Entre les blocs qui se ferment, la France garde ce qui ne s'exproprie ni ne se taxe : ses liens avec le monde.
Le 17 juillet 2025, les derniers soldats français ont quitté le Sénégal. Le Tchad et la Côte d'Ivoire avaient tourné la page quelques mois plus tôt ; de l'ancienne présence militaire française en Afrique ne subsistent que les emprises de Djibouti et du Gabon, moins de deux mille hommes. En trois ans, la France a perdu ce qui organisait depuis soixante ans son influence sur le continent où se joue l'avenir démographique de sa langue. On peut y lire un déclassement. On peut aussi y lire une clarification : la puissance par les bases est terminée, et ce qui reste à la France dans le monde tient désormais à ce qu'aucune junte ne peut exproprier.
Car vue du large, la France ne ressemble guère au récit qu'elle se fait d'elle-même, celui d'une puissance moyenne repliée dans l'angle nord-ouest de l'Europe. Elle est un archipel. Un archipel de territoires, puisque ses outre-mer lui donnent la deuxième zone économique exclusive du monde, environ 10 millions de km², et font d'elle le seul pays européen physiquement présent dans l'Atlantique, l'océan Indien et le Pacifique [406bis]. Un archipel d'habitants, avec près de trois millions de Français outre-mer et environ deux millions et demi à l'étranger. Un archipel de locuteurs, enfin : près de 400 millions de personnes parlent français en 2025, quatrième langue du monde, et l'Observatoire de la langue française en projette 590 millions en 2050, dont neuf sur dix en Afrique [409]. Aucun de ces cercles ne se gouverne par la force ; tous se cultivent, ou s'étiolent.
Tout ce qui précède regardait la France de l'intérieur. Ce chapitre la regarde depuis l'extérieur, et il pose deux questions. Où la France se tient-elle dans un monde redevenu un monde de blocs ? Et que fait-elle des gens qui la relient à ce monde : ceux qui partent, ceux qui arriveront forcés par le climat, ceux qui parlent sa langue sans jamais l'avoir vue ? La réponse défendue ici tient en une phrase : la France n'a plus les moyens d'être un bloc ni d'en dicter les termes ; elle a encore, si elle s'en donne la peine, les moyens d'être un lien, c'est-à-dire le pays d'Europe le mieux placé pour parler à la fois à Washington, à Pékin et au reste du monde.
La France de 2026 part de loin : ni doctrine du retour des diasporas, ni cadre pour les migrations climatiques, ni stratégie à la hauteur de ce que la francophonie représente, ni discours articulé sur ce qu'elle propose aux pays qui refusent de choisir un bloc.
Où la France se tient
Le chapitre 22 a décrit le retour des blocs et la réponse qui vaut pour l'économie, la masse européenne. Reste ce que la masse ne règle pas : la position propre de la France. Vis-à-vis des États-Unis, cette position est celle d'un allié structurel en déficit de rapport de force. Les États-Unis sont le premier client de la France hors Union européenne et son premier investisseur étranger, et c'est ce même allié qui a imposé en 2025 un tarif de 15 % sur la plupart des biens européens [409bis]. Vis-à-vis de la Chine, la position est celle d'un client dépendant. La Chine représente le premier déficit commercial bilatéral de la France, près de 50 milliards d'euros en 2024, soit près de la moitié du déficit commercial total du pays, et une dépendance d'intrants (panneaux solaires, terres rares, batteries) que le chapitre 8 a détaillée [409bis]. Aucune de ces deux relations ne se renégocie depuis Paris seul ; les deux se négocient à Bruxelles.
Entre les deux blocs, il y a le reste du monde, et c'est là que la position française cesse d'être un simple sous-ensemble de la position européenne. Lors du vote de l'Assemblée générale des Nations unies condamnant l'invasion de l'Ukraine, en mars 2022, près de la moitié des États africains se sont abstenus ou n'ont pas pris part au vote [409bis]. Les BRICS élargis pèsent désormais plus du tiers du PIB mondial en parité de pouvoir d'achat. Ce monde-là ne se vit ni comme pro-américain ni comme pro-chinois : il compare des offres. Une offre chinoise, massive, rapide, indifférente à la gouvernance. Une offre américaine, puissante et de plus en plus transactionnelle. Et une offre européenne qui reste largement à formuler, dont la France pourrait être le premier porteur si elle cessait de confondre influence et nostalgie.
Pour formuler cette offre, la France dispose d'atouts qu'aucun autre pays européen ne cumule. Sa zone économique exclusive tient à 97 % à ses outre-mer, et l'essentiel s'étend dans l'Indo-Pacifique, où vivent 1,6 million de Français et où environ 7 000 militaires sont stationnés en permanence [406bis]. Dans la zone où se jouera la rivalité sino-américaine, la France est une puissance résidente plutôt qu'une puissance de passage. S'y ajoutent une langue parlée sur les cinq continents, l'un des tout premiers réseaux diplomatiques de la planète et un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU.
Encore faut-il tirer la leçon de la décennie. Au Sahel, la France a découvert qu'une base se ferme par décret et qu'un contrat minier se déchire : le Niger, qui fournissait encore un cinquième de son uranium en 2022, a retiré à Orano son principal permis en 2024 [409bis]. Tout ce qui repose sur l'accès garanti est révocable. Ce qui ne l'est pas, ce sont les dizaines de milliers d'étudiants formés, les liens de recherche, la langue partagée, le droit auquel on choisit de se référer, les diasporas qui circulent dans les deux sens. La doctrine qui en découle refuse deux pentes symétriques, celle du supplétif qui s'aligne sur Washington par défaut et celle d'une équidistance qui mettrait sur le même plan l'allié démocratique et le régime de surveillance. La France se doit de rester dans le camp des démocraties. Et à l'intérieur de ce camp, elle a intérêt à rester le pays que le reste du monde peut encore appeler.
Les moyens matériels de cette position sont budgétés ailleurs dans ce livre. La sécurité des approvisionnements en métaux relève du chapitre 8, l'outil militaire et sa présence ultramarine du chapitre 13, la masse commerciale et réglementaire du chapitre 22. Ce qui reste à construire, et que rien ne finance sérieusement aujourd'hui, ce sont les liens humains de l'archipel. Ils occupent le reste de ce chapitre : les talents qui partent, les migrations que le climat produira, la langue que le siècle va multiplier.
La France qui exporte ses cerveaux
Le baromètre 2025 de la Fédération Syntec et d'Ipsos chiffre entre 13 000 et 15 000 le nombre de jeunes diplômés français des grandes écoles d'ingénieurs et de management qui commencent leur carrière à l'étranger chaque année [406]. Ce volume a augmenté de 23 % en dix ans. Les profils les plus qualifiés partent dans des proportions plus élevées : 19 % des polytechniciens de la promotion 2024, 17,4 % des centraliens de la promotion 2022, 15 % des diplômés des écoles de commerce. Les destinations principales sont les États-Unis, le Royaume-Uni, la Suisse, l'Allemagne, le Canada.
Le coût pour la collectivité, mesuré par le seul investissement public dans la formation initiale (classes préparatoires, écoles d'ingénieurs et de management), approche le milliard d'euros par an. La diaspora inscrite dans les registres consulaires compte 1,7 million de personnes fin 2024, pour une population totale de Français à l'étranger estimée à près de deux millions et demi [406], en croissance régulière depuis vingt ans.
Cette fuite n'est pas un drame en soi. Les économies développées vivent de la circulation des cerveaux plutôt que de leur fixation, et les diplômés qui partent rapportent souvent des compétences, des réseaux et des financements quand ils reviennent. Le problème est l'asymétrie. La France forme à coût public élevé, exporte ses talents, et ne sait ni les remplacer (politique d'attractivité défaillante) ni les faire revenir (absence de politique de retour). Le taux de retour des diplômés français installés à l'étranger après cinq ans est sensiblement inférieur à celui des Allemands et des Britanniques.
Les pays qui font revenir leurs diasporas ne s'en remettent ni à la chance ni au patriotisme. L'aide ciblée au retour : Israël, Singapour et l'Irlande ont déployé depuis vingt ans des programmes (« Brain Gain », « Returning Scientists Programme ») qui combinent prime à l'installation, financement pluriannuel de laboratoire et réseau institutionnel d'accompagnement. L'attractivité fiscale du capital humain de retour : les régimes spéciaux d'imposition pour expatriés rentrants fonctionnent au Royaume-Uni, en Italie, au Portugal ; le régime français « impatriés » existe, limité à huit ans, mal connu, mal articulé avec le reste. La double appartenance organisée : mandats académiques partagés, postes adjoints, accélérateurs de retour, pour que partir cesse d'être un aller simple. La France, elle, traite sa diaspora en statistique consulaire plutôt qu'en capital humain qui circule. C'est pourtant la partie de l'archipel la plus simple à relier. Elle ne demande que cela.
Le siècle des migrations climatiques
Le rapport Groundswell de la Banque mondiale, publié en 2021 et toujours considéré comme la projection de référence, estime à environ 216 millions le nombre de personnes susceptibles d'être déplacées à l'intérieur de leurs frontières d'ici 2050 par les conséquences directes du changement climatique : sécheresses chroniques, baisse des rendements agricoles, élévation du niveau de la mer, stress hydrique [407]. Ces déplacements se concentreraient pour l'essentiel en Afrique subsaharienne (jusqu'à 86 millions de personnes), en Asie (près de 90 millions en cumulant l'Est et le Sud) et en Afrique du Nord (19 millions) ; le détail régional figure en annexe. Notons ici qu'une action immédiate sur les émissions et l'adaptation pourrait réduire ce total de 80 %, à environ 44 millions. Le rapport AR6 du GIEC (2022) ne donne aucun chiffre global, et il confirme que les extrêmes climatiques déplacent déjà des populations dans toutes les régions du monde [407].
Pour la France, deux faits géographiques rendent cette projection décisive. D'une part, les régions les plus exposées sont précisément celles avec lesquelles elle entretient les liens les plus étroits : l'Afrique subsaharienne et l'Afrique du Nord cumulent à elles seules près de la moitié de la projection mondiale, et le Sahel compte déjà près de quatre millions de déplacés sous l'effet conjugué des conflits et du climat [407]. D'autre part, la France est le pays européen possédant la plus longue façade méditerranéenne après l'Italie et l'Espagne, et son territoire ultramarin (Guyane, Mayotte, La Réunion) place une partie de sa juridiction dans des zones de transit ou d'origine migratoire structurelles.
Le cadre juridique actuel n'a pas été conçu pour ces flux. La Convention de Genève de 1951 ne reconnaît pas le réfugié climatique : le statut exige une persécution individualisée par un État ou un acteur non étatique, ce que les déplacements climatiques ne produisent pas. Le pacte européen sur la migration et l'asile, adopté en avril 2024 [408], mentionne le climat comme facteur de mobilité sans créer aucun statut. La France n'a porté aucune proposition européenne sur le sujet, et n'a pas de doctrine nationale documentée.
Ce vide a une logique, et c'est celle du premier entrant. Aucun État membre ne veut être le premier à créer un statut attractif : celui qui l'ouvrirait seul concentrerait les demandes de tout le continent et en paierait le prix électoral bien avant d'en voir le moindre bénéfice. Comme les questions d'asile se décident en pratique au consensus des Vingt-Sept, il suffit que chacun attende que l'autre commence pour que rien ne commence jamais. Le statu quo n'est le choix de personne ; il est l'équilibre de tous.
Sortir de cet équilibre suppose de répondre à des questions que personne ne pose officiellement. En amont, le dispositif « pertes et préjudices », reconnu à la COP27 et opérationnalisé à la COP28, doit-il être doté à la hauteur pour stabiliser les populations sur place et réduire la pression à la source ? En aval, faut-il créer un statut européen de protection climatique, à conditions limitées (régionalité documentée, urgence avérée, durée limitée renouvelable) ? Et entre les deux, la France peut-elle continuer de traiter sa politique climatique et sa politique migratoire comme deux rubriques distinctes, alors que la première produira en grande partie la seconde ?
La francophonie, un actif traité en héritage
La bascule est déjà engagée. La francophonie a gagné environ 75 millions de locuteurs entre 2022 et 2025 (une partie de la hausse tient à un changement de méthode de comptage, la tendance de fond est réelle) [409]. La République démocratique du Congo, plus de 50 millions de locuteurs, déjà première par la population, dépassera la France en nombre de francophones avant le milieu du siècle. Les francophones de 2050 seront africains, urbains et jeunes.
Le retrait militaire raconté en ouverture de ce chapitre rend cette projection d'autant plus stratégique. L'université, la langue, la culture et l'investissement partagé sont désormais les seuls actifs de long terme dont la France dispose encore en Afrique francophone. Or cette projection n'est pas une menace. La francophonie est, parmi les grands espaces linguistiques du monde, le seul dont le cœur démographique se trouve dans une zone à très haut potentiel de croissance sur les trente prochaines années. L'Afrique francophone affiche des croissances de 4 à 7 % par an dans les pays politiquement stabilisés et abrite déjà la moitié de la classe moyenne urbaine émergente du continent. Le français est la troisième langue mondiale des affaires et la deuxième langue la plus apprise dans le monde [409].
La géographie de la langue recoupe en outre la géologie du siècle. La République démocratique du Congo produit environ 70 % du cobalt mondial, raffiné aux trois quarts en Chine ; la Guinée est devenue le premier fournisseur de bauxite de la Chine ; le Niger a montré ce que vaut un approvisionnement sans relation [409bis]. Le chapitre 8 a posé la réponse commerciale : contrats de long terme, stocks, diversification. La réponse relationnelle se joue ici. Le pays qui forme les ingénieurs de Kinshasa, finance la transformation locale du minerai et offre des débouchés universitaires à Abidjan obtiendra dans vingt ans ce que les canonnières n'obtiennent plus. La Chine l'a compris dès 2008 avec ses contrats « infrastructures contre minerais » ; la France a, par la langue, un avantage comparatif qu'elle laisse dormir.
En effet, l'effort français reste dérisoire. La France est le premier contributeur de l'Organisation internationale de la francophonie, dont le budget annuel total avoisine 65 millions d'euros : près de vingt fois moins que le British Council, qui mobilise à lui seul plus de 1,1 milliard d'euros par an pour le rayonnement linguistique et universitaire britannique [409]. S'y ajoutent environ 600 millions d'aide bilatérale au développement linguistique et éducatif, dont le périmètre exact reste difficile à isoler. La France a, dans la mondialisation linguistique, un actif stratégique qu'elle traite comme un héritage de famille : elle en paie l'entretien sans jamais le faire fructifier.
Cette modestie ne procède d'aucune décision solennelle ; personne n'a jamais arbitré que la francophonie valait ce prix. Elle est le résidu d'arbitrages budgétaires répétés au Quai d'Orsay, où un budget d'influence souffre d'un défaut rédhibitoire : il n'a pas d'électeur domestique. À chaque tour de rabot, le crédit dont aucun contribuable ne remarquera la baisse est coupé le premier, et la contribution s'érode sans qu'un seul député ait à s'en justifier en circonscription. Cette indifférence se corrigera d'autant moins d'elle-même qu'elle ne coûte rien à personne, du moins à personne qui vote en France.
Il faut mesurer ce que cette négligence laisse filer. Une jeunesse immense grandira en français, étudiera en français, entreprendra et créera en français. La seule question ouverte est de savoir si la France sera pour elle un partenaire naturel ou un souvenir lointain.
Le chantier-phare qui transformerait cet actif en politique est universitaire : créer 30 à 50 antennes universitaires françaises délocalisées en Afrique francophone, sur le modèle de l'Université Paris-Dauphine au Maroc, avec diplomation française, frais de scolarité encadrés, partenariats locaux. Premières ouvertures en 2028, une dizaine d'antennes en activité en 2030, la cible complète en 2035, pour un coût cumulé de 500 à 800 M€ sur la période et un impact considérable en capital humain partagé. Deux appuis complètent ce chantier. Une politique de la diaspora francophone : soutien aux entrepreneurs français qui s'installent en Afrique francophone, garantie publique sur les investissements de PME, mobilité simplifiée pour les chercheurs et ingénieurs francophones africains. Une offensive culturelle et numérique : Netflix, Disney+ et YouTube ont structuré l'usage de l'anglais dans la jeunesse mondiale ; la francophonie n'a pas d'équivalent, et ne mobilise ni France Médias Monde ni Arte ni le secteur privé pour produire l'offre que les quelque 530 millions de francophones africains de demain demanderont.
Le pacte européen et ce qu'il laisse intact
L'Europe a adopté en avril 2024 son Pacte sur la migration et l'asile, après huit ans de négociations à la suite de la crise de 2015 [408]. Ce pacte introduit cinq instruments principaux : le filtrage à la frontière (procédure rapide d'identification), la procédure d'asile à la frontière (pour les nationalités à faible taux de reconnaissance), la solidarité obligatoire entre États membres (relocalisation ou contribution financière de 20 000 € par demandeur non relocalisé), la révision de Dublin (procédures de transfert simplifiées) et l'harmonisation des conditions d'accueil. La France a soutenu ce paquet et y trouve une partie de ses demandes.
Le pacte laisse cependant intact ce que la France ne peut pas décider seule, et sur quoi elle pourrait peser bien davantage. La principale réponse européenne à la pression migratoire méditerranéenne est de facto la doctrine du contrôle externe : des partenariats avec les pays tiers (Tunisie 2023, Égypte 2024, Mauritanie 2024) pour bloquer les départs en amont, en échange d'aide financière. Cette doctrine, dont le coût budgétaire se limite à quelques milliards d'euros par an pour l'ensemble de l'Union, présente des coûts politiques et éthiques mal documentés. Les rapports de Human Rights Watch et d'Amnesty International sur les conditions de rétention en Libye, en Tunisie et en Mauritanie posent la question du rôle indirect que joue l'Europe dans des dispositifs incompatibles avec ses propres standards. Chaque image de ces camps circule sur les réseaux du continent africain ; la doctrine du contrôle externe a aussi un coût d'influence, payé précisément dans les pays que la section précédente propose de regagner. La France n'a jamais conduit de débat public sur sa participation à cet ensemble.
La position défendue ici est que la France gagnerait à porter des inflexions précises à l'échelle européenne. Conditionner l'aide aux pays tiers à des standards de droits humains contrôlés, par mission ad hoc, indicateurs publics et suspension automatique en cas de violation documentée. Ouvrir un cadre de voies migratoires légales pour les demandeurs d'emploi qualifiés africains francophones (visas multi-entrées, partenariats de mobilité étudiante et professionnelle), seul moyen sérieux de démanteler la rente économique des passeurs. Poser la question d'un statut européen de protection climatique sans attendre que le sujet s'impose dans les conditions de la crise.
Trois chantiers pour le contrat avec le monde
Trois chantiers résument ce que ce contrat engage concrètement.
D'abord, une stratégie de retour des diasporas. Programme dédié sur cinq ans (~50 M€/an), ciblé sur les chercheurs, ingénieurs et médecins français installés à l'étranger depuis plus de cinq ans, combinant prime à l'installation, financement pluriannuel de poste et accompagnement institutionnel.
Ensuite, une politique francophone d'investissement universitaire et culturel. Création d'un Fonds franco-africain de l'enseignement supérieur, qui porte le programme d'antennes universitaires décrit plus haut, et refondation du financement de la production culturelle francophone (augmenter de moitié le budget de France Médias Monde et renforcer l'aide à la production indépendante), avec une montée en charge étalée sur trois lois de finances : un tiers de l'effort en 2027, les deux tiers en 2028, la cible atteinte en 2029. Coût total estimé de 200 à 300 M€/an de dépense publique additionnelle, à comparer aux retombées de capital humain et d'influence attendues sur trente ans.
Enfin, un cadre européen pour les migrations climatiques. Initiative française à porter dans les conseils européens dès 2027 : statut de protection climatique régional (limitatif, contrôlé, accompagné de programmes de stabilisation in situ), conditionnalité droits humains pour l'aide aux pays tiers, voies légales spécifiques pour les partenaires d'Afrique francophone. L'ambition se laisse dimensionner. Le pacte de 2024 fournit lui-même un étalon en valorisant à 20 000 € la prise en charge d'un demandeur ; un statut couvrant à terme de l'ordre de 50 000 personnes par an à l'échelle européenne représenterait environ un milliard d'euros par an pour l'Union. La part française, proportionnée à sa population ou à sa quote-part budgétaire, se situerait entre 150 et 200 millions d'euros par an en régime de croisière, après une phase pilote dix fois plus modeste autour de 2030. Ces montants sont des hypothèses de dimensionnement plutôt que des chiffrages sourcés ; ils donnent l'ordre de grandeur d'une politique qui refuse de s'abriter derrière le zéro budgétaire.
Il reste à dire qui gagne et qui perd, car un redéploiement à enveloppe fermée fait toujours les deux. Les gagnants sont identifiables : les étudiants d'Afrique francophone qui accéderont à une diplomation française sans traverser la Méditerranée, les chercheurs, ingénieurs et médecins de la diaspora aidés au retour, France Médias Monde et la production francophone indépendante. Les perdants le sont tout autant. Les bénéficiaires actuels de l'aide bilatérale linguistique et éducative réorientée verront des projets réduits ou fermés, en particulier hors du périmètre africain prioritaire ; les opérateurs culturels historiques (Instituts français, aides à l'export culturel) céderont une partie de leurs crédits à France Médias Monde ; les contributions françaises aux fonds multilatéraux les moins pilotables seront rognées d'autant. Assumer ces perdants ici vaut mieux que de les laisser découvrir l'arbitrage en loi de finances.
Budget récapitulatif, chapitre 23.
| Mesure | Coût annuel | Financement | Horizon |
|---|---|---|---|
| Programme retour des diasporas | ~50 M€/an | Budget MEAE / réorientation existant | Lancement 2027, bilan à cinq ans (2032) |
| Antennes universitaires francophones (Fonds franco-africain) | ~80 M€/an (500-800 M€ cumulés, 30-50 antennes) | Aide bilatérale linguistique et éducative réorientée | Premières ouvertures 2028, dizaine en 2030, cible 2035 |
| Refondation production culturelle francophone | ~150 M€/an (FMM x 1,5 + production indép.) | Budget culture + crédits des opérateurs culturels MEAE | Montée en charge 2027-2029 |
| Initiative européenne migration climatique | 15-20 M€/an en pilote, 150-200 M€/an à terme (hypothèse à vérifier) | Budget UE (quote-part France) | Proposition 2027, pilote ~2030, croisière 2035 |
| Total dépense nette consolidée | ~300 M€/an en 2030, ~450 M€/an en 2035 | Redéploiement MEAE/culture + quote-part UE | Montée en charge 2027-2035 |
Ce tableau ne compte que les liens humains et linguistiques. Les moyens matériels de la position française dans le monde figurent aux chapitres qui les portent : sécurisation des métaux et contrats de long terme au chapitre 8, présence militaire ultramarine et Indo-Pacifique au chapitre 13, masse commerciale et réglementaire au chapitre 22.
Une réserve de sincérité s'impose sur le financement. Plusieurs de ces mesures reposent sur une réallocation de l'aide publique au développement, or celle-ci se contracte fortement : le budget 2025 a amputé l'APD de 2,1 milliards d'euros (près de 41 % pour la mission pilotée par le Quai d'Orsay), et le cumul des coupes 2024-2026 dépasse trois milliards. Puiser dans une enveloppe qui rétrécit oblige donc à dire où l'on puise, et le choix assumé ici est double. D'une part, les quelque 600 millions d'euros annuels d'aide bilatérale au développement linguistique et éducatif sont réorientés en priorité vers les antennes universitaires et la production francophone, qui en deviennent l'usage principal plutôt qu'un usage parmi d'autres ; d'autre part, les contributions multilatérales dont la France ne pilote ni les priorités ni l'évaluation fournissent le solde. À trajectoire d'APD inchangée, quelque 300 millions par an prélevés sur un ensemble MEAE-culture de plusieurs milliards restent un arbitrage de second ordre ; il demande une constance politique plutôt qu'un miracle budgétaire.
Le retour sur investissement le plus structurant est l'antenne universitaire francophone : à coût marginal sur le budget national, elle construit un capital humain partagé sur trente ans, et elle inscrit la France dans la francophonie de demain comme un partenaire plutôt que comme un reliquat colonial. Le retour sur investissement le plus politique est l'initiative européenne sur les migrations climatiques. La France a, sur ce dossier, un poids de négociation très supérieur à son poids financier ; c'est l'un des rares dossiers européens où elle peut encore imprimer sa marque.
Ce chapitre clôt la deuxième partie. Le programme est désormais complet : réparer l'intérieur (chapitres 8 à 18), former et travailler (chapitres 19 et 20), innover (chapitre 21), démultiplier à l'échelle européenne (chapitre 22), tenir sa place dans le siècle (le présent chapitre). La partie qui s'ouvre maintenant change de registre. Elle commence par le financement, euro par euro, source par source, avant d'affronter les objections qui restent.
Les sources de ce chapitre figurent dans l'annexe, références [406] à [409bis].