Un pays trop petit pour peser seul, et qui détient pourtant des atouts que personne d'autre en Europe ne possède. Reste à savoir ce qui se décide à Paris, ce qui se décide à Bruxelles, et ce qui ne se décide nulle part.
Quel pays possède la deuxième zone maritime du monde ?
La France. Environ 10 millions de kilomètres carrés d'espace maritime, dont 97 % proviennent de ses outre-mer, ce qui en fait le seul pays européen physiquement présent dans l'Atlantique, l'océan Indien et le Pacifique [406bis]. Peu de Français le savent, et cette ignorance dit beaucoup : le pays possède un monde qu'il ne regarde pas.
La France est un archipel à trois niveaux. Un archipel de territoires, dispersés sur trois océans, où vivent 1,6 million de personnes et stationnent en permanence quelque 7 000 militaires. Un archipel de gens, avec une diaspora de près de deux millions et demi de personnes, en croissance continue depuis vingt ans [406]. Et un archipel de locuteurs : 396 millions de personnes parlent français selon le dernier rapport de l'Organisation internationale de la francophonie, ce qui en fait la quatrième langue du monde, et les projections atteignent 590 millions en 2050, dont neuf sur dix en Afrique [409].
Un archipel n'a de force que si ses îles sont reliées, et si quelqu'un décide à quelle échelle on les gouverne.
Ce que la France sait faire seule
Commençons par ce qui fonctionne. Le cas est assez rare pour mériter d'être compris avant d'être réformé.
La France est l'un des très rares pays au monde capables de produire l'ensemble de leur défense : avions de combat, sous-marins, satellites, missiles, dissuasion nucléaire. Ce tissu industriel produit des résultats mesurables. Les exportations d'armement ont atteint un record d'environ 27 milliards d'euros lors de la vente de quatre-vingts Rafale aux Émirats, et se maintiennent depuis autour de 20 milliards par an [235]. Ces contrats sont arrachés à la concurrence américaine chez des clients exigeants, et il n'existe pas d'audit plus probant.
Cette industrie porte une politique économique que personne ne présente comme telle. Elle emploie des ingénieurs, fait vivre des sous-traitants dans des territoires que rien d'autre n'irrigue, et produit des technologies qui migrent vers le civil sans coûter un euro de subvention. Les États-Unis l'ont compris depuis longtemps : leur agence de recherche de défense fonctionne avec 220 personnes et environ 4,4 milliards de dollars par an, et les technologies qu'elle a fait naître représentent une capitalisation boursière cumulée qui dépasse vingt mille milliards de dollars [236]. Elle ne subventionne pas la recherche : elle commande des résultats, comme le chapitre 11 l'a décrit.
Vient alors le paradoxe. Les mêmes entreprises, les mêmes ingénieurs et les mêmes usines qui gagnent à l'export accumulent sur le marché domestique des retards de dix ans et des surcoûts dépassant 30 % du budget initial [238]. Ni les compétences ni la volonté ne font la différence : tout est dans le modèle d'acquisition. À l'export, le client définit un besoin, met en concurrence et paie à la livraison. En France, l'État co-conçoit pendant des années avec l'industriel, modifie le cahier des charges en cours de route, et finit par payer les conséquences de ses propres changements d'avis. Le remède est connu et se pratique ailleurs : spécifier un résultat plutôt qu'une solution, geler le besoin, payer à la performance, et accepter d'acheter parfois sur étagère ce qu'on ne sait pas produire mieux.
Reste la pièce que la France est seule à détenir sur le continent, et dont le débat public parle mal. La dissuasion nucléaire coûte 6 à 7 milliards d'euros par an, environ 13 % du budget de défense français [240]. Cette charge n'apparaît nulle part dans les comparaisons européennes. L'Allemagne consacre à sa défense un budget désormais supérieur à 100 milliards d'euros, sans aucune dépense nucléaire [242] ; la Pologne y consacre 4,3 % de sa richesse nationale, premier ratio de l'Alliance atlantique, sans davantage. Se doter d'une dissuasion souveraine coûterait à l'Allemagne plusieurs dizaines de milliards à l'installation, puis 10 à 15 milliards par an [241].
Autrement dit, la France finance pour le compte du continent une capacité dont ses voisins bénéficient sans la payer, et cette asymétrie n'est comptabilisée ni dans les contributions au budget européen, ni dans le critère de 2 % du produit intérieur brut qui mesure les efforts de défense au sein de l'Alliance. Il ne s'agit pas de réclamer un remboursement, qui n'aurait aucun sens stratégique. Il s'agit d'obtenir que cette contribution soit reconnue dans les arbitrages européens, en équipements financés en commun, en priorités industrielles ou en poids décisionnel. Un pays qui porte une charge collective sans jamais la faire valoir finit par la porter seul et sans influence.
Une difficulté plus discrète menace cet outil, et elle ne relève pas du budget. Une armée ne se mesure pas à ses équipements mais aux gens qui les servent, et la France peine à recruter et surtout à fidéliser. Un mécanicien aéronautique formé aux frais de l'État vaut beaucoup sur le marché civil ; un cyber-combattant, davantage encore. Les armées forment ainsi, à leurs frais, une partie des compétences que l'industrie leur reprend cinq ans plus tard. Aucune loi de programmation ne corrige cela, parce que le problème se situe dans les conditions concrètes du métier : les mutations qui cassent la carrière du conjoint, le logement en garnison, l'école des enfants déplacée tous les trois ans. Ce sont des sujets sans prestige, moins visibles qu'un porte-avions, et qui décident pourtant de la capacité réelle du pays à tenir son format.
La programmation militaire en cours a envoyé un signal budgétaire fort et laissé le modèle intact. Elle augmente les crédits sans réformer la manière de les dépenser, ce qui produit mécaniquement le même résultat en plus grand. Un pays qui augmente son budget de défense de moitié sans toucher à son modèle d'acquisition financera les mêmes retards, plus chers.
Ce qu'elle ne peut pas faire seule
L'arithmétique ne laisse aucune place au doute. Face à un budget de défense américain proche de 954 milliards de dollars et à un budget chinois estimé à 336 milliards, les 57 milliards français ne tiennent aucune comparaison [242]. Additionnées, les dépenses des vingt-sept États membres forment le deuxième budget militaire de la planète. Séparées, elles produisent vingt-sept armées qui n'utilisent pas les mêmes munitions.
Le même raisonnement vaut pour presque tout ce que ce livre propose. La réforme fiscale du chapitre 2 fonctionnera mieux si l'Union harmonise l'impôt sur les sociétés, faute de quoi une partie des profits continuera de se localiser là où le taux est le plus bas. La souveraineté pharmaceutique du chapitre 10 ne se reconstruit pas à l'échelle d'un seul pays quand l'essentiel des principes actifs vient d'Asie. Les entreprises technologiques du chapitre 11 ont besoin d'un marché de 450 millions de consommateurs, sans quoi elles resteront des proies.
Ce marché existe déjà, et il est devenu si banal qu'on ne le voit plus. Le marché unique est la plus grande zone d'échange intégrée du monde : aucun droit de douane interne, des standards communs, la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Les estimations de son apport situent le gain pour la France entre 80 et 100 milliards d'euros par an par rapport à un scénario sans lui [383]. Le commerce entre États membres représente environ 60 % de leurs exportations totales, ce qui signifie qu'une entreprise française a pour marché domestique l'Europe plutôt que la France [384].
Le Royaume-Uni a fourni l'expérience grandeur nature que personne n'aurait osé mener. L'organisme indépendant chargé des prévisions budgétaires à Londres chiffre la perte de long terme à 15 % des échanges avec l'Union et 4 % de productivité nationale [403]. Aucun de ces chiffres n'était contesté avant le vote ; ils étaient simplement inaudibles.
L'Europe reste pourtant très en deçà de ce qu'elle pourrait être, et pour des raisons que la France peut aider à corriger.
Le monde, lui, s'est durci sans que l'Europe change de rythme. Il s'organise en blocs qui se ferment : subventions industrielles massives d'un côté de l'Atlantique, capacités de production écrasantes de l'autre côté du Pacifique, et une compétition où les États assument désormais de protéger leurs entreprises sans s'embarrasser des règles qu'ils avaient eux-mêmes écrites. À cela s'ajoute un acteur d'un type nouveau : quelques entreprises technologiques dont la capitalisation dépasse le produit intérieur brut de la plupart des États membres, qui négocient d'égal à égal avec des gouvernements et arbitrent entre juridictions comme on choisit un fournisseur.
Dans ce paysage, l'Europe occupe une position singulière qu'elle n'ose pas tenir. Elle est le seul bloc démocratique encore capable de tenir tête aux deux modèles dominants, et le seul dont le marché soit assez grand pour que ses règles s'imposent. Ce qui lui manque n'est ni la taille ni la richesse : c'est la capacité de décider vite, et l'acceptation que peser suppose parfois de déplaire.
Le marché unique s'arrête aux services, qui représentent pourtant 70 % de la richesse européenne. L'Union compte trente-quatre groupes d'opérateurs mobiles quand les États-Unis en ont trois [383bis]. Un architecte, un comptable ou une entreprise de logiciel qui franchit une frontière retrouve un droit national entier à absorber. Achever le marché unique des services produirait davantage de croissance que n'importe quel plan de relance, et ne coûterait rien.
Le budget européen finance encore largement le passé. Environ 153 milliards d'euros par an, dont la part historiquement dominante va à l'agriculture selon les règles que le chapitre 8 a démontées, quand la recherche, la défense commune et les infrastructures de réseau restent sous-dotées au regard des enjeux [385]. Redéployer ce budget est un combat politique difficile ; c'est aussi le seul levier disponible à court terme, puisque personne n'augmentera les contributions nationales.
La décision européenne reste otage de l'unanimité sur les sujets qui comptent, fiscalité et politique étrangère au premier chef. Un État membre sur vingt-sept suffit à bloquer, ce qui garantit l'immobilité sur exactement les dossiers où l'Europe aurait le plus de valeur. Étendre le vote à la majorité qualifiée à ces domaines est la réforme institutionnelle la plus importante que la France puisse porter, et la plus difficile.
L'Europe a déjà accompli beaucoup, et l'oubli de ces acquis nourrit le procès permanent qu'on lui fait. La paix entre des nations qui se sont massacrées pendant des siècles est devenue si évidente qu'elle a cessé d'être un argument. La monnaie unique a supprimé le risque de change pour des millions d'entreprises et a tenu pendant deux crises majeures. Le programme d'échange universitaire a fait circuler des générations entières. Les normes européennes, que l'on présente volontiers comme une charge, sont devenues le standard mondial dans plusieurs domaines : un fabricant asiatique qui veut vendre en Europe applique les règles européennes, et il finit souvent par les appliquer partout parce qu'il est plus simple de produire une seule version. Cette capacité à imposer ses règles sans imposer sa force est un pouvoir que peu de puissances possèdent.
La régulation européenne fait pourtant l'objet d'un procès qui mérite d'être instruit sérieusement, parce qu'il contient une part de vérité. Réguler une technologie avant qu'elle n'existe sur son territoire revient à contraindre ses propres laboratoires pendant que les concurrents étrangers avancent sans entrave, puis à leur ouvrir le marché une fois qu'ils dominent. C'est ce qui menace l'Europe sur l'intelligence artificielle. La leçon n'est pas de renoncer à réguler, ce qui reviendrait à abandonner le seul pouvoir dont l'Union dispose. Elle est de réguler les usages sans brider les technologies elles-mêmes, et de faire coïncider le calendrier de la règle avec celui de l'industrie qu'elle prétend encadrer.
Une contradiction française mérite d'être nommée. Le pays réclame une Europe puissance et refuse régulièrement les transferts de souveraineté qui la rendraient possible ; il demande une harmonisation fiscale et défend ses propres niches ; il veut une préférence européenne dans les marchés publics et achète américain quand cela l'arrange. Cette contradiction a un coût : elle prive la France de la crédibilité nécessaire pour entraîner les autres.
Ce qui vient
Trois mouvements de fond décideront de la place de la France, et aucun ne se règle en un mandat.
Les migrations climatiques. La projection de référence de la Banque mondiale estime à environ 216 millions le nombre de personnes susceptibles d'être déplacées à l'intérieur de leurs propres frontières d'ici 2050 par les effets directs du dérèglement : sécheresses, effondrement des rendements agricoles, montée des eaux, stress hydrique [407]. Ces déplacements se concentreraient en Afrique subsaharienne, en Asie et en Afrique du Nord. Deux éléments méritent d'être retenus. Le premier est qu'il s'agit très majoritairement de déplacements internes, et non de flux vers l'Europe : le débat français confond systématiquement les deux. Le second est qu'une action immédiate sur les émissions et sur l'adaptation réduirait ce total de 80 %. La politique migratoire de 2050 se joue aujourd'hui, dans les budgets d'adaptation et de coopération plutôt que dans les débats sur les frontières.
Le rétrécissement de l'influence. Les derniers soldats français ont quitté le Sénégal, après le Tchad et la Côte d'Ivoire ; de l'ancienne présence militaire en Afrique ne subsistent que Djibouti et le Gabon, moins de deux mille hommes. En trois ans, la France a perdu l'essentiel d'un dispositif construit en soixante. Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite, la relation avec le continent africain ne continuera pas sur les mêmes bases. Or c'est là que se joue l'avenir de la francophonie, avec neuf futurs locuteurs sur dix.
Cette francophonie est traitée comme un héritage alors qu'elle est un actif. Près de 400 millions de locuteurs aujourd'hui, potentiellement 590 millions en 2050 : c'est un espace économique, culturel et universitaire que la France sous-exploite massivement. Les moyens consacrés à l'enseignement du français à l'étranger, aux bourses universitaires et aux médias francophones sont sans rapport avec l'enjeu, et l'essentiel de l'effort repose sur des institutions dont les budgets baissent depuis quinze ans. Un pays qui laisse s'éteindre la langue qu'il partage avec un demi-milliard de personnes se prive du seul actif d'influence qui ne s'exproprie ni ne se taxe.
La fuite des talents. Le nombre de Français installés à l'étranger a augmenté de 23 % en dix ans, et les profils les plus qualifiés partent dans des proportions plus élevées : 19 % des polytechniciens d'une promotion récente, 17,4 % des centraliens, 15 % des diplômés des écoles de commerce. Ce mouvement n'a rien d'une trahison ; c'est un signal. Les gens partent là où leur travail est mieux payé, mieux financé et moins entravé, ce que les chapitres précédents ont documenté domaine par domaine. La diaspora peut d'ailleurs devenir un atout si le pays cesse de la traiter comme une perte : les pays qui réussissent le mieux, Israël, l'Irlande, l'Inde, entretiennent des liens actifs avec leurs expatriés, qui investissent, recrutent et ouvrent des marchés. Encore faut-il leur proposer autre chose que des files d'attente consulaires.
Ces trois mouvements convergent vers un endroit que la métropole regarde peu : les outre-mer. Ce sont eux qui donnent à la France sa zone maritime, sa présence dans l'Indo-Pacifique et une part de sa voix dans les enceintes internationales. Ce sont aussi les territoires où les indicateurs de ce livre sont les plus dégradés : chômage, coût de la vie, accès aux soins, logement. Un pays qui tire de ses outre-mer son statut de puissance maritime et qui y laisse subsister les écarts les plus élevés de la République se prépare des ruptures qu'aucun discours ne préviendra. La cohérence commande d'y appliquer en priorité les politiques des chapitres précédents, à commencer par celles du logement, de la santé et de la mobilité.
Trois chantiers découlent de tout ce qui précède. Le premier consiste à traiter la francophonie comme une politique économique et non comme un héritage à entretenir, avec des moyens proportionnés à un espace d'un demi-milliard de personnes : enseignement, bourses, universités partagées, production audiovisuelle. Le deuxième consiste à faire de l'adaptation climatique des pays exposés une priorité de l'aide publique au développement, parce que chaque euro dépensé là-bas réduit une pression qui arrivera ici. Le troisième consiste à organiser la relation avec la diaspora : un pays qui compte deux millions et demi de ressortissants à l'étranger dispose d'un réseau commercial et scientifique que personne n'a pensé à activer.
Reste un dernier acteur, dont la France dépend et qu'elle ne contrôle pas. Les États-Unis sont son premier client hors Union européenne et son premier investisseur étranger ; c'est le même allié qui a imposé un tarif de 15 % sur la plupart des biens européens [409bis]. La Chine représente son premier déficit commercial bilatéral, près de 50 milliards d'euros, soit près de la moitié du déficit total du pays, et une dépendance d'intrants que le chapitre 8 a détaillée. Entre deux blocs qui se ferment, aucune position n'est confortable. Une seule est tenable, et elle passe par l'échelle continentale.
Budget récapitulatif, chapitre 13.
| Mesure | Coût annuel | Financement | Horizon |
|---|---|---|---|
| Réforme du modèle d'acquisition de défense (résultat spécifié, besoin gelé, paiement à la performance) | Économies estimées de 10 à 15 % sur les programmes | Budget de défense existant | Programmes engagés dès l'année 1 |
| Agence de commande de rupture sur le modèle américain | 300 à 500 M€ | Redéploiement des crédits d'études | Année 2 |
| Reconnaissance de la charge nucléaire dans les arbitrages européens | Nul | Négociation | Mandat en cours |
| Achèvement du marché unique des services | Nul | Directive européenne | 5 ans |
| Redéploiement du budget européen vers recherche, défense, réseaux | Nul (à enveloppe constante) | Cadre financier pluriannuel | Prochaine négociation budgétaire |
| Extension du vote à la majorité qualifiée (fiscalité, politique étrangère) | Nul | Révision des traités | Long terme |
| Francophonie : enseignement, bourses, médias | 500 M€ à 1 Md€ | Redéploiement de l'aide au développement | 10 ans |
| Adaptation climatique dans l'aide aux pays exposés | 1 à 2 Md€ | Aide publique au développement existante | Continu |
Le détail figure dans la liste des mesures publiée en ligne.
Qui gagne, qui perd. Gagnent l'industrie de défense, qui cesse de subir un client indécis ; les entreprises de services, à qui l'Europe s'ouvre enfin ; les chercheurs et les industriels que le budget européen redéployé financerait ; et les pays francophones avec lesquels la relation redeviendrait réciproque. Perdent les grands programmes coopératifs dont l'architecture actuelle protège les positions acquises de chaque industriel national. Perdent les bénéficiaires du budget agricole européen dans sa répartition actuelle. Perd l'État français une part de sa capacité à bloquer seul, puisque la majorité qualifiée coupe dans les deux sens. Ce dernier point est le prix d'entrée, et il faut l'assumer au lieu de prétendre qu'une Europe efficace se construirait sans lui.
Une objection revient dès qu'on propose de transférer des décisions à Bruxelles, et elle est légitime : l'Union souffre d'un déficit démocratique réel. Ses décisions se prennent dans des enceintes que peu de citoyens identifient, son parlement n'a pas l'initiative des lois, et les responsables les plus puissants ne sont désignés par personne directement. Prétendre le contraire serait malhonnête.
Deux réponses s'imposent pourtant. La première est que ce déficit se corrige, et que la France ferait mieux de porter cette correction que de s'en servir comme argument pour ne rien transférer : initiative législative donnée au Parlement européen, désignation des dirigeants liée au résultat des élections, publicité des positions prises par chaque État en conseil. La seconde est qu'une décision prise à vingt-sept sans être comprise reste moins grave qu'une décision qui n'est prise nulle part. Sur la fiscalité des multinationales, sur les normes technologiques ou sur la défense, l'alternative au vote européen n'est pas la souveraineté nationale : c'est l'absence de décision, et le choix par défaut de règles écrites ailleurs.
Un archipel dispersé sur trois océans, un demi-milliard de locuteurs à l'horizon d'une génération, la seule dissuasion nucléaire de l'Union, deux millions et demi de Français répartis dans le monde : peu de pays comparables disposent d'un tel jeu.
Reprenez la question du début. La deuxième zone maritime du monde appartient à un pays qui n'en fait presque rien, faute d'avoir décidé ce qu'il voulait en faire. C'est peut-être la meilleure image de ce chapitre : la France n'a pas d'abord un problème de moyens, elle a un problème d'échelle et de décision.
La troisième partie de ce livre revient sur le sol français pour répondre à la question que tout lecteur se pose depuis le premier chapitre. Qui paie tout cela ?
Les sources de ce chapitre sont publiées en ligne, références [235] à [245], [383], [383bis], [384], [385], [401], [403], [406], [406bis], [407], [409] et [409bis].