PRAGMA
Version courte|Chapitre 8 · Produire : énergie et alimentationTous les chapitres

Partie II — Construire l'abondance

8Produire : énergie et alimentation

21 min de lecture

Version courteEn version intégrale, ce chapitre devient :8. L'énergie : le socle de tout le reste9. La France des champs

Deux héritages exceptionnels, un parc nucléaire et une terre agricole, reçus des générations précédentes et consommés sans être renouvelés.


Quelle part de l'énergie que vous consommez sort d'une centrale nucléaire française ? Pensez à tout : le chauffage, la voiture, l'eau chaude, la cuisson, les trajets professionnels. Donnez un pourcentage avant de poursuivre.

L'électricité, toutes sources confondues, représente 26 % de la consommation finale d'énergie du pays, et le nucléaire en fournit à peu près les deux tiers : moins d'un cinquième de l'énergie que vous consommez sort d'une centrale nucléaire. Les énergies fossiles en représentent environ 60 % [124]. Autrement dit, l'essentiel de ce que les Français consomment sort d'un tanker, et non d'une centrale. Le carburant des voitures, le gaz des chaudières, le fioul domestique, la chaleur industrielle : tout cela arrive par bateau, et la facture se compte en dizaines de milliards d'euros chaque année [123]. De l'argent brûlé au sens propre, qui ne finance aucune technologie française, aucun emploi local, aucun actif durable.

Ce chapitre traite des deux choses sans lesquelles rien d'autre ne tient : ce qui alimente les machines et ce qui remplit les assiettes. Dans les deux cas, la France a reçu un héritage rare. Dans les deux cas, elle l'habite sans l'entretenir.


La maison de famille

En 2022, la première puissance nucléaire civile d'Europe a dû importer de l'électricité pour passer l'hiver. Le pays qui avait bâti le plus grand parc nucléaire au monde rapporté à sa population découvrait la fragilité d'un outil vieillissant, au moment précis où la guerre en Ukraine faisait flamber le gaz. C'est la scène d'une maison de famille construite par les grands-parents, habitée depuis sans travaux, et dont la chaudière lâche un soir de janvier.

L'héritage était pourtant exceptionnel. Au lendemain du premier choc pétrolier, la France a décidé de construire en vingt ans le plus grand parc nucléaire civil au monde par habitant [119]. Cinquante-sept réacteurs, une filière d'ingénierie d'excellence, trois générations de spécialistes formés. En 2000, trois quarts de l'électricité française étaient d'origine nucléaire, avec l'une des empreintes carbone les plus faibles d'Europe.

Cette réussite a produit sa propre illusion. L'énergie a cessé d'être un sujet politique pour devenir une affaire d'ingénieurs. Pendant que l'Allemagne sortait du nucléaire après Fukushima et rouvrait des centrales à charbon, la France fermait Fessenheim, dont l'autorité de sûreté jugeait pourtant les réacteurs conformes, et retirait ainsi de la capacité décarbonée à un parc qui en manquait déjà [133]. Entre la commande de Flamanville et l'annonce du programme de renouvellement, dix-huit ans se sont écoulés sans qu'un seul réacteur soit commandé, un délai sans équivalent dans l'histoire du nucléaire civil français.

Le parc s'est depuis redressé, avec une production nucléaire au plus haut depuis des années, une électricité décarbonée à plus de 95 % et un solde exportateur record qui replace la France au premier rang européen. L'outil n'était donc pas condamné. Cela ne dispense pas de le renouveler.

Une caractéristique du nucléaire commande toute sa politique, et la France a mis longtemps à la comprendre. Le combustible représente 5 % du prix final du kilowattheure [120]. Les 95 % restants sont de l'amortissement, de l'exploitation et des provisions de démantèlement. La structure de coût est l'exacte inverse de celle du gaz : très lourd à construire, presque gratuit à alimenter. La question centrale du nucléaire est donc une question de financement, et non de technologie.

Cette structure a aussi une portée stratégique. Quand le combustible pèse si peu, un pays peut stocker plusieurs années de consommation sans coût prohibitif, ce que la France fait effectivement [126]. Les fournisseurs d'uranium se diversifient et se trouvent loin des points de tension qui menacent les routes pétrolières. Un pays qui dépend du pétrole vit au rythme d'Hormuz, par où transite une part décisive du pétrole mondial [125] ; du gaz, au rythme de Moscou ou de Doha ; du panneau solaire, au rythme de Shenzhen, puisque l'essentiel de la production mondiale est chinoise, terres rares comprises [127].

Deux objections reviennent toujours, et toutes deux ont leur réponse. Sur la sûreté, à production équivalente et accidents compris, le nucléaire civil figure parmi les sources les moins mortelles, avec environ 0,03 décès par térawattheure contre 25 pour le charbon [136]. Sur les déchets, la totalité de ce que soixante-dix ans de nucléaire civil français ont produit en haute activité et vie longue tient dans 3 200 mètres cubes, l'équivalent d'une piscine olympique et demie [137].


Trois décisions et une garantie

Trois décisions, dont aucune ne demande de vote parlementaire, dessineront la France de 2035.

Le financement des nouveaux réacteurs. Le nucléaire se paie entièrement à la construction et se rembourse sur soixante ans [135]. Le taux auquel l'investisseur emprunte détermine donc presque intégralement le prix final. Si EDF emprunte aux conditions du marché, entre 7 et 9 %, l'électricité coûtera 90 à 110 euros le mégawattheure. Si l'État garantit la dette, le coût du capital tombe à 3 % et le prix descend à 50 ou 60 euros [115]. Sans changer une vis, sans modifier la conception d'un réacteur, l'État divise par deux le prix de l'électricité nucléaire française. Le Royaume-Uni a inscrit ce modèle dans sa loi et l'applique à son projet de Sizewell [116]. La France a retenu un montage équivalent, prêt d'État bonifié et contrat de long terme, pour un coût réévalué à près de 73 milliards d'euros sur les six premiers réacteurs.

Cette garantie a un porteur, et il faut le nommer. Si EDF cessait d'être solvable, c'est le contribuable qui honorerait la dette. Une garantie hors bilan ne coûte rien tant que tout va bien ; contingente, elle n'en est pas moins réelle.

Les délais de l'éolien en mer. L'éolien offshore atlantique est la source renouvelable la mieux adaptée au mix français, avec un facteur de charge près de trois fois supérieur à celui du solaire, et il produit en automne et en hiver, quand le nucléaire est en maintenance et la demande au plus haut [117]. Le blocage est administratif. Les procédures d'autorisation prennent sept à dix ans en France, contre trois en Allemagne depuis sa réforme [118], à cause de procédures qui se superposent entre administrations sans guichet unique. Un décret de simplification doublerait le rythme de déploiement sans coûter un euro.

Le réseau. Le débat public parle de production quand le goulot d'étranglement est le transport. Électrifier l'économie suppose de presque doubler la capacité du réseau, ce que les gestionnaires chiffrent à près de 200 milliards d'euros en quinze ans [129]. Ces investissements se financent par le tarif régulé sur trente ans, hors budget de l'État. Hors budget ne signifie pas gratuit : les consommateurs les rembourseront ligne après ligne, à raison de quelques dizaines d'euros par an et par foyer, le reste transitant par les prix des entreprises. Autant l'assumer d'emblée. Un réseau doublé se paie, et il vaut mieux le payer en tarif lisible et étalé qu'en boucliers tarifaires votés dans la panique, comme les 72 milliards d'euros engloutis pendant la crise des prix [128].

Derrière le réseau vient le cuivre, dont la demande mondiale doit croître de moitié en dix ans alors que l'Union européenne extrait à peine un tiers de ce qu'elle consomme [130]. Sans approvisionnement sécurisé, il n'y a ni réseau, ni transition, ni abondance électrique.

Ces trois décisions ont une chose en commun, qui explique pourquoi elles ne sont pas prises. Aucune ne produit de résultat visible avant la fin du mandat qui l'engage. Celui qui signe la garantie ne coupera aucun ruban ; celui qui simplifie les procédures verra les mâts sortir de l'eau sous un autre gouvernement ; celui qui lance le doublement du réseau laissera à son successeur le soin d'expliquer la ligne sur la facture. C'est la définition même d'une politique d'infrastructure, et c'est aussi la raison pour laquelle les démocraties les mènent mal.

Les grands-parents qui ont bâti le parc nucléaire n'ont pas vu ses meilleures années. Ils ont engagé un pays sur un pari de soixante ans, en sachant qu'ils n'en toucheraient pas les dividendes. Ce qui manque aujourd'hui tient moins à l'argent ou à la technique qu'à cette disposition d'esprit particulière, celle qui consiste à construire pour des gens qu'on ne connaîtra pas.

L'énergie a une inertie de dix à quinze ans, et c'est ce qui rend l'immobilisme si coûteux. Un industriel qui envisage une usine électro-intensive n'attend pas que l'électricité soit à 50 euros ; il décide aujourd'hui sur la crédibilité du signal. Chaque année de retard est une année d'investissements qui partent ailleurs.


Ce que l'électricité permet

Le prix du kilowattheure décide de la géographie industrielle. Une usine d'aluminium consomme quatorze mégawattheures par tonne produite [121]. Quand l'électricité coûte 110 euros à Lyon et le tiers de ce montant dans un pays du Golfe, la décision d'investissement se prend à la calculette. Les alumineries françaises sont parties pour cette raison, et elles reviendraient pour la même. Les centres de calcul livrent aujourd'hui la même bataille, l'électricité représentant plus du tiers du coût d'exploitation d'un serveur qui tourne en continu [122].

Les effets déborderaient largement l'industrie. Les 3,1 millions de ménages en précarité énergétique, dont les factures de logement absorbent une part disproportionnée du revenu [132], en seraient les premiers soulagés. Les artisans dont les marges sont comprimées par le poste énergie retrouveraient de l'air. Les communes qui peinent à chauffer une salle des fêtes ou une école réaffecteraient ces budgets à autre chose.

Une fausse querelle traverse ce débat depuis vingt ans. L'opposition entre le nucléaire et les renouvelables n'a rien de technique : elle est politique. Dans un système électrique décarboné, les deux se complètent. Le nucléaire assure une production stable et pilotable, l'éolien en mer prend le relais pendant les maintenances et produit surtout l'hiver, le solaire couvre les pics d'été. Traiter ce sujet comme un affrontement entre deux camps revient à sacrifier la cohérence technique à la clarté idéologique.


Ce qui pousse

L'autre héritage obéit exactement à la même logique. Une société qui ne contrôle plus la production de ce qu'elle mange peut être affamée par décision étrangère, ou rendue dépendante d'une chaîne logistique mondiale dont la guerre en Ukraine a rappelé la fragilité. La dépendance alimentaire est l'équivalent strict de la dépendance énergétique, plus lente à se constater et plus difficile à reconstituer une fois installée. Un parc nucléaire se rebâtit en vingt ans. Un tissu de paysans qualifiés, une fois dispersé, ne se recrée par aucun décret.

Cette souveraineté-là repose sur une ressource qu'on oublie tant qu'elle coule du robinet. L'agriculture consomme près de la moitié de l'eau prélevée en France, et la quasi-totalité de ce qui reste disponible l'été, précisément quand elle manque [452]. L'été 2022 a donné un aperçu du monde qui vient, avec plusieurs centaines de communes ravitaillées en eau potable par camion-citerne. Le débat public s'est réduit depuis à l'affrontement autour des retenues d'eau, quand la question se tranche en amont : comptage généralisé des prélèvements, tarification progressive de l'irrigation, priorité donnée aux pratiques économes dans les aides, et projets de territoire où le partage se négocie entre tous les usagers avant la sécheresse, et non pendant. Le sol, l'eau et ceux qui les travaillent forment un seul capital.


Neuf milliards pour qui

En janvier 2024, les autoroutes françaises se bloquent une par une, et deux hommes prennent la parole au nom du monde agricole.

Le premier s'appelle Jérôme Bayle, éleveur de bovins en Haute-Garonne, dans l'une des régions au revenu agricole le plus bas de France. Il parle de charges qui montent et de prix qui stagnent, de nuits passées à calculer si le mois sera bouclé. Il ne représente aucune organisation.

Le second s'appelle Arnaud Rousseau, président du syndicat agricole dominant. Il exploite 700 hectares de céréales en Seine-et-Marne, presque dix fois la ferme française moyenne, et préside le conseil d'administration d'un des plus grands groupes agro-industriels français [138][139]. C'est lui qui a pris les micros et négocié à Matignon.

Ils ont parlé au nom des mêmes gens sans défendre les mêmes intérêts. Cette distinction, que presque personne n'a faite dans les semaines suivantes, explique pourquoi l'agriculture française est en crise depuis vingt ans sans que rien ne bouge.

La politique agricole commune verse chaque année environ 9 milliards d'euros aux exploitations françaises, un transfert comparable au budget de la justice [139]. Rapporté au nombre d'exploitations bénéficiaires, cela ferait 30 000 euros chacune. La moyenne cache un abîme : un cinquième des exploitations capte plus de la moitié des aides, et les 5 % du sommet perçoivent chacune plus de 100 000 euros par an quand la moitié des fermes touche moins de 15 000 [139][386]. La Cour des comptes a jugé que cette répartition n'avait plus de justification pertinente. C'était il y a près de dix ans, et rien n'a changé.

Le ressort est simple. Les aides se calculent à l'hectare : elles priment la taille, jamais le besoin, l'emploi créé ou la qualité des pratiques. Dans un secteur qui se concentre, ce principe récompense ceux qui sont déjà grands et accélère le mouvement. La France a perdu une exploitation toutes les quarante minutes depuis un demi-siècle, et les trois quarts de ses fermes en cinquante ans. Rien là-dedans ne relève d'une évolution technologique inévitable : on a fabriqué la concentration, puis on l'a présentée comme une fatalité.

Le paradoxe frappe les plus fragiles. Les petites exploitations dépendent des subventions pour 68 % de leur excédent brut, les grandes pour 27 % [150]. L'aide est vitale pour les petits et abondante chez les grands.

Trois corrections suffisent, et aucune ne demande un euro de plus. Plafonner les paiements directs à 100 000 euros par exploitation, avec dégressivité au-delà de 60 000, ce que le règlement européen autorise et que la France a choisi de ne pas appliquer, libérerait 400 à 600 millions d'euros par an à redistribuer [139]. Porter les paiements redistributifs sur les premiers hectares au maximum autorisé, au lieu du plancher que nous appliquons. Et substituer progressivement aux paiements de surface des paiements liés à ce que l'exploitation produit pour son territoire : emplois, certifications agroécologiques, transformation sur place, circuits courts.

Ces mesures ne coûtent rien au budget. Elles coûtent cher politiquement, et c'est exactement pour cela qu'elles ne sont pas appliquées.

Réduire les aides aux grandes exploitations ne va-t-il pas les ruiner ? Non, et les chiffres le montrent. Elles tirent les trois quarts de leur résultat de leur activité productive, et le plafonnement représenterait pour les 14 500 exploitations concernées une baisse moyenne de 30 000 à 40 000 euros. Une perte réelle qui n'éteint aucune activité. Il ne s'agit pas d'opposer deux agricultures : les grandes cultures produisent les volumes de la souveraineté alimentaire, et l'excédent commercial agricole s'est effondré à son plus bas niveau depuis les années 1970. Le socle productif lui-même a cessé d'être acquis.


Le prix du poulet

Voyez maintenant ce que ces neuf milliards produisent dans votre assiette.

Un poulet Label Rouge chez le boucher coûte entre 15 et 20 euros. Un poulet industriel en grande surface, entre 5 et 7. Pour une famille de quatre personnes qui dispose de 400 euros par mois pour se nourrir, soit 3,30 euros par personne et par jour, l'écart n'ouvre aucun choix moral. Il ferme une porte.

La France est le pays dont la gastronomie est inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité. C'est aussi un pays où près d'un adulte sur deux est en surpoids ou obèse, et où les aliments ultra-transformés fournissent plus de 30 % des calories consommées, dans une proportion qui augmente à mesure que le revenu baisse [145]. Ces deux réalités coexistent parce qu'elles ne concernent pas les mêmes personnes. La gastronomie française est un patrimoine de classe autant que de territoire.

Le marché biologique et les circuits courts se sont pourtant développés, avec des associations pour le maintien d'une agriculture paysanne présentes dans toutes les régions [146]. Elles se concentrent dans les quartiers où l'on peut s'engager sur six mois et récupérer un panier le mardi soir à dix-huit heures trente. La transition alimentaire devient une transition de classe dès lors qu'elle ne s'accompagne d'aucune politique de prix, et elle reporte sur les individus une responsabilité qui appartient au système. La santé alimentaire des plus pauvres et la pauvreté des petits éleveurs sont deux symptômes du même dysfonctionnement.

Deux dispositifs y remédient. Le chèque alimentaire, déjà expérimenté à Montpellier, à Lyon et en Seine-Saint-Denis, prend la forme d'une carte fléchée vers des produits frais et peu transformés, la classification internationale des degrés de transformation fournissant le critère [146]. Généralisé aux cinq millions de ménages sous le seuil de pauvreté à raison de 50 euros par mois, il représenterait environ 3 milliards d'euros par an, partiellement financés en relevant la TVA réduite dont bénéficient aujourd'hui les produits ultra-transformés.

La restauration collective offre le second levier, et il ne coûte presque rien. Sept millions de repas sont servis chaque jour dans les cantines, les restaurants d'entreprise, les maisons de retraite et les hôpitaux [147]. La loi leur impose la moitié de produits durables ; ils en atteignent le quart, faute de filières locales capables de livrer des volumes réguliers à prix stables. Ce qui manque est une organisation : des plateformes départementales qui centralisent les commandes, organisent la logistique et garantissent aux maraîchers un volume prévisible sur douze mois. L'État comme premier acheteur, pour créer une filière que le marché n'organise pas seul.


Ceux qu'on ne voit pas, et ceux qui ne viennent plus

Deux angles morts subsistent, et l'avenir du secteur s'y joue.

Le premier concerne les 200 000 à 300 000 saisonniers qui font les vendanges, les cueillettes et les récoltes maraîchères [142]. Une part significative vient du Maroc, de Roumanie ou de Pologne. Ils enchaînent des contrats de quelques semaines, cotisent à chacun d'entre eux pour le chômage, la retraite et la maladie, et ne franchissent jamais les seuils qui ouvrent ces droits. Le prélèvement existe, le bénéficiaire n'existe pas. L'économie ainsi réalisée sur leurs droits est en réalité un transfert net vers les ayants droit déjà reconnus : la précarité des uns finance la protection des autres.

Deux corrections suffisent, et elles empruntent à des régimes que la France applique déjà ailleurs. Un compteur qui consolide la durée travaillée sur plusieurs contrats et plusieurs années, sur le modèle de l'intermittence du spectacle, avec des droits portables. Et la conditionnalité sociale des aides agricoles, qui ajoute au respect des règles environnementales déjà exigé celui du droit du travail : salaire sans dérogation, logement aux normes, déclaration intégrale des heures, suivi médical des travailleurs exposés aux pesticides. Chaque versement annuel devient alors un moment d'audit, sans créer d'appareil de contrôle parallèle. Les exploitations qui emploient le plus de saisonniers sont précisément celles qui captent le plus d'aides, ce qui rend le dispositif aussi simple qu'efficace.

Le second angle mort est démographique. Près de 200 000 chefs d'exploitation partiront à la retraite d'ici 2030, quand 13 000 installations sont enregistrées chaque année, soit deux installés pour trois départs [151]. Le désir existe pourtant, puisque 20 000 candidats se présentent chaque année aux points d'accueil. Le blocage est le coût d'entrée, plusieurs centaines de milliers d'euros pour une exploitation polyvalente et jusqu'au million en viticulture.

Ce coût a une cause identifiable, et elle ramène au point de départ de ce chapitre. La valeur des terres agricoles a doublé en une génération pour atteindre environ 6 400 euros l'hectare [138], portée par des aides à l'hectare qui se capitalisent dans le prix du foncier. Les subventions versées aux exploitants finissent ainsi dans la poche des propriétaires, exactement comme les aides au logement finissent dans les loyers. Les jeunes qui s'installent achètent des terres dont le prix est gonflé par les aides censées les aider. Réformer la répartition des aides est donc aussi une réforme foncière.

En attendant que cette décapitalisation opère, un dispositif de transition ouvre la porte à ceux qui n'ont pas hérité d'une ferme : un portage long du foncier par les organismes publics existants, une garantie publique renforcée des prêts pour les candidats sans caution familiale, et une dotation d'installation majorée pour ces mêmes profils. L'ensemble représente quelques centaines de millions d'euros par an sur une décennie, à comparer à la disparition de dizaines de milliers d'exploitations supplémentaires, dont la reconstitution serait soit impossible, soit infiniment plus coûteuse.

Cette décennie décide de tout, car les deux calendriers se rencontrent : celui du choc démographique, qui vide les fermes, et celui de la transformation des aides, qui ferait redescendre le prix des terres. Passé ce moment, la porte se referme d'elle-même. Un métier qui n'a pas recruté pendant dix ans ne recrute plus, faute de gens capables de transmettre les gestes. Les compétences agricoles s'apprennent à côté de quelqu'un qui les possède, et il n'existe aucun moyen de rattraper une génération manquante autrement qu'en la remplaçant par des machines et des importations, ce qui revient à choisir la dépendance qu'on prétendait éviter.

Reste à dire ce qu'on défend en défendant le paysan, car la nostalgie est ici le pire des arguments. Un paysan n'est pas une figure du passé qu'on protège par attendrissement. C'est un acteur économique qui entretient des paysages, produit de la diversité alimentaire, fixe des populations dans des territoires qui se videraient sans lui, crée des emplois qu'aucune délocalisation n'atteint, et rend possible qu'un pays de soixante-neuf millions d'habitants ne dépende pas entièrement des marchés mondiaux pour se nourrir. Soutenir les petites et moyennes exploitations et faciliter leur reprise revient à investir dans une infrastructure nationale, au même titre qu'un réseau électrique ou un système de santé. Cela n'a rien à voir avec le fait de subventionner par tradition une profession en déclin.

Cette distinction change tout au projet. Au lieu de conserver un mode de vie, on finance ce qui porte la résilience alimentaire, l'emploi rural et la biodiversité. Et l'on cesse d'accepter qu'une politique agricole concentre plus de la moitié de ses aides sur un cinquième des exploitations, laisse un éleveur bovin sur cinq sous le seuil de pauvreté, ignore les travailleurs qui font les récoltes, et traite la qualité alimentaire comme un luxe de classe moyenne.

Budget récapitulatif, chapitre 8.

Mesure Coût annuel Financement Horizon
Garantie d'État pour les nouveaux réacteurs Hors bilan ; contribuable garant en dernier ressort Finance publique de long terme Décision d'investissement, mise en service à quinze ans
Simplification des procédures éolien en mer Nul (décret) Sans objet Décret en année 1
Réseau de transport et de distribution ~12 Md€/an, nul pour l'État Tarif d'utilisation régulé sur 30 ans 2026-2040
Sécurisation des approvisionnements en cuivre ~500 M€/an de garanties Diplomatie économique Contrats dès l'année 1
Redistribution des aides agricoles (plafonnement, paiements redistributifs) Nul (enveloppe constante) Plafonnement des grandes exploitations Révision du plan national
Chèque alimentaire (5 millions de ménages) ~3 Md€/an TVA relevée sur les ultra-transformés Généralisation en 2 ans
Plateformes d'agrégation pour la restauration collective 100 à 200 M€/an Ministère de l'Agriculture et régions 3 ans
Compteur saisonnier et conditionnalité sociale 200 à 350 M€/an nets Cotisations déjà prélevées Montée en charge sur 3 ans
Installation des nouvelles générations 280 à 450 M€/an Redéploiement et dépense nouvelle Fenêtre 2026-2035
Total dépense nette ~4 Md€/an

Qui gagne, qui perd. Gagnent les ménages en précarité énergétique, les industriels électro-intensifs qui reviendraient produire ici, les petites et moyennes exploitations qui retrouvent une viabilité, les saisonniers qui obtiennent les droits qu'ils financent déjà, les jeunes qui peuvent reprendre une ferme sans en hériter, et les familles modestes dont l'assiette change. Perdent les 14 500 plus grandes exploitations, dont l'aide publique se réduit de quelques dizaines de milliers d'euros ; les industriels de l'ultra-transformé, dont la TVA remonte ; les distributeurs, qui devront accepter des prix d'achat compatibles avec le droit du travail qu'ils exigeront de leurs fournisseurs ; et les consommateurs, qui portent le tarif du réseau pendant la phase d'investissement avant d'en recueillir les fruits.


La maison de famille tient encore debout, et la terre est toujours là. L'une et l'autre ont été bâties par des gens qui ne les ont pas vues arriver à maturité, et qui les ont transmises en état.

Reprenez le pourcentage que vous avez avancé en ouvrant ce chapitre. L'écart entre votre estimation et le cinquième réel mesure exactement ce que la France croit encore posséder, et ce qu'elle a laissé filer pendant qu'elle regardait ailleurs.

Le chapitre suivant quitte le socle matériel pour ce qui protège les personnes : se soigner, sortir sans calculer, et obtenir justice dans un délai qui garde un sens.


Les sources de ce chapitre sont publiées en ligne, références [114] à [151], [386] et [452].