avant 2027. C'est une montée en puissance significative ; la consommation ukrainienne en haute intensité, elle, dépassait 6 000 obus par jour en 2023. Les délais de production des munitions complexes (missiles Aster, MICA, Meteor, missiles antichar) restent de plusieurs mois à plusieurs années par unité. Le plan munitions de la LPM initiale prévoyait 16,5 milliards d'euros sur sept ans ; en mars 2026 ont été annoncés 8,5 milliards supplémentaires d'ici 2030 [247] et la création de France Munitions, plateforme hybride public-privé. C'est une réponse nécessaire, qui reste insuffisante pour atteindre le référentiel à six mois sans un effort additionnel de plusieurs milliards par an au-delà de 2030.

Derrière ces cadences industrielles, la réalité est simple à dire. Une armée dont les magasins sont vides ne tient pas la durée, quelle que soit la qualité de ses avions et de ses équipages ; un soldat qui compte ses obus combat déjà à moitié battu. La haute intensité épuise d'abord les stocks, puis les hommes.

Au-delà des stocks, la doctrine elle-même n'a pas fini son pivot. Le modèle d'armée professionnelle adopté en 1996 a été conçu pour des opérations expéditionnaires de basse à moyenne intensité (Afghanistan, Sahel). Il a été remarquablement efficace dans son périmètre. Il est, par construction, mal adapté à une guerre de haute intensité de type ukrainien, qui suppose l'engagement de plusieurs dizaines de milliers de soldats, une attrition massive, des drones par milliers et une durée de conflit en années plutôt qu'en mois. L'armée française pourrait aujourd'hui engager, en haute intensité, environ 60 000 hommes au plus, selon les hypothèses de la Revue nationale stratégique 2022 [247]. La LPM fait quelques pas dans cette direction (commandes accélérées de drones tactiques, montée en puissance des unités d'artillerie, durcissement de la formation des chefs de section) ; elle n'opère pas la refondation doctrinale qu'imposerait un véritable pivot vers la haute intensité.

L'engagement citoyen

Le service militaire a été suspendu en 1997. Le service national universel créé en 2019 a échoué à se généraliser : moins de 10 % d'une classe d'âge l'a effectué en 2024, et le dispositif a été arrêté au 1er janvier 2026 [247]. Le président de la République a annoncé fin novembre 2025 un nouveau service militaire volontaire de dix mois, visant en priorité les jeunes de 18 à 19 ans, doté de plus de 2 milliards d'euros. Le déploiement débute à l'été 2026 avec 3 000 volontaires, pour une cible de 50 000 par an à l'horizon 2035.

La question de fond est simple : un volontariat suffit-il à reconstruire le lien Nation-armée et à fournir le vivier de réservistes que la France n'a pas ? Plusieurs pays comparables ont fait des choix différents. La Suède a réintroduit la conscription en 2017, avec une sélection annuelle d'environ 8 000 jeunes parmi 100 000 convoqués ; la Norvège n'a jamais suspendu la sienne. Aucun de ces modèles n'est directement transposable, mais ils montrent qu'un service national obligatoire reste compatible avec une démocratie moderne lorsque le contexte stratégique le justifie.

La France ne pourra pas atteindre ses objectifs de réservistes ni reconstruire la résilience civile dont parle la Revue nationale stratégique 2022 sans un engagement citoyen substantiellement plus large que ce que le volontariat de 2026 amorce. Le nouveau régime d'« état d'alerte de sécurité nationale » introduit par la LPM actualisée préfigure un cadre dans lequel l'engagement citoyen retrouverait une place opérationnelle ; encore faudra-t-il que le pays accepte d'en discuter sans tabou.

Les trois réformes précédentes (acquisition, R&D européenne, valorisation nucléaire) règlent l'amont industriel et budgétaire. Elles ne suffisent pas. Une politique de défense d'abondance suppose aussi de reconstruire le format opérationnel (effectifs, réservistes, stocks de munitions), de basculer doctrinalement vers la haute intensité, et de réenraciner la défense dans la société par un engagement citoyen qui donne à la résilience civile un fondement durable. Sans cela, la France peut produire les meilleurs Rafale et SCAF du continent et se retrouver, à l'épreuve du conflit, sans les hommes ni les munitions pour les faire voler.


La vision — une défense d'abondance

La leçon de DARPA tient en peu de mots : dépenser autrement importe davantage que dépenser plus.

Dans une défense d'abondance, les 436 milliards de la LPM 2024-2030 actualisée produisent une armée plus moderne, des technologies plus avancées, et des retombées civiles plus importantes, en changeant le modèle plutôt qu'en augmentant le budget. Des contrats qui récompensent la livraison plutôt que la dépense. Une R&D européenne mutualisée plutôt que vingt-sept R&D nationales sous-capitalisées. Une valorisation de l'actif nucléaire qui transforme un coût unilatéral en investissement collectif.

Ce programme dérange des deux côtés du spectre politique. Il dérange ceux qui voient la défense comme une dépense improductive ou un vestige de la logique de puissance du XXe siècle. Or, sans défense crédible, une nation ne choisit pas sa politique économique ; elle la subit. Il dérange aussi ceux qui sacralisent la défense comme un impératif au-dessus de la critique. Or, le modèle d'acquisition actuel gaspille des actifs industriels exceptionnels.

La souveraineté militaire et la souveraineté économique ne sont pas séparables. Un pays qui dépend d'un allié unique pour sa garantie de sécurité n'est pas libre de contredire cet allié quand ses intérêts économiques divergent. Un pays qui maintient seul le bien commun nucléaire européen sans contrepartie s'appauvrit progressivement pendant que ses partenaires renforcent leurs capacités conventionnelles. Un pays dont les industriels de défense vivent de rentes domestiques protégées perd l'avantage compétitif que ces industriels ont pourtant démontré sur les marchés export.

Reste un point qui dépasse l'arithmétique des programmes. Parmi les politiques publiques, la défense a un statut singulier, celui d'une assurance qu'une société prend contre ce qu'elle espère ne jamais voir arriver. C'est ce qui rend ses arbitrages difficiles dans une démocratie en temps de paix. Les coûts sont concrets et immédiats (soldes, équipements, infrastructures, formation), tandis que les risques contre lesquels ils protègent restent abstraits et probabilistes. Le « dividende de la paix » de 1990-2014 a été massivement réinvesti dans la dépense sociale, sur l'hypothèse implicite que la guerre n'était plus une variable du calcul collectif. L'Ukraine a fait sortir cette hypothèse du domaine de l'évidence. Il revient désormais à la société française, au-delà du seul ministère et des seuls militaires, d'accepter qu'une fraction du présent doit être consacrée à protéger ce que les générations futures hériteront : un pays qui peut, dans le pire des cas, encore se défendre, et donc encore choisir.

Cela suppose, par-delà le budget, de réintégrer l'armée dans la société française. Le modèle professionnel de 1996 a produit par effet de bord une distance institutionnelle entre militaires et civils que peu de démocraties comparables connaissent. Les armées vivent dans des garnisons éloignées des grandes villes, les compétences militaires circulent peu vers le secteur civil, et les vétérans peinent à voir leur expérience reconnue par une économie qui ne sait pas la valoriser. Le nouveau service national volontaire est un pont ; il sera trop étroit s'il reste seul. Le lien Nation-Armée, bien plus qu'un slogan républicain, est la condition qui permet à une démocratie d'assumer, en temps de paix, le coût d'une défense crédible, et de mobiliser ses citoyens en cas de crise sans recourir à une force étrangère ou mercenaire.

En matière de défense, l'abondance signifie donc autre chose que davantage d'armes : une architecture stratégique qui maximise la valeur des moyens disponibles (en Europe, en intelligence, en industrie et en hommes) pour produire une sécurité réelle à un coût que des démocraties adultes peuvent durablement assumer, et qu'elles peuvent expliquer à leurs citoyens comme une protection partagée plutôt que comme une dépense imposée.


Budget récapitulatif, chapitre 13.

Mesure Coût net pour l'État Impact attendu Horizon
Réforme modèle d'acquisition 0 net (dans LPM) Économies estimées -3 à -5 Md€/an sur dépassements LPM 2024-2030
Contribution FR au DARPA européen ~1-2 Md€/an (dans LPM) Mutualisation R&D : accès à 5-10 Md€/an de capacité EU Négociation UE, montée en charge d'ici 2030
Valorisation actif nucléaire Recette potentielle +2-4 Md€/an Contribution financière partenaires EU Négociation sur une législature
Bilan net Neutre à positif +10-15 Md€ de capacité R&D européenne partagée

La défense articule deux logiques : la protection de l'intégrité nationale, sans laquelle aucune politique économique n'est libre, et la politique industrielle la plus puissante jamais mise en œuvre, dont les retombées civiles ont structuré l'économie mondiale depuis soixante ans. La France a les actifs pour les deux. Elle manque du modèle qui permettrait de les faire fructifier ensemble.

Le chapitre suivant ouvre un nouveau registre du livre. Après la sécurité, qui protège l'individu et le collectif, l'appartenance, qui les relie. Et il s'ouvre par ce qui en est la condition la plus matérielle, la mobilité. Aucun lien social n'existe sans la possibilité concrète d'aller travailler, de voir un médecin, de voter ou de retrouver les siens. Les 15 millions de Français en captivité de mobilité sont 15 millions de Français à qui la République refuse, par sa politique d'infrastructure, l'accès au pays auquel ils appartiennent en théorie.


Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [234] à [249], [361], [370], [371] et [378].