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Partie II — Construire l'abondance

11Apprendre, travailler, entreprendre

25 min de lecture

Trois passages décident d'une vie et d'une économie : entrer dans un métier, en changer, faire grandir ce qu'on a créé. La France rate les trois, et toujours de la même façon.


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Le crédit annuel est de 500 euros pour un salarié, 800 pour un non-qualifié [350]. Une reconversion réelle coûte entre 5 000 et 20 000 euros et demande dix-huit à trente-six mois. Avec quelques années d'accumulation, on finance un bilan de compétences. Le passage lui-même reste hors d'atteinte.

Cet écart dépasse de loin la formation professionnelle. Une vie active se joue sur trois passages : entrer dans un métier, en changer quand le premier disparaît, et faire grandir ce qu'on a créé. La France excelle en amont de chacun d'eux et défaille au moment de les franchir. Elle forme l'élite la mieux préparée d'Europe et laisse décrocher sa masse. Elle protège admirablement ceux dont le poste existe encore et abandonne ceux qui doivent en changer. Elle produit des découvertes de rang mondial et ne les transforme pas en entreprises.

Dans les trois cas, la même règle : ceux qui franchissent le passage sont ceux qui avaient déjà quelque chose.


Entrer

Prenez le temps de répondre à celle-ci. À quel âge votre orientation a-t-elle été décidée, et qui a rempli le dossier ?

Le système français trie tôt, dès la fin de la troisième, sur des critères de réussite scolaire fortement corrélés au capital culturel des familles. Le chapitre 6 a montré ce que cela produit : six générations pour qu'un enfant du bas de l'échelle rejoigne le revenu médian, contre deux au Danemark. Pourquoi l'école, qui devait corriger cet écart, l'amplifie-t-elle ?

Elle l'amplifie d'abord parce qu'elle trie sans former. Les évaluations internationales mesurent en mathématiques 113 points d'écart entre élèves favorisés et défavorisés en France, contre 93 en moyenne dans les pays développés [342]. Le pays produit simultanément l'élite la mieux préparée du continent et l'une des masses les moins bien formées. Les deux résultats sortent du même établissement, souvent de la même salle des professeurs.

Elle l'amplifie ensuite parce que le métier d'enseignant s'est dévalorisé. En début de carrière, un professeur des écoles français gagne environ 15 % de moins que la moyenne des pays développés, et l'écart se creuse avec l'ancienneté [337]. Aucun système éducatif au monde n'a progressé sans rendre le métier désirable. Les pays qui ont redressé leurs résultats, la Finlande hier, le Portugal plus récemment, ont commencé par là. Ramener les rémunérations de début de carrière au niveau moyen des pays comparables suppose une hausse de 15 à 25 %, financée par le redéploiement des dépenses fiscales identifiées au chapitre 2.

Elle l'amplifie enfin parce que la pédagogie n'a pas suivi la science. Un résultat expérimental, établi dans les années 1980 et jamais démenti, mérite d'être connu de tous : un élève moyen accompagné individuellement selon une pédagogie de maîtrise, où l'on ne passe à la notion suivante qu'une fois la précédente acquise, atteint le niveau des 2 % de tête d'une classe ordinaire [343]. Le préceptorat individuel est resté hors de portée financière pour un système qui accueille douze millions d'élèves chaque matin. Ce que la dernière décennie a changé, c'est précisément le coût de cette individualisation. Les outils de diagnostic et d'entraînement adaptatif ne remplacent aucun professeur ; ils lui rendent l'information dont il manque, c'est-à-dire qui a compris quoi, à quel moment, et sur quelle notion précise l'écart se creuse.

À ces trois causes s'ajoute un financement qui travaille contre l'objectif affiché. L'État verse environ 8 milliards d'euros par an aux établissements privés sous contrat, et jusqu'aux trois quarts de leur budget avec les concours des collectivités, sans exiger en retour la mixité sociale imposée au public [346]. Le second degré privé accueille 21 % des élèves et concentre les enfants des catégories favorisées dans des proportions sans rapport avec le reste du système. L'argent public finance ainsi la séparation qu'il prétend combattre. Conditionner ces financements à des obligations de mixité équivalentes à celles du public ne coûte rien et change l'équilibre.

Une voie entière, que la France a méthodiquement dévalorisée, complète ce tableau. L'Allemagne fait cohabiter depuis un siècle l'école et l'entreprise dans un système où l'apprentissage mène, dans certaines branches industrielles, à des revenus médians comparables à ceux des diplômés du supérieur. Le pays n'en est pas devenu plus mobile pour autant, mais il offre aux enfants des classes populaires une voie qui n'est pas vécue comme une relégation. En France, le lycée professionnel est devenu ce que le sociologue Stéphane Beaud appelle le tri par défaut, celui d'un système qui ne dit plus qu'il trie. La plupart des élèves y sont orientés sans avoir choisi, et l'orientation subie produit exactement ce qu'on en attend : du décrochage.

Le redressement de cette voie ne demande aucune invention. Il demande que les entreprises y prennent la place qu'elles occupent en Allemagne, que les enseignants y soient rémunérés à hauteur de la difficulté du poste, et que les élèves puissent en sortir vers le supérieur sans se heurter à un plafond de verre administratif. Une voie professionnelle qu'on choisit vaut infiniment mieux qu'une voie générale qu'on subit.

Entrons enfin dans la salle de classe elle-même. Un professeur de collège face à vingt-huit élèves ne dispose d'aucun moyen de savoir, à la fin de l'heure, lesquels ont compris. Il le découvre trois semaines plus tard, au contrôle, quand l'écart s'est déjà installé et que les six élèves qui avaient décroché à la deuxième séance ont cessé d'essayer. Ce n'est ni une faute professionnelle ni un manque de conscience ; c'est une limite physique de l'attention humaine, et elle est la même depuis Jules Ferry. Rendre visible en temps réel qui bute sur quoi ne remplace pas le professeur, ne réduit pas son rôle et ne diminue pas ses heures. Cela lui rend l'information qui lui manque pour faire ce qu'il sait déjà faire.

Vient alors la question que l'irruption des machines rend brûlante : que faut-il enseigner ? Le système central, celui qui touche douze millions d'élèves, reste organisé autour du diplôme comme finalité, dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 20 %, parmi les plus élevés d'Europe occidentale. Quand l'intelligence devient industrialisable, la valeur se déplace vers ce qu'une machine ne fait pas : formuler un problème qui n'a pas encore de forme, juger de la qualité d'une réponse, travailler avec d'autres, tenir une position sous contradiction. Ce sont des compétences qui s'enseignent, et qu'un système organisé autour de la restitution enseigne mal.

Le raisonnement dérape facilement, ici, vers une conclusion fausse. Que la machine sache résoudre une équation ne dispense personne d'apprendre les mathématiques ; on ne juge pas une réponse qu'on serait incapable de produire. Les savoirs fondamentaux deviennent au contraire plus nécessaires, puisqu'ils sont ce qui permet d'évaluer un travail qu'on n'a pas fait soi-même. Ce qui change, c'est la place qu'occupe la restitution dans l'évaluation. Un système qui note principalement la capacité à redonner ce qu'on a reçu forme des élèves à faire précisément ce qu'une machine fait mieux et pour rien.

Ce déplacement a une conséquence que peu de systèmes éducatifs ont tirée. Si la valeur se loge dans le jugement, alors l'école doit faire produire davantage et restituer moins : des travaux longs, des projets qui échouent parfois, des textes qu'on défend devant une classe, des désaccords qu'on argumente. Ce sont des formats coûteux en temps de professeur, et c'est exactement pour cette raison qu'ils ont reculé à mesure que les effectifs montaient. Rendre du temps aux enseignants est donc la condition matérielle du changement pédagogique, davantage qu'une revendication catégorielle.

La même logique vaut pour ce qu'on appelle l'orientation. Un élève de troisième à qui l'on demande de choisir une voie ne connaît, au mieux, que les métiers exercés dans sa famille. Celui dont les parents sont ingénieur et médecin dispose d'une carte du monde professionnel ; celui dont les parents sont caissière et magasinier en a une autre, tout aussi honorable et bien plus étroite. L'écart d'information est ici un écart de destin, et il se corrige à coût presque nul, par des stages qui ne soient pas symboliques, par la présence régulière de professionnels dans les classes, et par une information systématique sur les débouchés et les rémunérations réelles de chaque filière. Un système qui laisse chacun s'orienter avec la carte de ses parents reproduit les positions de ses parents.


Changer

Le deuxième passage est celui que la France a bâti pour ne jamais avoir à le franchir.

Le contrat social de 1944 tient en une phrase : qui travaille est protégé. Celui qui cotise aura une retraite, celui qui perd son emploi est indemnisé, celui qui veut se former a des droits. Ce contrat a été écrit pour un monde de carrières industrielles à vie, dans une économie qui croissait de 5 % par an. Il a fonctionné remarquablement pendant trente ans.

Il protège les postes, et non les personnes, et cette différence devient intenable. Trois millions de travailleurs précaires ou de plateforme se tiennent aujourd'hui à la marge du système [349]. Et le chiffre qui devrait arrêter tout le monde : 43 % seulement des chômeurs français sont indemnisés par l'assurance chômage [351]. Une protection qui laisse dehors la majorité de ceux qu'elle devait couvrir a cessé d'être une protection ; elle est devenue le privilège de ceux qui y sont entrés à temps.

L'automatisation ne va pas fissurer ce contrat en supprimant brutalement des emplois. Elle le fissure en rendant obsolète sa logique. Les estimations disponibles situent autour de 27 % la part des tâches aujourd'hui effectuées en France qui seront automatisables d'ici 2030, et près de la moitié d'ici 2035 [347]. Ce sont des fragments de presque tous les emplois, et non un quart des emplois entiers. Concrètement, cela veut dire qu'un métier sur deux changera de contenu sans changer de nom, et que les gens devront apprendre autre chose en restant à la même place. Environ 2,4 millions de salariés occupent des postes de bureau classés à risque élevé dans les cinq prochaines années : saisie, comptabilité de base, support client scriptable [348].

Deux acquis vont subir cette transformation de plein fouet, et il vaut mieux le dire que le découvrir.

Les retraites pèsent 13,9 % de la richesse nationale, le poste le plus lourd de toute la dépense publique, et reposent sur des cotisations assises sur les salaires qui rapportent environ 300 milliards d'euros par an. Une baisse de 10 % de la masse salariale cotisante retirerait 30 milliards de recettes annuelles. Un système financé par le travail humain dans une économie qui en utilise moins doit trouver d'autres assiettes, et cette question sera tranchée par les faits si elle ne l'est pas par la loi.

Les 35 heures posent la question inverse. Un salarié dont le métier est augmenté par la machine et qui produit 40 % de plus travaille aujourd'hui exactement autant qu'avant. Le gain de productivité existe et ne se traduit ni en temps ni en salaire pour celui qui le réalise. Transformer la durée légale en droit individuel à négocier une réduction proportionnelle aux gains constatés, au poste ou dans l'entreprise, rendrait au travailleur une part de ce que la machine produit à travers lui. Vingt-huit heures au même salaire, ou trente-cinq heures avec une prime de productivité : le choix appartiendrait à celui qui produit.

Cette bascule se comprend mieux à hauteur d'une personne. Prenez une comptable de quarante-cinq ans dans une PME de province. Son métier ne va pas disparaître : il va se vider de sa moitié la plus répétitive, la saisie, le rapprochement bancaire, la préparation des déclarations. Ce qui restera, l'analyse, le conseil au dirigeant, la détection d'anomalies, correspond à la partie du métier qu'elle exerce le moins aujourd'hui faute de temps. Elle a donc devant elle une transformation heureuse sur le papier, à une condition : que quelqu'un finance les huit mois de formation qui séparent ce qu'elle sait faire de ce qu'on attendra d'elle. Personne ne les finance. Son employeur n'y a pas intérêt à court terme, l'assurance chômage ne la couvrira que si elle perd d'abord son emploi, et son compte formation contient de quoi payer trois semaines de cours du soir. Elle restera donc à son poste jusqu'à ce que le poste devienne intenable, et le pays découvrira alors qu'il a une reconversion de masse à financer dans l'urgence plutôt qu'une transition à accompagner.

Le Danemark a réglé ce problème il y a trente ans par un arrangement que les économistes appellent flexicurité, et qui tient en trois pièces indissociables : des règles de licenciement souples, une indemnisation généreuse, et un accompagnement intensif vers le prochain emploi, avec obligation réelle de formation. Les employeurs acceptent de financer la deuxième et la troisième parce qu'ils obtiennent la première. La France a longtemps regardé ce modèle en n'en retenant qu'une pièce à la fois, ce qui garantit qu'il ne fonctionne pas : la souplesse sans l'accompagnement produit de la précarité, l'accompagnement sans la souplesse produit du chômage de longue durée.

Trois réformes rattachent le contrat à la personne, là où il s'accrochait au poste.

Protéger le travailleur plutôt que l'emploi. Un plancher de revenu proportionnel au temps travaillé, des cotisations retraite obligatoires et un accès complet à la formation pour les trois millions de travailleurs de plateforme et de précaires. Ce n'est pas une extension du salariat ; c'est le rattachement de droits à la personne, quel que soit le contrat qui l'emploie.

Financer les vraies reconversions. Tripler le crédit annuel de formation pour tous les actifs, le multiplier par cinq pour ceux dont le métier est le plus exposé à l'automatisation, et créer un droit exceptionnel de 15 000 à 20 000 euros activable une fois dans une vie. C'est ce montant, et lui seul, qui finance le passage d'un métier à un autre. Les dispositifs actuels financent l'intention et laissent la porte fermée.

Rouvrir l'assurance chômage. Une indemnisation qui ne couvre que 43 % des demandeurs d'emploi appelle une révision des conditions d'entrée, faute de quoi le système continuera d'exclure exactement ceux que les transformations à venir précipiteront vers lui.

Ces trois réformes butent sur une question de financement qu'il faut poser franchement. Un système social assis sur les salaires se finance mal dans une économie qui utilise proportionnellement moins de travail humain. Trois assiettes peuvent prendre le relais, et aucune n'est indolore. La valeur ajoutée des entreprises, qui capte le résultat quelle que soit la part du travail dans sa production. Les revenus du capital, dont le chapitre 2 a montré qu'ils échappent aujourd'hui au barème du travail. Et la consommation, qui pèse sur tous et qu'il faudrait alors compenser pour les ménages modestes. Ce livre plaide pour un basculement partiel vers les deux premières, parce que la troisième reproduirait à l'identique la régressivité déjà documentée. Ce qui est certain, c'est qu'un système qui continue de faire reposer 300 milliards d'euros de recettes annuelles sur la seule masse salariale se prépare à découvrir le problème par la crise, faute de l'avoir réglé par la loi.

Un mot, enfin, du salaire minimum, que la transformation des métiers rend paradoxalement plus important. Quand une machine augmente la productivité d'un poste peu qualifié, la question n'est plus de savoir si l'emploi disparaît, mais qui capte le gain. Sans plancher salarial et sans négociation collective réelle, il revient intégralement à l'employeur. Le salaire minimum n'est pas seulement un dispositif de justice ; c'est le mécanisme qui garantit qu'une part du progrès technique redescende vers ceux qui travaillent avec les machines.


Grandir

Troisième passage, et nouvelle question. Combien d'entreprises technologiques françaises figurent parmi les cent premières capitalisations mondiales ?

Aucune. Le pays compte douze médailles Fields, l'Institut Pasteur, et des ingénieurs formés ici qui alimentent les équipes de Google, de DeepMind et de Stripe. Personne ne conteste l'excellence en amont ; personne ne conteste non plus l'échec au passage à l'échelle. Tout le sujet est dans ce contraste.

Ce moment critique a un nom : le passage à l'échelle. Une entreprise a prouvé que sa technologie fonctionne et doit désormais investir 200 à 500 millions d'euros pour construire son équipe commerciale, industrialiser sa production et conquérir des marchés étrangers. À ce stade précis, le capital européen manque. Sur le segment qui compte ici, le capital-risque de fin de cycle qui finance ces grosses levées de technologie de rupture, l'Europe ne pèse qu'environ 5 % du total mondial, contre 50 % pour les États-Unis [360]. Une entreprise française qui réussit se retrouve devant un choix simple : accepter un investisseur américain et déplacer progressivement son centre de gravité, ou rester petite.

La France n'est pas restée immobile. L'initiative Tibi oriente depuis plusieurs années l'épargne des assureurs et des grands investisseurs institutionnels vers des fonds de croissance, avec près de 30 milliards d'euros mobilisés en trois phases [444]. La direction est la bonne, l'ordre de grandeur reste court quand une seule levée de deep tech absorbe jusqu'à un demi-milliard. Mistral a montré qu'une trajectoire française est possible, avec une valorisation approchant les 12 milliards d'euros et la plus haute d'Europe pour une entreprise d'intelligence artificielle [359]. Une réussite ne fait pas un écosystème.

Le goulot d'étranglement n'est pourtant pas seulement financier, et c'est la partie la moins comprise du problème. Ce qui manque à une jeune entreprise technologique, ce sont des clients. Le crédit d'impôt recherche coûte près de 8 milliards d'euros par an, ce qui en fait l'outil de soutien à l'innovation le plus généreux d'Europe [363] ; il subventionne la dépense de recherche sans jamais garantir un débouché. Or un investisseur qui hésite à mettre 200 millions dans une levée de deep tech ne craint pas le risque technologique, qu'il sait évaluer. Il craint le risque de marché, celui de financer un produit que personne n'achètera.

Les États-Unis ont résolu ce problème il y a quarante ans avec un dispositif d'une simplicité désarmante. Une loi impose que 3,2 % des budgets de recherche des agences fédérales soient contractuellement réservés aux entreprises de moins de cinq cents salariés. Le programme représente 3 milliards de dollars par an, et son retour est estimé à au moins dix fois cette somme en valeur économique créée [362]. Il ne subventionne rien : il achète. La différence est décisive, parce qu'une commande publique réduit précisément le risque que le capital privé ne sait pas porter.

Il vaut la peine de comprendre pourquoi une commande vaut mieux qu'une subvention, car l'intuition dit souvent l'inverse. Une subvention verse de l'argent contre une promesse de recherche, sans que personne ne vérifie qu'il en sort un produit vendable. Une commande verse le même argent contre une livraison, ce qui oblige l'entreprise à construire quelque chose qui fonctionne, dans un délai, pour un client identifié. Elle lui donne au passage ce qu'aucune aide ne procure : une première référence. Un hôpital, une armée ou une administration qui a acheté et utilisé le produit devient l'argument commercial qui ouvre les marchés suivants, en France et à l'étranger. Les entreprises américaines de défense, de spatial et de santé numérique se sont toutes construites ainsi, sur des premiers contrats publics que personne n'appelle des subventions.

La France a d'ailleurs pratiqué cette méthode avec un certain succès. Le programme nucléaire, le TGV, Ariane et le minitel sont nés de commandes publiques massives adressées à une industrie qu'il fallait faire exister. Le pays a ensuite oublié cette compétence au profit de guichets fiscaux, plus faciles à annoncer et plus difficiles à évaluer. Rétablir la commande comme instrument principal ne demande aucune administration nouvelle : les acheteurs publics existent, les budgets sont votés, seule la règle de répartition manque.

En France, moins de 5 % des marchés publics dans les secteurs technologiques sont accessibles aux PME et aux jeunes entreprises [377]. Réserver 3 % de la commande publique aux entreprises innovantes de moins de deux cent cinquante salariés, et viser 20 % d'accessibilité, ne coûte pas un euro de plus : c'est une contrainte de répartition sur des achats déjà décidés. Et réorienter 2 milliards des 8 du crédit d'impôt recherche vers des commandes conditionnelles à la livraison transforme une subvention à la dépense en achat de résultat.

La même scène se rejoue chaque année. Une entreprise française de sept ans a construit une technologie qui fonctionne, elle emploie soixante personnes près de Grenoble, et elle doit lever trois cents millions pour attaquer le marché mondial avant qu'un concurrent américain ne prenne la place. Deux fonds européens lui proposent chacun quarante millions, ce qui ne suffit pas. Un fonds californien lui propose la totalité, à une condition implicite : que le siège social, puis l'équipe dirigeante, puis les recrutements décisifs, migrent progressivement de l'autre côté de l'Atlantique. Personne ne trahit personne dans cette histoire, et aucun des acteurs ne fait autre chose que son métier. Le pays perd simplement, une fois de plus, une entreprise qu'il a formée, financée en amorçage et dont il ne verra ni les emplois ni les impôts.

Cette scène se répète chaque année, et les terrains sur lesquels elle se joue sont précisément ceux où la France a des atouts réels : la santé et les biotechnologies, l'énergie décarbonée, l'intelligence artificielle appliquée à l'industrie, la défense, le calcul quantique. Ce ne sont pas des paris : ce sont des domaines où le pays dispose déjà de laboratoires de rang mondial, d'une base industrielle et, dans plusieurs cas, d'une demande publique importante. Il lui manque le chaînon qui transforme cette avance en entreprises de taille mondiale.

Un frein culturel s'ajoute aux freins financiers, et il coûte cher. En France, un entrepreneur qui échoue reste marqué par cet échec, dans son accès au crédit comme dans le regard de son écosystème. Aux États-Unis, un fondateur qui a fait faillite une fois lève plus facilement la fois suivante, parce que l'échec y est lu comme de l'expérience acquise. Le droit français a progressé, avec des procédures de rebond et un dispositif qui permet à un salarié devenu créateur de conserver ses allocations pendant la durée de ses droits [380]. La culture, elle, avance moins vite que le droit. Un pays qui punit l'échec obtient exactement ce qu'il demande : peu de tentatives.

Deux angles morts complètent le tableau.

Le premier est géographique et sectoriel. L'innovation qui compte n'est pas seulement celle qui lève des fonds. Un menuisier du Jura qui adopte la découpe numérique et double sa productivité, un maraîcher qui installe des capteurs de sol et réduit d'un tiers sa consommation d'eau, un kinésithérapeute qui fait reculer les récidives avec un logiciel de suivi : ces gains n'attirent aucun capital-risque et créent de la richesse réelle dans des territoires que les grandes vagues technologiques ne toucheront pas directement. La France compte 1,5 million d'artisans et 3 millions de PME [369]. La diffusion des technologies existantes vers ce tissu produirait davantage de croissance que la création de quelques licornes supplémentaires.

Le second est humain. Un quart seulement des levées de fonds va à des entreprises fondées ou cofondées par des femmes, et les équipes entièrement féminines, qui représentent 10 % des créations, captent 2 % des montants levés en France [382]. Un pays qui laisse à l'écart la moitié de ses talents au moment précis du passage à l'échelle se prive d'une ressource qu'aucune politique industrielle ne remplacera. Conditionner les soutiens publics à des objectifs de mixité, à enveloppe constante, transforme une intention affichée depuis dix ans en règle du jeu.

Reste une limite qu'il serait malhonnête de passer sous silence : la France seule ne suffit pas. Un marché intérieur de soixante-neuf millions d'habitants ne permet pas d'atteindre l'échelle où se jouent les technologies dont il est question ici. Une entreprise américaine vend sur un marché unifié de trois cent quarante millions de consommateurs, avec un droit unique, une monnaie unique et une commande publique fédérale. Une entreprise française vend sur un marché européen encore fragmenté par vingt-sept droits nationaux, autant de procédures de marchés publics et des normes qui divergent secteur par secteur. C'est cette fragmentation, davantage que le niveau des aides, qui explique une part de l'écart. Le chapitre 13 revient sur ce que l'Europe pourrait devenir pour les réformes de ce livre : un multiplicateur, ou le miroir de nos propres blocages.

Le résultat de tout cela se lit dans un seul indicateur. Les dépenses privées de recherche et développement représentent 1,44 % de la richesse nationale française, contre 2,8 % aux États-Unis et près de 4 % en Corée du Sud [375]. Ce n'est pas un problème de chercheurs, la France en forme d'excellents. C'est un problème d'entreprises assez grandes pour en employer beaucoup.

Budget récapitulatif, chapitre 11.

Mesure Coût annuel Financement Horizon
Revalorisation enseignante alignée sur la moyenne des pays comparables 5 à 6 Md€ Redéploiement des niches fiscales du chapitre 2 Trajectoire sur 5 ans
Conditionnement du financement public du privé sous contrat à la mixité Nul Réglementaire Rentrée suivante
Outils pédagogiques adaptatifs et formation des enseignants 0,5 à 1 Md€ Budget Éducation nationale et France 2030 5 ans
Droits sociaux portables pour les travailleurs de plateforme et précaires 1 à 2 Md€ Cotisations nouvelles assises sur les plateformes Loi en année 1
Crédit de formation triplé et droit de reconversion de 15 000 à 20 000 € 4 à 6 Md€ Redéploiement de la formation professionnelle existante Montée en charge 3 ans
Réouverture de l'indemnisation chômage 2 à 3 Md€ Unédic, à trajectoire négociée Négociation en année 1
Commande publique réservée aux PME innovantes Nul (contrainte de répartition) Marchés déjà budgétés Décret en année 1
Réorientation d'une part du crédit d'impôt recherche vers la commande Nul (2 Md€ redéployés) Crédit d'impôt recherche existant Loi de finances
Diffusion technologique vers l'artisanat et les PME 0,5 à 1 Md€ Bpifrance, régions 5 ans

Le détail figure dans la liste des mesures publiée en ligne ; la trajectoire d'ensemble est consolidée au chapitre 14.

Qui gagne, qui perd. Gagnent les élèves que le système trie aujourd'hui à quatorze ans, les enseignants dont le métier redevient tenable, les trois millions de travailleurs sans protection, tous ceux dont le métier va changer de contenu, les PME qui accèdent enfin à la commande publique, et les fondatrices que le capital ignore. Perdent les grands groupes, premiers bénéficiaires du crédit d'impôt recherche, dont 2 milliards de créance fiscale migrent vers des commandes ouvertes à la concurrence. Perdent les établissements privés sous contrat qui refuseraient les obligations de mixité en échange du financement public. Perdent les plateformes, qui devront cotiser sur le travail qu'elles organisent. Et perdent, plus largement, tous ceux dont la position tient à ce que le passage reste difficile pour les autres.


Une objection traverse ce chapitre de bout en bout, et elle mérite une réponse plutôt qu'un contournement. Tout cela coûte cher, dira-t-on, dans un pays qui dépense déjà davantage que ses voisins pour son école, sa protection sociale et son soutien à l'innovation. C'est exact, et c'est précisément le sujet. La France consacre à son système éducatif une part de richesse comparable à celle de ses voisins pour des résultats inférieurs, elle dépense davantage en soutien à l'innovation que n'importe quel pays européen sans produire d'entreprise de taille mondiale, et elle finance une protection sociale qui laisse dehors la majorité des chômeurs. Le problème n'a jamais été le montant. Il est que l'argent va aux positions établies plutôt qu'aux passages : aux établissements déjà dotés plutôt qu'à ceux qui décrochent, aux grands groupes plutôt qu'aux entreprises qui doivent grandir, aux emplois qui existent plutôt qu'aux gens qui doivent en changer.

C'est la même logique que celle des six rentes de la première partie, transposée à ce qu'une société fait de ses talents. Protéger ce qui est en place coûte moins cher politiquement que d'ouvrir ce qui est fermé, et cela coûte infiniment plus cher économiquement, avec un décalage de vingt ans qui met les deux factures hors du champ de vision d'un même gouvernement.

Les trois passages de ce chapitre ont une propriété commune. Chacun est franchissable pour qui dispose déjà d'un capital, culturel, financier ou relationnel : la famille qui sait remplir un dossier d'orientation, l'épargne qui finance une reconversion, le réseau qui ouvre la porte d'un fonds d'investissement. Chacun est infranchissable pour les autres, et l'on appelle cela le mérite.

Reprenez le solde de votre compte formation. Ce montant ne dit rien de vos capacités ni de votre volonté. Il dit ce qu'une société a décidé de mettre à votre disposition le jour où votre métier disparaîtra.

Le chapitre suivant quitte ce que la France fait de ses talents pour ce qui lui permet de décider ensemble : l'information, la démocratie et ce qui tient les générations et les territoires.


Les sources de ce chapitre sont publiées en ligne, références [337], [340], [342], [343], [346] à [351], [359], [360], [362], [363], [369], [373], [375], [377], [380], [382] et [444].