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Le Grand Basculement

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Ce livre s'est ouvert sur un écart. Un pays parmi les plus productifs du monde, dont les habitants figurent parmi les plus pessimistes du monde développé.

Les chapitres qui précèdent ont répondu pièce à pièce. Ils ont nommé six rentes qui se renforcent mutuellement, décrit les réformes qui les déferaient, chiffré leur financement et nommé leurs perdants. Reste la seule question que tout cela laisse ouverte : ce basculement est-il faisable dans la réalité politique française ?

Les sociétés ne se transforment pas par la vertu des arguments. Elles se transforment quand un projet devient assez concret pour rendre les compromis désirables. Une réforme sans horizon se vit comme un sacrifice sans raison, et c'est ainsi que la France vit les siennes depuis quarante ans.


Ce qui rend ce moment différent

La France s'est déjà trouvée à ce carrefour. Elle a investi en 1945 dans un pays ruiné. Elle a stabilisé sans transformer au début des années 1980. Elle a traversé la crise de 2008 sans la digérer.

La bifurcation actuelle se distingue des précédentes par sa vitesse. L'intelligence artificielle transforme les métiers plus rapidement que les systèmes de formation ne s'adaptent. Le vieillissement modifie l'équilibre des comptes sociaux à un rythme que nul ajustement paramétrique ne rattrape. Le dérèglement climatique impose des décisions dont les effets se mesurent en décennies. Et l'ordre international qui garantissait la sécurité européenne s'est mis à vaciller en trois ans.

Aucune de ces transformations n'attendra que la France soit prête. C'est la définition d'une fenêtre : elle ne se referme pas sur une mauvaise décision, elle se referme sur l'absence de décision.


Ce que ce livre a établi

Quatre choses, à récapituler avant de refermer.

Le blocage a un nom et une mécanique. La stagnation française n'est ni un trait de caractère national ni une fatalité économique. C'est un système de positions protégées, dont chacune a des bénéficiaires organisés et des victimes dispersées, et dont l'accumulation produit le résultat que chacun constate. Ce système se démonte.

Les solutions existent et fonctionnent ailleurs. Rien de ce qui est proposé ici n'a été inventé pour l'occasion. Vienne loge ses enseignants, Tokyo laisse construire, la Suisse cadence ses trains jusque dans ses vallées, l'Espagne a réduit ses féminicides d'un tiers, l'Écosse a fait reculer ses homicides de plus de moitié, la Suède a refondu sa fiscalité en une loi, le Danemark fait rejoindre le revenu moyen en deux générations. Ce sont des démocraties comparables, avec des contraintes comparables.

L'addition tient. Entre 49 et 60 milliards d'euros par an, dans un pays qui dépense seize cents milliards. L'essentiel se finance en cessant de payer ce dont plus personne ne défend l'efficacité, et le solde réduit le déficit plutôt que de le creuser.

Le blocage est politique. Chaque réforme de ce livre se heurte à une coalition identifiable, et aucune ne se heurte à une impossibilité technique ou budgétaire. C'est une bonne nouvelle, car les obstacles politiques cèdent quand les rapports de force changent, ce qui n'est pas le cas des lois de la physique.


La France de 2040

Voici à quoi ressemblerait le pays si ces décisions étaient prises et tenues pendant quinze ans. Ce n'est ni une prophétie ni une promesse : c'est ce que produisent les mesures décrites, pour peu qu'elles survivent aux alternances.

Un couple d'infirmiers achète un trois-pièces à vingt minutes de l'hôpital où ils travaillent, parce que le sol a été sorti du prix. Leur facture d'énergie a été divisée par trois après une rénovation qui n'a pas augmenté leur quittance.

Une adolescente de sous-préfecture prépare un concours sans que sa famille déménage ni ne paie un organisme privé, parce que son lycée dispose des mêmes outils et d'enseignants qu'on paie correctement.

Un artisan obtient une réponse administrative en trois semaines, ne saisit jamais deux fois la même information, et consacre au métier les deux mois par an que la paperasse lui prenait.

Un salarié de quarante-cinq ans dont le métier s'est transformé passe huit mois en formation financée, et reprend à un poste qui n'existait pas quand il a commencé.

Un habitant d'un quartier populaire voit passer un agent qu'il connaît par son nom, et le point de deal a fermé parce que le produit se vend ailleurs, légalement et taxé.

Une femme qui porte plainte est reçue par un fonctionnaire formé, obtient une protection en quelques jours et un hébergement le soir même.

Une entreprise de soixante personnes lève trois cents millions auprès de fonds européens et reste où elle est née, parce que son premier gros client a été une administration française.

Aucune de ces situations ne suppose une France plus riche. Toutes supposent une France qui répartit autrement ce qu'elle a déjà.


Ce que ce livre n'a pas résolu

Ce qui reste ouvert doit être nommé.

La tension entre l'abondance et les limites planétaires est réelle là où elle est réelle. Ce livre a montré que les deux se rejoignent souvent, dans le logement, la mobilité, l'alimentation et la santé. Il n'a pas résolu la question plus vaste de ce qu'il faut produire et consommer dans une économie qui respecte durablement ces limites.

La démocratie à l'âge de la désinformation reste un problème sans solution satisfaisante. Les assemblées citoyennes et la régulation des plateformes sont des instruments imparfaits face à une polarisation qui progresse plus vite qu'eux.

Le défaut structurel des démocraties libérales demeure entier : elles prennent mal les décisions dont les coûts sont immédiats et les bénéfices différés. Ce livre le nomme et propose des règles pour l'atténuer. Il ne le résout pas.

Et la question du désir reste posée. Tout ce qui précède est techniquement faisable et suppose qu'une majorité de Français veuille réellement que le pays change, au-delà de la plainte contre l'état des choses, en acceptant les compromis que tout changement impose.


Ce désir existe, et on le rencontre partout où l'on prend la peine de regarder. Chez l'infirmière qui ne peut pas se loger dans la ville où elle soigne. Chez le maire rural qui se bat pour garder sa dernière classe. Chez l'ingénieure qui hésite à rentrer de Zurich. Chez le patron de PME qui remplit pour la cinquième fois le même formulaire. Chez le jeune qui calcule qu'il lui faudra quinze ans de salaire pour acheter là où il travaille.

Ces gens forment une majorité. Ils ne se connaissent pas, et rien dans nos institutions ne les rassemble.

Ce livre a essayé de faire une chose et une seule : leur montrer qu'ils se heurtent au même mur, et que ce mur a été construit par des décisions dont on peut retrouver la date, l'auteur et le bénéficiaire.

Le reste appartient au débat public, aux élections, aux négociations et aux coalitions, c'est-à-dire à la politique au sens premier du terme.

La France peut décider que l'abondance est son projet, et commencer à le construire sans attendre qu'une crise l'y force. Le basculement est un choix.

La fenêtre est ouverte.


Les sources de cette conclusion sont publiées en ligne ; les données sectorielles citées ici sont documentées dans les chapitres correspondants.