Cinq dimensions qui se tiennent les unes les autres, deux bornes à ne pas franchir, et un État qui cesse de tailler tous ses vêtements dans la même coupe.
La France a versé jusqu'en 2025 une prime au covoiturage. Elle attribuait le même montant à un Paris-Bordeaux desservi par une dizaine de trains à grande vitesse par jour et à un trajet entre un village et sa sous-préfecture, où aucun bus ne passe. Dans le premier cas, elle payait un déplacement qui aurait eu lieu de toute façon. Dans le second, elle représentait la différence entre aller travailler et ne pas y aller. Le même euro, deux effets sans rapport.
Cette prime a fini par être supprimée. Elle méritait autre chose qu'une suppression : elle méritait d'être taillée à la bonne mesure.
La France habille depuis quarante ans des situations radicalement différentes dans la même coupe, et appelle cela l'égalité. Une zone à faibles émissions imposée à une ville moyenne dépourvue de transports collectifs interdit de circuler sans offrir d'issue. Une école qui applique le même effectif par classe dans un quartier en grande difficulté et dans un quartier favorisé perpétue l'écart sous couvert de neutralité. Le prêt-à-porter administratif produit du saupoudrage, et le saupoudrage finit par décourager jusqu'à ceux qui le financent.
La partie qui s'ouvre construit une autre trajectoire, domaine par domaine. Reste à dire dans quel ordre on les prend, et sous quelle contrainte.
Le piège des priorités infinies
L'erreur classique des projets de réforme consiste à aligner les enjeux comme un menu où chaque plat vaudrait les autres. Santé, éducation, écologie, défense, industrie, démocratie : tous comptent, tous sont défendus avec la même conviction par leur ministre de tutelle. Cet égalitarisme rhétorique produit une absence d'ordre, et l'absence d'ordre devient l'incapacité d'arbitrer.
Or ces domaines se tiennent. Si l'énergie manque, la transition industrielle ne se fait pas. Si la santé se dégrade, le travail perd en efficacité. À l'inverse, une industrie qui se déploie produit la richesse qui finance la santé, qui réduit les coûts du système, qui libère des moyens pour l'école, qui forme la génération dont sortira l'innovation suivante. Séparer les enjeux arrange les discours ; la réalité les enchaîne.
L'ordre compte donc, et le refuser a un coût mesurable. La France a passé quinze ans à débattre de sa transition industrielle pendant que son parc électrique vieillissait sans plan de renouvellement ; elle a découvert en 2022 qu'aucune décarbonation ne se décrète sans électrons disponibles. Elle a réformé six fois sa formation professionnelle pendant que l'école primaire décrochait dans les classements internationaux, et s'étonne aujourd'hui de reconvertir difficilement des adultes que le collège avait déjà perdus. Ces séquences ne relèvent pas de la malchance. Elles viennent d'un débat public qui traite les domaines comme des rubriques budgétaires indépendantes, alors qu'ils se conditionnent les uns les autres.
Penser ces dépendances demande un cadre. Celui de ce livre emprunte à la hiérarchie des besoins d'Abraham Maslow, pour deux qualités rares [113]. Ses cinq catégories se retiennent sans aide-mémoire. Et elle sert depuis quatre-vingts ans, en santé publique comme en anthropologie politique, à cartographier ce qu'une société doit assurer pour que ses citoyens existent, se sentent en sécurité, appartiennent à un collectif, se reconnaissent dans leur travail et se réalisent.
Cinq dimensions
Les psychologues contemporains ont nuancé l'hypothèse d'une progression strictement linéaire entre ces besoins, et les niveaux interagissent bien davantage qu'ils ne se succèdent [113]. C'est pourquoi ce livre s'en sert comme d'un écosystème plutôt que d'une pyramide.
| Dimension | Besoins | Ce que cela suppose d'une société |
|---|---|---|
| Physiologique | Boire, manger, se chauffer, respirer | Eau potable, alimentation accessible, énergie disponible, air respirable |
| Sécurité | Se soigner, se loger, ne pas avoir peur | Système de santé efficace, logement abordable, sécurité physique, défense extérieure |
| Appartenance | Faire société, être reconnu, participer | Démocratie qui fonctionne, information libre, justice accessible, ancrage européen |
| Estime | Se former, être qualifié, contribuer | École équitable, formation continue, travail valorisé |
| Réalisation | Créer, entreprendre, se dépasser | Recherche, innovation, mobilité ascendante, projet commun |
Le principe fonctionne dans les deux sens, et c'est cette dualité qui le rend utile.
Il y a des conditions premières. On ne demande pas à un pays sans énergie de débattre de transition industrielle. Le constat est empirique et n'a rien d'un dogme, car aucune société n'a jamais excellé en innovation, en démocratie ou en éducation tout en restant fragile sur ses besoins matériels élémentaires.
Il y a aussi une circulation permanente. La santé qui s'améliore libère du temps pour la formation. L'éducation qui se généralise forme des citoyens capables de délibérer. La démocratie qui fonctionne protège les institutions qui rendent la sécurité possible. La sécurité rend l'investissement possible, qui rend l'énergie disponible, qui permet à l'industrie de produire. Chaque dimension nourrit les autres, et aucune ne tient longtemps si les autres se dégradent.
Le plancher et le plafond
Un mot doit être défini avant tout le reste. L'abondance n'est pas la consommation maximale. C'est la capacité d'une société à produire des conditions de vie dignes pour tous, dans la durée.
Ce « dans la durée » change entièrement le rapport à l'environnement. Une société qui détruit sa biosphère pour atteindre l'abondance d'une génération consomme son propre socle. Une société réellement abondante ménage l'environnement parce que c'est ce qui rend l'abondance soutenable, et parce que c'est ce qui rend la vie enviable. L'environnement traverse donc ce livre en fil rouge plutôt qu'en rubrique séparée.
D'où une règle, valable pour chaque réforme de ce livre. Toute proposition doit tenir entre deux bornes. Un plancher social, qui garantit à tous les besoins du tableau ci-dessus. Un plafond écologique, qui interdit d'exiger de la biosphère plus qu'elle ne peut soutenir. L'abondance défendue ici est ce qui tient entre les deux : du temps, de la santé, un logement digne, une éducation de qualité, un travail qui a du sens. Aucun de ces biens n'exige une consommation matérielle croissante, et plusieurs en exigent moins.
Le mot reste une abstraction de colloque tant qu'on ne dit pas ce qu'il change dans une vie. Une France abondante n'est pas une France où l'on consomme davantage. C'est une France où un aide-soignant de Roubaix habite à vingt minutes de l'hôpital où il travaille, dans un logement qu'il chauffe sans arbitrer entre le radiateur et les courses. Où une adolescente de Guéret peut viser une classe préparatoire sans que sa famille doive déménager ou payer un organisme privé. Où un artisan attend trois semaines une réponse de l'administration au lieu de sept mois, et consacre ce temps gagné à son métier. Où un couple qui gagne deux fois le salaire médian peut acheter un trois-pièces dans la ville où il travaille. Où quelqu'un qui tombe malade à quarante ans retrouve un emploi à quarante-deux.
Aucune de ces situations n'exige une tonne de matière supplémentaire. Toutes exigent que les rentes de la première partie cessent de prélever ce qu'elles prélèvent.
La même logique engage la mission d'un gouvernement, qui est de maximiser le bien-être de ses citoyens présents et à venir. Sacrifier les seconds aux premiers, par la dette accumulée sans contrepartie productive, par l'épuisement des ressources, par le report indéfini des décisions difficiles, revient à manquer à la fonction de gouverner. Plusieurs des rentes de la première partie sont précisément des dispositifs par lesquels une génération s'approprie ce qui revient aux suivantes : l'héritage faiblement taxé, le foncier capté, la dette implicite des retraites non financées. Chaque réforme proposée dans la suite se juge donc à deux questions. Ce qu'elle fait aujourd'hui, ce qu'elle laisse demain.
L'État sur mesure
Revenons au vêtement. Depuis vingt ans, les plateformes privées ont perfectionné un ciblage qui est l'exact envers de l'uniformité administrative. Une publicité, une recommandation, une offre : tout est ajusté à l'utilisateur, à sa situation, à sa géographie. Ce savoir-faire existe, il est disponible, et il sert aujourd'hui la seule rentabilité commerciale, sans contre-pouvoir sérieux.
La thèse de ce livre est simple. L'État doit s'approprier ce savoir-faire, à des fins de justice et sous garantie démocratique. Tailler sur mesure ce qui était taille unique.
Cette différenciation publique se distingue du profilage privé par quatre traits, et ces quatre traits en font une politique défendable plutôt qu'une dérive technocratique.
Les droits ne se ciblent jamais. Santé, éducation, sécurité, justice, droit de vote restent universels et inconditionnels. Ce sont les transferts qui se différencient : aides, primes, subventions, accompagnements, incitations. Cette ligne empêche la personnalisation d'éroder l'universalisme. On cible les remèdes sans jamais toucher aux droits.
Les critères restent objectifs. Revenu, lieu de résidence, âge, situation familiale ou professionnelle, état de santé. Jamais l'origine, la religion, l'opinion ni l'orientation sexuelle. Cette frontière n'est pas négociable, car elle sépare un État qui personnalise pour servir d'un État qui profilerait pour trier.
Les règles sont publiques et auditables. Si une prime est ciblée géographiquement, la carte qui définit l'éligibilité est publiée. Si une aide à la rénovation dépend du revenu et du diagnostic énergétique, la formule est consultable. Si un accompagnement suit une typologie de bassins de vie, cette typologie est produite par l'INSEE et le Cerema, discutée au Parlement, contestable. Personne ne doit être éligible ou exclu sans pouvoir comprendre pourquoi.
Toute décision différenciée est attaquable. Recours administratif systématique, supervision de la CNIL et du Conseil d'État, amendement parlementaire possible à tout moment. Aucune règle ne se fige dans un algorithme opaque.
Reprenons la prime du début de ce chapitre pour voir ce que cela change. Dans sa version taillée sur mesure, elle ne verse plus rien pour un trajet dont les deux extrémités sont desservies par un train ou un métro. Elle verse en revanche le double de l'ancien montant lorsqu'une extrémité se trouve dans une commune sans transport collectif, situation que la carte publique d'accessibilité définit ligne à ligne, commune par commune, et que n'importe qui peut consulter et contester. Le budget total ne bouge pas. Son effet, lui, se concentre là où il produit quelque chose. Les plateformes de covoiturage connaissent déjà l'origine et la destination de chaque trajet, si bien que le ciblage ne demande aucune infrastructure nouvelle. Ce qui manquait n'était pas la technique, c'était la décision de renoncer à l'uniformité.
L'inquiétude que soulève une telle logique est légitime, et il vaut mieux la formuler que l'ignorer. Un État qui module ses aides selon la situation de chacun ressemble, de loin, à un État qui trie ses citoyens. Toute la différence est dans les quatre traits ci-dessus, et d'abord dans le troisième. Un dispositif dont la règle est publiée, discutée au Parlement et attaquable devant un juge reste un objet démocratique. Un dispositif dont la règle est enfouie dans un système d'information que personne ne peut lire cesse de l'être, quelle que soit la bonne foi de ceux qui l'ont écrit. Cette frontière se défend texte en main, jamais sur la bonne intention.
Ces quatre traits dessinent l'inverse exact de la bureaucratie aveugle qui applique la même formule à des situations incomparables, et de la plateforme qui personnalise pour vendre. Les chapitres qui suivent appliquent ce principe à des domaines très divers, de la prévention sanitaire à la mobilité par bassin de vie, de l'accompagnement des territoires à la fiscalité par patrimoine et par flux.
La méthode
Cette partie ne prétend pas épuiser les sujets qu'elle aborde, car un livre n'y suffirait pas. Elle montre, sur les domaines qui structurent la vie quotidienne et la capacité productive du pays, qu'une autre trajectoire est possible, et qu'elle est finançable. La méthode reste la même partout.
Un diagnostic chiffré, appuyé sur des sources publiques et des coûts mesurés. Des comparaisons internationales dont on extrait le ressort transposable, en le distinguant du contexte culturel qui ne se transpose pas. Des mesures datées et budgétées, reliées aux ressources identifiées dans la première partie et consolidées au chapitre 14. Et une exigence de gouvernance, qui consiste à dire qui exécute : l'État fixe les règles et les incitations, des opérateurs variés exécutent sous contrat d'objectifs mesuré en résultats, une instance d'évaluation indépendante publie les bilans et met le Parlement en position d'arrêter ce qui ne marche pas.
Les chapitres qui suivent partent du socle matériel, l'énergie et l'alimentation, puis remontent vers ce qui protège, ce qui relie, ce qui forme, et ce qui projette la France au-delà d'elle-même.
Ils commencent donc par le sol sur lequel tout le reste repose. Sans énergie disponible, abordable et décarbonée, l'industrie ne produit pas, l'hôpital ne soigne pas, l'école n'enseigne pas. C'est aussi le domaine où la France a le mieux construit, puis le plus laissé filer, avant d'amorcer un redressement.
Les sources de ce chapitre sont publiées en ligne, référence [113].